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Sandro Penna – De retour à la mer de mes vingt ans –


Léon Spilliaert – Digue à Ostende –
De retour à la mer de mes vingt ans,
au soir, je traversai les boulevards tièdes 
et je cherchais mes compagnons d’antan…

Je humais comme un loup déchainé
l’ombre chaude des maisons. Un parfum
vide et ancien me chassait vers la plage
grande ouverte sur la mer. Pour y trouver
l’amertume la plus claire et mon ombre
lunaire, figée sur ce parfum d’antan.

             * 
Quando tornai al mare di una volta,
nella sera fra i caldi viali
ricercavo i compagni di allora…

Come un lupo impazzito odoravo 
la calda ombra fra le case. L’odore
antico e vuoto mi cacciava all’ampia
spiaggia sul mare aperto. Lì trovavo
l’amarezza più chiara e la mia ombra
lunare ferma su l’antico odore.

              *

Sandro Penna

Poésie/Poèmes

(1973)

traduit de l’italien par

Pierre Lepori

Editions d’en bas


Le sable des étés – (Susanne Derève) –


Plage Sainte-Marguerite (Finistère)

Serre-moi fort entre tes bras,
j’oublierai les marques du temps :
celles qu’il laisse au coin des lèvres,

et puis celles invisibles qu’on cultive en secret.
Est-ce ainsi qu’on devient, un très vieux sablier
qui voit filer entre les doigts son rêve usé,

fragile cerf-volant de papier qui s’abat sur la plage,
et le ciel verse les images du passé.

J’ai trop voulu étreindre,
tenir entre mes mains le sable des étés,
la mer se retirait si loin

– ce n’est plus qu’une buée légère au fond des yeux,
un scintillement bref, un regret –

Nos jours s’abandonnaient au souffle vaporeux
des grèves , puis nous rendions la plage aux nuits
et la mer insatiable y érodait sans trêve
les dunes arasées.

N’en reste que l’écume, un peu de bois flotté.


Poppies – (Susanne Derève) –


Vincent Van Gogh – Champ de coquelicots –
Ne crois pas que les coeurs s’éteignent
Poppies   coeurs charbonniers    

le vent s’en joue et les malmène
froisse leurs pétales à regret   
     
Ainsi agaçait-il les jupes rouges 
des filles  le vent 
avec ses ailes bleues de paon 

feu follet sur la lande palpitant sous la boue 
et la nuit comme un cierge
brûlait à nos genoux   

Lande brune de bruyères et d’ajoncs
croix des calvaires jaunies de mousses
la pierre sous nos doigts était douce 

et les lointains noyés dans les brumes d’été 
résonnaient de la mer  la grande Ourse de sel  
sur les sables déserts

Poppies  
ne crois pas que les coeurs s’éteignent
Là où les champs de blés essaiment leur butin 

on voit parfois des fleurs aux croisées 
des chemins    un sanglot rouge    
que noie le vent marin







 



Alfonsina Storni – Moi au fond de la mer


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Au fond de la mer
il y a une maison de cristal.
Sur une avenue
de madrépores,
elle donne.
Un grand poisson d’or
à cinq heures
vient me saluer.
Il m’apporte
un bouquet rouge
de fleurs de corail.
Je dors dans un lit
un peu plus bleu
que la mer.

Son monument à Mar del Plata
Un poulpe
me fait des clins d’œil
à travers le cristal.
Dans le bois vert
qui m’entoure
-« din don din dan »-
se balancent et chantent
les sirènes
de nacre vert océan.
Et dessus ma tête
brûlent, dans le crépuscule,
les pointes hérissées de la mer.

( du blog cjb frachet )


Richard Brautigan – la bouteille


Un enfant se tient immobile.
Il tient une bouteille dans ses mains.
Il y a un bateau dans la bouteille.
Il reste à le fixer sans ciller des yeux.
Il s’émerveille que ce bateau minuscule
puisse naviguer
en étant retenu prisonnier
d’une bouteille.
Depuis cinquante ans,
vous trouveriez, Capitaine Martin,
que la mer, (aussi vaste soit-elle),
est seulement une autre sorte de bouteille.

