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Candice Nguyen – la nourriture des méduses


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Ces mots prisonniers des rochers et l’eau qui bat entre, inlassablement.
C’est une lumière noire qui décline sur la peau de visages rougis par le froid et les sourires piqués par les sels sont laissés là en feu sur la route des marées. Ils flotteront dans le bleu de l’obscurité toute la nuit et disparaîtront dès les premières agitations au matin. C’est la Baltique, en octobre, une nuit, c’est un silence lourd cassé par le ronronnement des machines et le reflux des méduses qui capturent en leur ombrelle toute la lumière des étoiles dont elles se repaissent avides, exclusives, affamées, en ces heures creuses du monde. Elles ne partagent pas. Elles conservent jalousement le trésor précieux et dans une lenteur agressive et gracieuse, elles attendent la mort pour renaître. Les méduses se reproduisent lors de leur mort. Coefficients, force des vents et l’écume blanche qui dégouline alors de nos corps mouillés, souillés, à bout, c’est dans la vase maintenant que nos lèvres se débattent et nos langues abandonnées au vide et l’absence de sens fouillent et triturent la nourriture des méduses en espérant y retrouver leur jeunesse et les balbutiements des premiers instants, des premiers jours – les premiers mots, inlassablement.

parution originale sur le site de Candice Nguyen


Luis Cardoza Y Aragon – Cité natale


CITE NATALE ( Guatemala-la-Vieille )

Le grincement d’un grillon ouvre une porte

sur un ciel de conte de fées.

Tu surgis, les chemins creusent ton lit, navigable Solitude.

Le temps n’existe pas; être… Tout est déjà !

Jours d’un autre monde. Ciel sans rêve : paupières

Nuits comme d’obscurs bâillements, immobiles…

au centre de toutes les heures, indélébiles, infinies, et mûres.

Toi, malhabile, sur un trapèze

accroché à un jour et à une nuit

très hauts, profonds et sans maître,

te balançant largement, lentement,

ruminant tes monologues de fumée.

Car tu n’es que l’écho

de ton ombre sans corps,

écho de lumière, ombre de voix, très loin.

Quand atteindras-tu la surface

de la terre, du ciel ou de la mer,

depuis cette route où tu vas, nocturne,

vers le soleil de limbes innocents

qui t’attend, mais oublié déjà,

debout, endormi comme un phare,

en quelle péninsule d’ombre ?

Distance parallèle au regard :

rafales d’infini, ailes coupées,

coups de vent dans les rues.

Haut zénith parvenant de l’autre côté

en criant : « Oui » dans les paratonnerres.

Nadir, tourbillon de routes nocturnes,

porte voix de tombe hurlant : « Non ».

Toi, au milieu, comme une marguerite

de « jamais plus », perdue en tes oracles.

Tu clignotes parfois : jours, nuits…

Tu t’oublies… Soudain, cinq,

vingt jours ensemble, comme un éboulement ;

trois, quatre nuits télescopées

avec une étrange violence obscure.

Un songe de méduses et de cristaux

de part en part traversent les miroirs :

on sait de quoi sont faits

les chants des oiseaux,

ceux de l’eau, occultes et diaphanes.

On entend grandir les ongles de tes morts,

jaillir tes sources qui portent

en dansant un temps d’or sans arête

et sans valeur ;

tes jours évanouis sur des coussins

de douceur et d’ennui,

et mes cris qui brésillaient

avec une lente et croissante résonance

d’arcades et de coupoles.

Ne bouge pas, le vent pleurerait.

Ne respire pas, ton équilibre

d’arentelle se briserait

Ainsi, telle qu’en mon souvenir,

qui te reconnaîtrait ?

Ange des orties et des lys,

ne bouge pas, car je t’aime ainsi :

lunaire, mentale, intacte,

égale à toi-même en ma mémoire,

plus que toi-même.

Demeure dure, exacte et taciturne,

avec mon enfance de platine et de brouillard,

sur ta clairière de terre éboulée…

LUIS CARDOZA Y ARAGON. (Fragments) Version de F. Verhesen.

