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Jean-Christophe Belleveaux – Komodo –


Photos Jean-Christophe Belleveaux – Komodo

je n’avais pas de havresac jeté sur l’épaule, le
bateau était pourtant là qui nous attendait, dans
le port de Labuhanbajo, un petit bateau de
pêche en bois, tout simple, bleu et blanc,une
ancre rouillée à la proue : Émile et moi partions
pour deux jours naviguer en mer de Flores

ainsi, ce moment de l’embarquement, qu’on dirait
volontiers passé (dans le réel) existe maintenant
et différemment, dans cette collection de mots
et bien sûr que là-bas l’eau clapote doucement,
comme ici clapote la phrase ensommeillée

je replie les paradigmes sur les portulans, des
bicoques branlantes penchent sur leurs pilotis,
grises comme mon âme, trouées

les dragons sont des contrebandiers gris eux
aussi, monstres de cendre sur une terre
de cendre
et nous, acagnardés dans les soutes de
l’existence, à épier

Komodo n’est qu’un prétexte

dans le sfumato matinal émerge, sur la côte,
la silhouette d’une mosquée avec sa coupole
métallique

(Émile a l’air indifférent des gamins à qui on
ne la fait pas, moi je prends des photos
que je montrerai à sa mère à notre retour)

des barcasses défient la durée dans la vase
du rivage et ce monde se laisse dire, dans
les méandres duquel nous sommes perdus,
lentement

puis nous concluons des pactes furtifs avec les
sentiers, les lianes, le point d’eau où s’abreuvent
les buffles

c’est-à-dire : je file à petits gestes résignés le lin
de la tristesse

la nuit, nous dormons sur le pont du bateau, le
gouffre austral du zodiaque au-dessus de nos
têtes, de ce sommeil autre et pareil
une brise marine peigne nos cheveux

cependant, nos fenêtres françaises, si loin, sont
peut-être ouvertes sur des après-midi d’orage,
un cri retenu, la même phrase imprononçable
qui dessine une frontière imperceptible entre
nous et le néant

 

.

Territoires approximatifs
Editions Faï fioc

.

voir également le blog de dominique boudou

et https://www.facebook.com/jeanchristophe.belleveaux

.


Esther Granek – Evasion


encres +collage Jane Cornwell

Et je serai face à la mer
qui viendra baigner les galets.
Caresses d’eau, de vent et d’air.
Et de lumière. D’immensité.

Et en moi sera le désert.
N’y entrera que ciel léger.
Et je serai face à la mer
qui viendra battre les rochers.

Giflant. Cinglant. Usant la pierre.
Frappant. S’infiltrant. Déchaînée.
Et en moi sera le désert.
N’y entrera ciel tourmenté.

Et je serai face à la mer,
statue de chair et cœur de bois.
Et me ferai désert en moi.
Qu’importera l’heure. Sombre ou claire …


Un être de mer – ( RC )


photo RC – Finistère -janvier 2021

Ce n’est pas une frontière,
ni une ligne, ni une surface,
une zone interdite,
c’est un océan, une mer,
qui vient et se retire
mais jamais trop loin.


C’est comme un être qui respire,
aux baisers salins.
Un être qui t’invite
quand la marée se lasse
dans de petite flaques
autour du sable mouillé,
se dissimule derrière les rochers,
les épaves rouillées
dans l’attente du ressac.


Il n’a pas d’étendue définie,
pas de limite ,
se rétrécit au découvert de plage,
puis revient comme un cheval sauvage,
lui que l’on croyait assoupi,
étincelant au soleil de midi,
jouant de sa robe ouverte
sur la gamme bleue des gris.


Ceux qui empiètent sur son territoire
le font en pure perte :
c’est ce pays sans mémoire
qu’on ne peut pas cerner,
trop indocile
pour qu’on puisse le dompter.