A child stands motionless.
He holds a bottle in his hands.
There’s a ship in the bottle.
He stares as it with eyes
that do no blink.
He wonders where a tiny ship
can sail to if is held
prisoner in a bottle.
Fifty years from now you will
find out, Captain Martin,
for the sea ( large as it is )
is only another bottle.

  • tentative de traduction RC

( extrait de l’ouvrage de RB  » Loading Mercury with a pitchfork », « Good Luck, Captain Martin » )


Louis Brauquier – Liberté des mers-


René Génis – Marine –




L’homme passe sa vie à lancer des amarres,
Puis, quand il est saisi dans le calme du port,
Pour peu qu’à l’horizon une fumée l’appelle,
Il regrette à nouveau la liberté des mers ;

La liberté des mers, avec leur solitude,
Qui parleront toujours au sel de notre sang,
Où, plus que le printemps enchanteur de la terre, 
Tardif est l’alizé pour le coeur qui l’attend.

(Eau douce pour navires)



Peut-être un vieux regret des migrations lentes 
Et le goût de l’ouest aux naseaux du matin ;

Peut-être un rire une promesse enchanteresse d’îles,
Faite à  mi-voix par un voyageur imprécis ;

Ou quelqu’ennui au long de corridors trop vastes 
De la similitude évasive des jours;

Ou la mission d’appareiller une tristesse 
Secrète qu’un ami me confie sans parler,

Me donnent ce désir de voir, un jour encore, 
Autour du pont mouillé d’un vapeur du commerce

La pluie tomber sur l’océan Pacifique.

(Liberté des  mers)



Louis Brauquier

Anthologie de la poésie française du XXe siècle

nrf Poésie/Gallimard


Vole la poussière des sentiers – (Susanne Derève)


Janis Lauva (Lettonie 1906-1986)

 

 

Vole la poussière des sentiers, 

la mer est au bout du voyage

battant et rebattant les cartes du temps,

offerte aux pluies d’été

au crépitement de l’averse,

à son frileux masque de brume. 

 

Dans la soudaine échappée de lumière,

l’ombre s’altère, 

le fil des pierres heurte le pas,

et  le pas cherche en vain

l’empreinte  d’autrefois …                                                                          

 

Seule la mer sait rebrousser chemin,

ciseler le temps avec une précision

de métronome,

imprimer  à l’estran  le va et vient du flot,

épouser chaque pierre

de son baiser de sel     

                                                                                                   

Vole la poussière des sentiers, 

les mots modèlent en vain

la pâte du silence,

l’argile grise des jours enfuis . 

La mer seule dit l’absence

 

 

 


Jean-Claude Pirotte – retour du vent


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peinture Andrew Wyeth – Pentecôte 1989 private coll

ce que nous enseigne le vent
vers les parages de la mer
c’est le secret du mouvement
des ombres c’est le passage

d’un automne liquide et sombre
et si lumineux cependant
un automne trop émouvant
nous ne savons guère qu’attendre

son retour et qu’il nous enchante
encore aux fenêtres des chambres
où nous guettons des signes vagues
parmi les grands arbres qui tremblent
et le miroitement des vagues


Nuno Judice – Libation tardive –


Barque de pêche sur la plage – Joaquin Sorolla

 

Libation tardive 

 

Je verse sur ma tête

l’or absurde des couchants.

Un pot de terre tombe de mes mains :

il se brise sur le sol de pierre.

 

Ton corps est un navire

qui rouille dans le port.

Cependant, je le pousse vers le large

et il prend le chemin du soleil.

 

La main qui dessine ne sait pas

où finit la page : derrière elle,

se soulèvent les collines, les arbres

agitent leurs frondaisons sous le vent,

un aigle reste immobile

plus longtemps que d’habitude.

 

Les lignes se croisent dans

les yeux. Je vois leur profondeur :

le bleu se confond avec le vert,

les cendres de l’âme teignent

d’automne l’amour.

 

J’entends le chant nocturne des pierres

tachées par le vol de ton désir 

Je  t’entends –  tu es loin, comme  si tu

me parlais entre les nuages et

les ombres.