L C Y A: né au Guatemala en 1902.

El Sonâmbulo – Pequena Sinfoma del Nuevo Mundo – Poesia (1948).


Claude Roy – Nuit


 

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Elle est venue la nuit de plus loin que la nuit
à pas de vent de loup de fougère et de menthe
voleuse de parfum impure fausse nuit
fille aux cheveux d’écume issue de l’eau dormante

Après l’aube la nuit tisseuse de chansons
s’endort d’un songe lourd d’astres et de méduses
les jambes mêlées aux fuseaux des saisons
veille sur le repos des étoiles confuses

Sa main laisse glisser les constellations
le sable fabuleux des mondes solitaires
la poussière de Dieu et de sa création
la semence de feu qui féconde la terre

Mais elle vient la nuit de plus loin que la nuit
A pas de vent de mer de feu de loup de piège
bergère sans troupeau glaneuse sans épis
aveugle aux lèvres d’or qui marche sur la neige.

 

 

Claude ROY           « L’Enfance de l’Art » (Fontaine, 1942)


Océan – mer – terre, destin d’une embrassade ( RC )


 

Océan – mer – terre,   destin d’une embrassade

Vogue le destin d’une embrassade,
étreinte et baiser humide de l’eau au sable
la fin de quelque chose, le début d’un autre
s’évanouit la terre ferme, pour le choix du liquide,
une masse matière qui vit de ses soubresauts

l’histoire de tant de marins qui s’y sont fié, en espérant voir un jour la ligne dorée d’un continent lointain, ou, gagnant leur vie au milieu des embruns salés, pour rapporter une manne vivante dans les filets, mais toujours en équilibre, sur l’instable, à portée des caprices de l’écume et du noir des abysses,
peu se sont attardés, à convoquer la couleur bleue, comme celle d’un paradis uni et tranquille…
Et partir en croisière, pour le souvenir dans la mémoire, des ports ensoleillés.
Il y régnait surtout l’odeur tenace des huiles et
Des poissons séchés , à la musique des filins qui claquent sur les voiles, et le concert des mouettes…

L’océan, suit la lente rotondité de la terre, il la cache ,l’obture, et remplit ses failles, antre des mollusques et des mâchoires des prédateurs qui s’y sont fait leur empire…
de l’autre coté des courants l’océan a l’odeur femelle, et ne révèle ses mystères qu’en surface.

On y sait des coraux, des épaves, des algues et méduses, et peut-être des sirènes…

Mais aussi la mémoire des conflits terrestres, des navires coulés, avec leur cargaison, d’hommes et de matériel, le rêve des contrebandiers,, les galions d’or, la vaisselle fine, les amphores pleines de vin d’Italie…
Les boules tueuses des mines, guettant les cachalots métalliques…
Les supports des îles, en stratégie qu’on se dispute,  en invasions alternées : Chypre, la Crète,Hawaï et
plus récemment les Malouines…

On y soupçonne les courants obstinés, prolongation des fleuves et rivières, en fantasmant sur la dérive des continents, les migrations parallèles aux oiseaux, des bancs serrés de poissons voyageurs…

On en rêve dans sa chambre, pour voyager en romans, , dans une épaisseur liquide à vingt-mille lieues de Jules Verne, puis aux légendes grecques.

Le raffiot de la rêverie, n’a changé d’échelle que depuis la vue aérienne, avec laquelle les vagues les plus déchaînées, ne semblent qu’un vague frisottis décoratif…
Qu’en serait-il de l’effet de tsunami « pris sur le fait » ?

une onde circulaire, s’étendant comme
lorsqu’on jette un caillou dans l’eau, suivi d’une autre, puis semblant se calmer, alors que des murs d’eau viendraient,

quelques heures plus tard, rejeter violemment les chalutiers, et bateaux de plaisance au milieu des falaises et forêts…

La soupe salée, vécue du bord des côtes dévastées prenant soudain un goût de l’amer, bien éloigné
de l’aspect paisible qu’on suppose à la mer.
…..Sans l’apostrophe…

RC  –  14 juillet 2012

peinture:            William Turner