Il peut dévorer les îles
les engloutir sous la brume;
à coups d’écume.
Il reprend ce qu’on lui a volé,
des châteaux éphémères
aux navires téméraires
des temps écoulés….
……tel est le pays de mer.


Grisaille – (Susanne Derève) –


Max Ernst – Europe après la pluie –
Pluie,
l’aboiement d’un chien invisible dans la grisaille                                            
(autrefois l’éclair roux d’un grand setter
à travers champs enluminait l’automne).

Là-bas, au creux des îles, 
la pluie de mousson est à elle seule 
pays et paysage, néant où sombre le désir,                                                               

quand elle ne fait ici que ternir 
l’horizon comme une vitre sale, une photo brouillée. 
La mer, au loin semble si  sage.

 


Roja Chamankar – Le neuvième jour de la mer –


Odilon Redon – Roger et Angelica
C’était le neuvième jour de la mer
Recroquevillée sur moi-même
Accompagnée du cri de la mère
J’ai glissé
Dans un bassin de cendres
Avec deux ailes blanches aux épaules
Comme un oiseau à la gorge coincée
La poche d’eau m’a mouillé les yeux

La mer était salée et grande
Le matelot frappait en cadence
Le tambour
Gitane solitaire
Une danseuse sans anneaux aux chevilles
Ni grain de beauté au coin des lèvres

Mes poupées
Ont grandi
Aux seins arides et au lait noir
Et un ruisseau de sang a brûlé leurs cuisses

Le neuvième jour de la mer
Aucun bruit d’applaudissements
Ni de you-yous
Quatre gouttes de sang tombent de ma gorge

Je m’offre...
La mer était salée et grande
Pour la gitane solitaire

C’est pour tes yeux que je suis devenue poète.

Je ressemble à une chambre noire

Traduit du persan (Iran) par Farideh Rava  

Ed. Bruno Doucey

A écouter , à lire :

Apéro-poésie avec Bruno Doucey #44 / Roja Chamankar (5 poèmes dits par Bruno Doucey)

 La pierre et le sel : 28 novembre 2018  Roja Chamankar


Ce n’est pas ici que s’arrête la rivière – ( RC )


photo roc Calascio – Abruzzes Italie

Sur la forteresse noire
que garde la montagne amère
se succèdent les guetteurs
qui ne regardent pas les oiseaux,
se moquant des frontières,
libres comme l’air.

Les murs sans joie
sont si hauts
qu’ils découpent le ciel,
comme avec un couteau.
Mais l’air se referme aussitôt,

compact dans sa jupe claire -.

Le temps a plus de chance,
il ne se laisse pas arrêter,
il ne franchit pas de portes
comme l’eau de la rivière.

Elle , qui reflète aussi bien le soleil
que les étoiles mortes,
dans le flux continu
des heures.

Les guetteurs l’ont perdu de vue
au creux des bras touffus
de la forêt de la plaine.

La matin contourne avec elle
les rochers,
et ne s’arrête qu’arrivé
au bord de la mer
pour reprendre haleine.

Les murs sans joie
ne renferment que de la haine
et une puissance illusoire
qui s’éteint quand le jour décroît,
absorbée par la nuit,

mais ce n’est pas ici
que s’arrête la rivière.

RC oct 2022


Qui serais-tu ? – ( Susanne Derève) –


photomontage SD
Qui serais-tu, 
si dans tes cheveux le vent  tressait soudain
des fils invisibles,
si le vent taquin sous ta jupe effleurait
le creux de tes cuisses de son souffle léger,
à l'endroit où la chair tressaille
du désir d'être aimée.

Qui serais-tu si le soleil
imprimait sur ta peau sa morsure brûlante
en un baiser sensuel,
si soudain délivrée de tes voiles                                
tu abandonnais à la mer,
à ses bras tièdes, à ses mains de corail
ton corps ondoyant de sirène,
ta jeune poitrine, tes hanches pleines, tes jambes
de tendre écume,

si les vagues  resserrant
leur étreinte te jetaient nue,haletante,
comme une fleur marine
sur le sable palpitant de midi,
auréolée de mille paillettes
de lumière, d'eau et de sel.  