 

Entre ce chant et tes paroles

tombe le silence qui annonce

les premières pluies

 

Anabase 

Je remonte le fleuve de ton corps sur une carte ancienne,
avec le papier qui se déchire et les inscriptions effacées
par les pluies de la nuit. Un navire de mots
m’emporte dans cette expédition ; et les rameurs
ont tu leur rythme monotone, en entendant
le battement de la coque dans les eaux profondes.

Jadis, j’ai rêvé d’un débarquement matinal
sur ces sables inaccessibles ; entendu les oiseaux
indiquer le chemin des montagnes ; su
que les nuages étaient à ma portée, comme
si la source n’était juste qu’un point abstrait
au centre de la page.

J’éloigne tes doigts, comme des algues, à la recherche
de poissons oubliés par l’hiver. Derrière eux,
un troupeau immergé suit les pas du berger
sous-marin : Neptune aveugle dont le trident se
confond aux racines fluviales. Je traverse les limites
du songe que tu m’offres : et je trouve le lac
stagnant de tes yeux ouverts
avec l’avidité des ténèbres.

 

 

LE MOUVEMENT  DU MONDE

Ed. Le Taillis Pré

Poèmes traduits du portugais par Michel Chandeigne

 


Edouard J Maunick – dérive des îles


peinture Fiodor Sacharow

… j’ai vécu avant moi
dans des îles sans nom
quelque part sur la mer
avant qu’elles se sabordent
en pleine terre
de toi j’ai suivi leur dérive
en chantant des soleils
sonores et bleus d’iris
mémoire mon beau jardin
ma désobéissance


La mer – ( Susanne Derève) –


Arkhip Kuindzhi – Pêche sur la mer noire

.

Tapie , retranchée dans la nuit
je la devine à son long battement
de métronome ,
à la fulgurance de ses phares ,
à leur éclat – deux rouges un vert –
marquant l’entrée du port

Je la devine mordant la plage 
où la vague prend son essor
tutoie le ciel ,
dérobe un éclat de silence ,
et se saborde sur le sable ,
le sable froid des nuits d’été

La mer …
Je la devine essuyant les rochers
d’un blanc suaire d’écume
sous le vol lourd des goélands,
à son chant de cloche brisée
lorsque forcit le vent .


Je n’ai plus de barque où naviguer – (Susanne Derève) –


Photomontage – RC

Je n’ai plus de barque où naviguer
ni de voile pour prendre la mer

La mer habite mon passé
et mon présent est fait de landes
et de tourbières,
de bois, de chants de blés,
et de l’eau glacée des ruisseaux
où le pied heurte les galets

La mer habite mon passé
que noie le chant des cascades

L’écume y est plus blanche
qu’une coiffe empesée,
que la frange des vagues,
ou que les blancs nuages à la dérive
des vents d’Ouest
voguant mollement vers la mer

Elle bat furieusement les terres
du passé et les sables déserts
mais je n’ai plus de barque où naviguer
plus de voiles, ni d’amers


Nous avons vu s’enfuir l’eau – ( RC )


Aquarelle  –  E Delacroix

 

Adossés à un mur brûlant,
nous avons vus s’enfuir,
lentement,
                          l’eau.

Le sol s’est bousculé,
faisant rouler des roches instables,
comme si une poitrine
      se soulevait,
montrant des plaies noires
et des crevasses.

                  Quelques heures encore
avant que ,         d’une faille profonde
                    jaillisse le soufre et le sel,
restes jaunis laissés
par la mer infidèle.

         Quel chirurgien entreprendra
de recoudre la peau assoiffée
de la terre ?
         Les champs, autrefois verts,
portent des tiges malingres,
et il n’est pas rare de découvrir
parmi elles,          des oiseaux desséchés .

Tout le village est secoué.
               Quelques maisons isolées
sur une pente qu’elles ignoraient,
              ont perdu de leurs pierres,
prêtes à s’effondrer
en suivant des cascades de poussière.

Les ors cruels d’un crépuscule
soulignent des silhouettes d’arbres
enchevêtrés.