Alors, qui serais-tu ?


extrait de Suite malaise : voyage Malaisie- Singapour ( Septembre Octobre 2022) (voir : Partage de Susanne)


Yehuda Amichai – ton corps a gardé sa chaleur pendant longtemps


Montage Viki Olner

Les cheveux étaient les derniers à sécher.
Quand nous étions déjà loin de la mer, quand les mots et le sel, qui s’étaient mêlés sur nous, se séparèrent les uns des autres avec un soupir,
et que ton corps ne montrait
plus les signes d’une terrible ancienneté.
Et en vain nous avions oublié quelques choses sur la plage,
afin d’avoir une excuse pour revenir.

Nous ne sommes pas revenus.
Et ces jours-ci, je me souviens des jours
qui portent ton nom, comme un nom sur un navire, et comment nous avons vu à travers deux portes ouvertes un homme qui pensait,
et comment nous avons regardé les nuages avec l’ancien regard que nous avons hérité de nos pères ,
qui attendaient la pluie, et comment la nuit,
quand le monde s’est refroidi,
ton corps a gardé sa chaleur pendant longtemps, comme la mer.

extrait ( avec traduction automatique du site…)


Parfum d’iode – (Susanne Derève) –


Arkhip Kuindzhi – Nuit au clair de lune sur la mer

Parfum d’iode

saveur qui emplit les narines

et dilate l’espace

Vénus étincelante s’en est allée

et mon esquif vogue

loin des nuits étoilées

.


Hélène Miguet – La douche –


Amadou Sanogo – La douche –
La douche
Ton rituel les yeux fermés pour que ça ne pique pas 40 degrés 
Celsius car tu aimes la forge sur ta peau
Puis lutte contre les traces tu dis que le calcaire ne pardonne pas
A travers la buée ce que j’entends
chante le souvenir salé de la vague
ta voix envolée d’écume bariolée me porte comme une mer
Tu surgis Botticelli boirait la tasse sirène éperdue de remous
et ta houle cambre si bien le pli des coraux
Pour toi j’invente un estuaire dans une salle de bain
Toi qui rafales si fort à la proue du désir


Métamorphoses : extrait du recueil En sentinelle

https://www.terreaciel.net/Helene-Miguet


Fernando Pessoa – Accalmie –


Uehara Konen – Vague –

.

.

Les vagues content quel rivage

Qui ne peut être trouvé

Si nombreux que soient les bateaux en mer ?

Qu’est-ce donc que trouvent les vagues

Et qu’on ne voit jamais surgir ?

Ce bruit de mer se faisant plage

Où est-ce qu’il peut subsister ?

.

L’île si proche et si lointaine,

Qui dans l’oreille persiste,

Pour le regard point n’existe.

Quelle nef, flotte ou armada,

Peut finir par ouvrir la voie

Vers la plage où la mer insiste,

Si à perte de vue la mer est seule ?

.

Est-il des déchirures dans l’espace

Qui donnent sur l’autre côté,

Et grâce à quoi, l’une trouvée,

Ici où ne sont que sargasses,

Surgirait une île voilée,

.

Le pays fortuné

Préservant le Roy déporté

Dans sa vie enchantée ?

.

.

Fernando Pessoa est mort le 30 Novembre 1935

Message

traduction de Patrick Quillier

Ed. Chandeigne


Georges Castera – Accent circonflexe sur le A –


Salvador Dali – Figura de perfil

.

Je sortais quelquefois de la blessure
ouverte de la mer
telle la dernière minute de ton regard
vers les paroles invisibles
qu’on ne peut toucher du doigt
matière tambourinante des rêves
dont les notes sont de grandes cages
d’oiseaux
où toutes nos mémoires
sont sur la plus haute tige

dans le silence mal ponctué
la première porte qui s’ouvre
c’est ton corps
embué dans sa déclivité interminable.