     L’eau ne reviendra pas,
attirée plus loin,
ou bue par des gouffres sans fond.
              Qui pourrait la retenir
              entre ses doigts ?

     Ceux qui croient aux miracles
     attendront longtemps.
Le jour, même, a détourné les yeux .
Il nous laisse exsangues, au bord du précipice.


Edouard Glissant – La nuit à peine mue –


Photo Ansel Adams (modifiée)

LA NUIT A PEINE MUE, elle mi-close, elle surprend
L’humus : la part de moi qui s’acharne, s’inquiète et crie
Le temps remue de douces ailes, c’est le drap des songes
Tendez-le sur la mer, qu’il apaise, qu’il dissimule.
Il crie: Vous n’êtes que furies sur l’abord de la côte.
Questions voraces, faims, et traces d’oiseaux fous.

(Gabelles.)

Poésies 84
Janvier Février 1984
Revue Bimestrielle dirigée par
Pierre Seghers


Justo Jorge Padron – la visite de la mer


photo perso côte d’Iroise fev 2021

Sur l’oxydation verte des rochers
je me réserve, je le sais, une merveille.
l’eau en images va et vient.
Son écume bâtit des temples diaphanes.
Des régions de diamants
éclatent miettes dures contre le basalte noir
laissant la brise constellée
d’amandiers neigeux et tremblants.
Leurs émaux à peine tournoient
dans le miroir prodigue du soleil
et retournent à l’eau comme pluie fourvoyée.
Reviennent les chevaux en incessants suicides.
Formant une unité parfaite. Un voisinage.
Une haleine les guide, cristalline,
qui s’avance vers moi, ailée et majestueuse.


Toutes couleurs se découvrant elle me dit :
“Moi aussi je t’attendais.
Prenons le temps de nous parler,
mais d’abord rêve et vis pour moi cette journée, la tienne,
chez les hommes… ”


Jean-Claude Pirotte – la mer ne dort pas


photo perso – Lanildut – Finistère

Vous avez remarqué dit-il
que la mer ne dort pas
elle est depuis toujours sujette
à l’insomnie c’est le vieil
Hésiode qui l’observe
la mer et moi nous ne cessons
de nous défier sous le ciel noir
quelquefois je joue à l’aveugle
au paralytique je joue au mort
elle en profite pour répandre
du sable et du temps sur mon corps


Yann Fulub Follet –  Baie d’Helgoland


James ENSOR – Rêves de nacre- Marine grise

 

 

 

Et au loin la mer…

Miroir au fond de toi

Cœur d’oiseau qui se débat

Dans les brumes laiteuses

Dont je peux épier les rêves

Sur le visage des dieux qui ne se lèvent pas

 

Dès l’aube

Je t’entends planer au-delà

D’abruptes falaises de craie rose

Pauvre clarté de ton visage mouillé

Je t’envie de n’avoir point connu

L’Hiver et les îlots déserts

 

Je t’envie de n’avoir souvenance

De ce squelette de bûcheron

Foudroyé par l’orage

Émergeant des trembles blancs

Sacrifié de solitude aux sourcils noirs

Et au loin la mer…

 

Eté 1872

 

Lettres de Carélie

éditions des orgevaux

 

 

 


Nathaniel Tarn – les sternes


Toute la nuit sur nos têtes en attente du sommeil
grattements et clabauderies de sternes fuligineuses
au sommet des palmiers (du point de vue cosmique
quelle est la question que se posent les autres espèces ?
Comment pensent-elles ce monde : où va-t-il,
avec nous – ou bien sans nous ?)
Ensuite, sommeil dans les bras de la mer
recouverts de ses épaules d’un bleu insondable
nous protégeant des étoiles incendiaires –
« tout cet or et ce soleil, en joie » dis-tu –
féroces planètes nôtres, nos demeures.


Un sonnet d’après l’absinthe – ( RC )


Résultat de recherche d'images pour "degas verre d'absinthe"

peinture: E Degas –  le  verre  d’absinthe

Jo tombe à l’eau
dans le port de Saint-Malo…
on peut aussi se noyer dans un verre de vin,
            ( tu le prends, je te le tiens ):

A Saint Malo, il y a une semaine j’y étais;
les nuages flottaient au-dessus des quais,
c’est juste en front de mer,
que j’ai avalé le dernier verre

( puis la lumière s’est éteinte…
il n’y avait plus d’absinthe )…
c’est une histoire d’eau un peu trouble

tout à fait décente
mais ,  qu’il est difficile de remonter la pente
            ( je crois que j’y voyais double !) .


Ingeborg Bachmann – La Bohème est au bord de la mer –


petite ville vue de Krumlow

 

   Egon Schiele – petite ville –  vue de Krumau – 

 

 

 

 

    La Bohême est au bord de la mer

 

 

Si les maisons par ici sont vertes, je peux encore y entrer.

Si les ponts ici sont intacts, j’y marche de pied ferme.

Si peine d’amour est à jamais perdue, je la perds ici de bon gré.

 

Si ce n’est pas moi, c’est quelqu’ un qui vaut autant que moi.

 

Si un mot ici touche à mes confins, je le laisse y toucher.

Si la Bohême est encore au bord de la mer, de nouveau je crois

aux mers.

Et si je crois à la mer, alors j’ai espoir en la terre.

 

Si c’est moi, c’est tout un chacun, qui est autant que moi.

Pour moi, je ne veux plus rien. Je veux toucher au fond.

 

Au fond, c’est-à-dire en la mer, je retrouverai la Bohême.

Ayant touché le fond, je m’éveille paisiblement.

Resurgie, je connais le fond maintenant et plus rien ne me perd.

 

Venez à moi, vous tous Bohémiens, navigateurs, filles des ports

et navires jamais ancrés.

Ne voulez-vous pas être bohémiens, vous tous, Illyriens ,

gens de Vérone et Vénitiens ?  Jouez ces comédies qui font rire

 

Et qui sont à pleurer. Et trompez-vous cent fois,

comme je me suis trompée et n’ai jamais surmonté les épreuves,

et pourtant les ai surmontées, une fois ou l’autre.

 

Comme les surmonta la Bohême, et un beau jour

reçut la grâce d’aller à la mer, et maintenant se trouve au bord.

 

Ma frontière touche encore aux confins d’un mot

et d’un autre pays,

ma frontière touche, fût-ce si peu, toujours plus

aux autres confins,

 

Bohémien, vagabond, qui n’a rien, ne garde rien,

n’ayant pour seul don, depuis la mer, la mer contestée,

que de voir

le pays de mon choix

 

 

 

                    Böhmen liegt am Meer

 

 

Sind hierorts Häuser grün, tret ich noch in ein Haus.
Sind hier die Brücken heil, geh ich auf gutem Grund.
Ist Liebesmüh in alle Zeit verloren, verlier ich sie hier gern.

Bin ich’s nicht, ist es einer, der ist so gut wie ich.

Grenzt hier ein Wort an mich, so laß ich’s grenzen.
Liegt Böhmen noch am Meer, glaub ich den Meeren wieder.
Und glaub ich noch ans Meer, so hoffe ich auf Land.

Bin ich’s, so ist’s ein jeder, der ist soviel wie ich.
Ich will nichts mehr für mich. Ich will zugrunde gehn.

Zugrund – das heißt zum Meer, dort find ich Böhmen wieder.
Zugrund gerichtet, wach ich ruhig auf.
Vor Grund auf weiß ich jetzt, und ich bin unverloren.

Kommt her, ihr Böhmen alle, Seefahrer, Hafenhuren und Schiffe
unverankert. Wollt ihr nicht böhmisch sein, Illyrer, Veroneser,
und Venezianer alle. Spielt die Komödien, die lachen machen

Und die zum Weinen sind. Und irrt euch hundertmal,
wie ich mich irrte und Proben nie bestand,
doch hab ich sie bestanden, ein um das andre Mal.

Wie Böhmen sie bestand und eines schönen Tags
ans Meer begnadigt wurde und jetzt am Wasser liegt.