.

Georges Castera ( Haïti 1936-2020 )

L’encre est ma demeure 

Actes Sud


Perhentians – ( Susanne Derève)


Iles Perhentians – Malaisie

A l’heure où résonne l’appel à la prière

tu te fais fantôme,

épousant frileusement la mer de tes sombres foulards,

elle, que j’embrasse à pleine poitrine,

et qui me rend au centuple sa monnaie de lumière,

ses ors, ses turquoises, ses poissons chamarrés

et ses doigts de corail, son sable de fine farine,

la chape étincelante du ciel à midi.

.

Quand sonne le muezzin du couchant,

les dernières barques gagnent le port pour y jeter l’amarre.

Les pourpres noient la mer de Chine,

de fins nuages blancs étêtent les montagnes

et la nuit tend ses voiles , la nuit

est ta compagne.

.

.

.

extrait de Suite malaise : voyage Malaisie- Singapour ( Septembre Octobre 2022) ( voir partage de Susanne)


Yehuda Amichai – Un long trajet


photo Martin Roemers

Qui ferme les yeux pendant un long trajet

la voiture roule en lui

et il devient le paysage

des deux côtés de la route

comme qui rêve

contient le rêve

et est contenu par lui.

L’été j’ai aperçu près de la mer

un bébé qui voyait la mer pour la première fois

et un vieillard qui la voyait pour la dernière fois

assis ensemble dans le sable

et ils avaient les yeux grands ouverts :

chacun sur un autre monde.

            Perdu dans la grâce

            (traduit par Emmanuel Moses

            Gallimard 2006)


Sandro Penna – De retour à la mer de mes vingt ans –


Léon Spilliaert – Digue à Ostende –
De retour à la mer de mes vingt ans,
au soir, je traversai les boulevards tièdes 
et je cherchais mes compagnons d’antan…

Je humais comme un loup déchainé
l’ombre chaude des maisons. Un parfum
vide et ancien me chassait vers la plage
grande ouverte sur la mer. Pour y trouver
l’amertume la plus claire et mon ombre
lunaire, figée sur ce parfum d’antan.

             * 
Quando tornai al mare di una volta,
nella sera fra i caldi viali
ricercavo i compagni di allora…

Come un lupo impazzito odoravo 
la calda ombra fra le case. L’odore
antico e vuoto mi cacciava all’ampia
spiaggia sul mare aperto. Lì trovavo
l’amarezza più chiara e la mia ombra
lunare ferma su l’antico odore.

              *

Sandro Penna

Poésie/Poèmes

(1973)

traduit de l’italien par

Pierre Lepori

Editions d’en bas


Le sable des étés – (Susanne Derève) –


Plage Sainte-Marguerite (Finistère)

Serre-moi fort entre tes bras,
j’oublierai les marques du temps :
celles qu’il laisse au coin des lèvres,

et puis celles invisibles qu’on cultive en secret.
Est-ce ainsi qu’on devient, un très vieux sablier
qui voit filer entre les doigts son rêve usé,

fragile cerf-volant de papier qui s’abat sur la plage,
et le ciel verse les images du passé.

J’ai trop voulu étreindre,
tenir entre mes mains le sable des étés,
la mer se retirait si loin

– ce n’était qu’une buée légère au fond des yeux,
un scintillement bref, un regret –

Nos jours s’abandonnaient au souffle vaporeux
des grèves , puis nous rendions la plage aux nuits
et la mer insatiable y érodait sans trêve
les dunes arasées.

N’en reste que l’écume, un peu de bois flotté.


Poppies – (Susanne Derève) –


Vincent Van Gogh – Champ de coquelicots –
Ne crois pas que les coeurs s’éteignent
Poppies   coeurs charbonniers    

le vent s’en joue et les malmène
froisse leurs pétales à regret   
     
Ainsi agaçait-il les jupes rouges 
des filles  le vent 
avec ses ailes bleues de paon 

feu follet sur la lande palpitant sous la boue 
et la nuit comme un cierge
brûlait à nos genoux   

Lande brune de bruyères et d’ajoncs
croix des calvaires jaunies de mousses
la pierre sous nos doigts était douce 

et les lointains noyés dans les brumes d’été 
résonnaient de la mer  la grande Ourse de sel  
sur les sables déserts

Poppies  
ne crois pas que les coeurs s’éteignent
Là où les champs de blés essaiment leur butin 

on voit parfois des fleurs aux croisées 
des chemins    un sanglot rouge    
que noie le vent marin







 



Alfonsina Storni – Moi au fond de la mer


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Au fond de la mer
il y a une maison de cristal.
Sur une avenue
de madrépores,
elle donne.
Un grand poisson d’or
à cinq heures
vient me saluer.
Il m’apporte
un bouquet rouge
de fleurs de corail.
Je dors dans un lit
un peu plus bleu
que la mer.

Son monument à Mar del Plata
Un poulpe
me fait des clins d’œil
à travers le cristal.
Dans le bois vert
qui m’entoure
-« din don din dan »-
se balancent et chantent
les sirènes
de nacre vert océan.
Et dessus ma tête
brûlent, dans le crépuscule,
les pointes hérissées de la mer.

( du blog cjb frachet )


Richard Brautigan – la bouteille


Un enfant se tient immobile.
Il tient une bouteille dans ses mains.
Il y a un bateau dans la bouteille.
Il reste à le fixer sans ciller des yeux.
Il s’émerveille que ce bateau minuscule
puisse naviguer
en étant retenu prisonnier
d’une bouteille.
Depuis cinquante ans,
vous trouveriez, Capitaine Martin,
que la mer, (aussi vaste soit-elle),
est seulement une autre sorte de bouteille.

A child stands motionless.
He holds a bottle in his hands.
There’s a ship in the bottle.
He stares as it with eyes
that do no blink.
He wonders where a tiny ship
can sail to if is held
prisoner in a bottle.
Fifty years from now you will
find out, Captain Martin,
for the sea ( large as it is )
is only another bottle.

  • tentative de traduction RC

( extrait de l’ouvrage de RB  » Loading Mercury with a pitchfork », « Good Luck, Captain Martin » )


Louis Brauquier – Liberté des mers-


René Génis – Marine –




L’homme passe sa vie à lancer des amarres,
Puis, quand il est saisi dans le calme du port,
Pour peu qu’à l’horizon une fumée l’appelle,
Il regrette à nouveau la liberté des mers ;

La liberté des mers, avec leur solitude,
Qui parleront toujours au sel de notre sang,
Où, plus que le printemps enchanteur de la terre, 
Tardif est l’alizé pour le coeur qui l’attend.

(Eau douce pour navires)



Peut-être un vieux regret des migrations lentes 
Et le goût de l’ouest aux naseaux du matin ;

Peut-être un rire une promesse enchanteresse d’îles,
Faite à  mi-voix par un voyageur imprécis ;

Ou quelqu’ennui au long de corridors trop vastes 
De la similitude évasive des jours;

Ou la mission d’appareiller une tristesse 
Secrète qu’un ami me confie sans parler,

Me donnent ce désir de voir, un jour encore, 
Autour du pont mouillé d’un vapeur du commerce

La pluie tomber sur l’océan Pacifique.

(Liberté des  mers)



Louis Brauquier

Anthologie de la poésie française du XXe siècle

nrf Poésie/Gallimard


Vole la poussière des sentiers – (Susanne Derève)


Janis Lauva (Lettonie 1906-1986)

 

 

Vole la poussière des sentiers, 

la mer est au bout du voyage

battant et rebattant les cartes du temps,

offerte aux pluies d’été

au crépitement de l’averse,

à son frileux masque de brume. 