Ich grenz noch an ein Wort und an ein andres Land,
ich grenz, wie wenig auch, an alles immer mehr,

ein Böhme, ein Vagant, der nichts hat, den nichts hält,
begabt nur noch, vom Meer, das strittig ist, Land meiner Wahl zu sehen.

 

 

 

Ingeborg Bachmann, Gedichte 1964-1967, I, 167f.

Traduction Françoise Rétif.  Revue Europe  numéro 892-893 Août-septembre 2003, p. 32.

 

 


Pierre McOrlan – Escales des matins argentines et fraîches


 

Des raisons que la mer n’ignore pas…*

 

Si l’on débarque un matin, au petit jour,
dans la gare de Brest, on constate que c’est bien
une gare de fin de terre européenne, une gare d’extrémité un peu mortifiée,
une gare qui donne accès à toutes les choses
qui n’ont plus rien à voir avec la terre, ses routes conquises
par les automobiles et ses voies ferrées
qui laissent des traces brillantes dans la nuit.
L’Europe de l’Est à l’Ouest aboutit à cette gare discrète, calme,
créée pour un seul train, un convoi peu peuplé, mais toujours habité
par des figures attachantes. On ne vient pas à Brest pour jouir de la vie,
montrer l’élégance d’une robe ou refaire du sang, au soleil.
Des raisons, que la mer n’ignore pas, conduisent hommes et femmes
vers cette ville sans paquebots, sans départs.
C’est ici que l’aventure se mêle au vent de la mer.

Pierre MAC ORLAN « Brest »


Antonio Machado – chemin


 A Line Made by Walking, 1967, Angleterre.        Richard Long (né en 1945),
Une marche de l’artiste, de plusieurs heures (temps), imprimant
dans l’herbe (paysage), par ses pieds (corps), la trace de son passage

 

 

Jamais je n’ai cherché la gloire
Ni voulu dans la mémoire des hommes
laisser mes chansons
Mais j’aime les mondes subtils
aériens et délicats
Comme des bulles de savon.

J’aime les voir s’envoler,
se colorer de soleil et de pourpre,
voler sous le ciel bleu, subitement trembler,
Puis éclater.

A demander ce que tu sais
Tu ne dois pas perdre ton temps
Et à des questions sans réponse
Qui donc pourrait te répondre?

Chantez en cœur avec moi:
Savoir?           Nous ne savons rien
Venus d’une mer de mystère
Vers une mer inconnue nous allons

Et entre les deux mystères
Règne la grave énigme
Une clef inconnue ferme les trois coffres
Le savant n’enseigne rien,      lumière n’éclaire pas
Que disent les mots?
Et que dit l’eau du rocher?

Voyageur,          le chemin
C’est les traces de tes pas
C’est tout;          voyageur,
        il n’y a pas de chemin,
Le chemin se fait en marchant
Le chemin se fait en marchant

Et quand tu regardes en arrière
Tu vois le sentier que jamais
Tu ne dois à nouveau fouler
Voyageur!
Il n’y a pas de chemins
        Rien que des sillages sur la mer.

Tout passe et tout demeure
Mais notre affaire est de passer
De passer en traçant
Des chemins
Des chemins sur la mer


Jean- Claude Pinson – le nom des bateaux


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Je vais au port pour le drôle de plaisir
de lire les noms des bateaux
ils font comme un poème grandeur nature :

korrigan annaïg scrabic eldorado
canaille ajax cathy jabadao gavroche
liphidy malamok piano-piano
vers l’aventure…
poème écrit en couleurs très criardes
en croyant fermement à la magie du verbe
peut-être la même foi qu’avaient ceux
qui gravaient des signes énigmatiques
sur le granit des tumulus

poème tous les ans refait
d’une couche de peinture marine
il faut bien ça pour résister au temps
qu’on ne voit pas bien sûr
mais sans cesse il racle en sourdine
creusant comme la drague qui geint dans le bassin

poème guttural bercé le long des quais
à la fois d’avant-garde et naïf
à lire sans risquer le haut-le-cœur
ce n’est pas un poème où l’on pleure
sur son sort ou celui des travailleurs de la mer
poème endurci  au contraire
par le sel des tempêtes…


François Montmaneix -Visage de l’eau (extraits)


 

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František Kupka, L’Eau (La baigneuse)

 

 

Tes mains ont la douceur de l’eau

passe-les lentement sur mes yeux

ce sera un silence clair

où choisir parmi les pensées

celles qui rentrent de la mer

en lâchant au-dessus du monde

un envol d’oiseaux blancs

que nul ne peut toucher

s’il n’a les gestes d’un enfant

 

              * * *

 

L’eau a pour nom un village en hiver

arraché au vent de la nuit

mais si tu veux vivre encore

viens respirer le bois qui brûle

il pleure et rit un peu

je l’ai vêtu de fumée de sapin

et du miracle d’un vin de paille

pour que la dernière porte

nous paraisse légère

 

             * * *

 

Il y a ce brouillard

premier-né de l’automne

il y a les plus fines

colonnes du silence

dans le soir gonflé d’arbres

il y a tout au fond du verger

cette absence d’enfants

et sur le fleuve

qui m’a donné ton visage

un temple est là

dont nul ne connaît l’entrée

 

           * * *

 

Je parcours je bois la lumière

qui te vêt d’un habit de sel

dont l’amertume est douce sur tes lèvres

et j’écoute à travers l’arbre

un passage d’oiseaux

comme il en vient aux villes de la mer

lorsqu’un enfant montre le ciel

après avoir écrit le nom aimé

sur un trottoir de craie

 

 

Visage de l’eau     Ed. Pierre Belfond


Guillevic – Carnac


( extrait de la  « suite » Carnac )

 

See the source image

provenance photo sites historiques  d’Ecosse

Mer du pêcheur,

Mer des navigateurs,

Mer des marins de guerre,

Mer de ceux qui veulent y mourir.

Je ne suis pas un dictionnaire,
Je parle de nous deux

Et quand je dis la mer,
C’est toujours à
Carnac.

Nulle part comme à
Carnac,
Le ciel n’est à la terre,
Ne fait monde avec elle

Pour former comme un lieu

Plutôt lointain de tout

Qui s’avance au-dessous du temps.

Le vent vient de plus bas,
Des dessous du pays.

Le vent est la pensée
Du pays qui se pense
A longueur de sa verticale.

Il vient le vérifier, l’éprouver, l’exhorter,
A tenir comme il fait

Contre un néant diffus
Tapi dans l’océan
Qui demande à venir.

 


Vesna Parun – la vague


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J’écoute la rumeur basse de la mer

Qui surgit de la vague et se répercute,

Masquée par un agave antique, j’épie

Sa gorge qui se change en une mouette

Pour s’envoler avec un gémissement

Vers l’or des nuages. Et de l’airain du ventre

Somptueux s’érige sombrement le roc

En fleur qui porte un cortège de princesses

Fascinantes, de fées surgies des légendes.

 

I listen to the down rumor to the sea
That emerges from the wave and reverberates,
Masked by an ancient agave, I watch
Her throat that turns into a seagull
To fly away with a moan
To the gold of the clouds. And belly brass
Sumptuous rises darkly the rock
In bloom carrying a procession of princesses
Fascinating, fairy tales arisen from legends.
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Escale – (Susanne Derève)


 

1929 Charles Sheeler Pont Supérieur Upper Deck

    Charles Sheeler – Upper Deck

 

 

C’est ici que les grands navires font escale

monstres abandonnés au long des quais déserts

après avoir largué les miasmes délétères

de pétrole et de suif, qu’ils traînent à fond de cale

 

Parfois accompagnés de grands oiseaux de mer

ils fendent l’horizon, navires en cavale

émergeant de la brume, tandis que les haleurs

se préparent au bal pour les mener à terre

 

On croirait voir au loin de blanches cathédrales

érigeant vers le ciel leurs cheminées de fer

coupoles que la nuit habille de lumières,

saltimbanques parés pour le grand festival

 

avant d’aller rejoindre les débarcadères

pour y mourir un jour dans le bruit infernal

des chignoles et des grues et le cri du métal

insensibles et sourds au refrain de la mer