 

Dans la soudaine échappée de lumière,

l’ombre s’altère, 

le fil des pierres heurte le pas,

et  le pas cherche en vain

l’empreinte  d’autrefois …                                                                          

 

Seule la mer sait rebrousser chemin,

ciseler le temps avec une précision

de métronome,

imprimer  à l’estran  le va et vient du flot,

épouser chaque pierre

de son baiser de sel     

                                                                                                   

Vole la poussière des sentiers, 

les mots modèlent en vain

la pâte du silence,

l’argile grise des jours enfuis . 

La mer seule dit l’absence

 

 

 


Jean-Claude Pirotte – retour du vent


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peinture Andrew Wyeth – Pentecôte 1989 private coll

ce que nous enseigne le vent
vers les parages de la mer
c’est le secret du mouvement
des ombres c’est le passage

d’un automne liquide et sombre
et si lumineux cependant
un automne trop émouvant
nous ne savons guère qu’attendre

son retour et qu’il nous enchante
encore aux fenêtres des chambres
où nous guettons des signes vagues
parmi les grands arbres qui tremblent
et le miroitement des vagues


Nuno Judice – Libation tardive –


Barque de pêche sur la plage – Joaquin Sorolla

 

Libation tardive 

 

Je verse sur ma tête

l’or absurde des couchants.

Un pot de terre tombe de mes mains :

il se brise sur le sol de pierre.

 

Ton corps est un navire

qui rouille dans le port.

Cependant, je le pousse vers le large

et il prend le chemin du soleil.

 

La main qui dessine ne sait pas

où finit la page : derrière elle,

se soulèvent les collines, les arbres

agitent leurs frondaisons sous le vent,

un aigle reste immobile

plus longtemps que d’habitude.

 

Les lignes se croisent dans

les yeux. Je vois leur profondeur :

le bleu se confond avec le vert,

les cendres de l’âme teignent

d’automne l’amour.

 

J’entends le chant nocturne des pierres

tachées par le vol de ton désir 

Je  t’entends –  tu es loin, comme  si tu

me parlais entre les nuages et

les ombres.

 

Entre ce chant et tes paroles

tombe le silence qui annonce

les premières pluies

 

Anabase 

Je remonte le fleuve de ton corps sur une carte ancienne,
avec le papier qui se déchire et les inscriptions effacées
par les pluies de la nuit. Un navire de mots
m’emporte dans cette expédition ; et les rameurs
ont tu leur rythme monotone, en entendant
le battement de la coque dans les eaux profondes.

Jadis, j’ai rêvé d’un débarquement matinal
sur ces sables inaccessibles ; entendu les oiseaux
indiquer le chemin des montagnes ; su
que les nuages étaient à ma portée, comme
si la source n’était juste qu’un point abstrait
au centre de la page.

J’éloigne tes doigts, comme des algues, à la recherche
de poissons oubliés par l’hiver. Derrière eux,
un troupeau immergé suit les pas du berger
sous-marin : Neptune aveugle dont le trident se
confond aux racines fluviales. Je traverse les limites
du songe que tu m’offres : et je trouve le lac
stagnant de tes yeux ouverts
avec l’avidité des ténèbres.

 

 

LE MOUVEMENT  DU MONDE

Ed. Le Taillis Pré

Poèmes traduits du portugais par Michel Chandeigne

 


Edouard J Maunick – dérive des îles


peinture Fiodor Sacharow

… j’ai vécu avant moi
dans des îles sans nom
quelque part sur la mer
avant qu’elles se sabordent
en pleine terre
de toi j’ai suivi leur dérive
en chantant des soleils
sonores et bleus d’iris
mémoire mon beau jardin
ma désobéissance


La mer – ( Susanne Derève) –


Arkhip Kuindzhi – Pêche sur la mer noire

.

Tapie , retranchée dans la nuit
je la devine à son long battement
de métronome ,
à la fulgurance de ses phares ,
à leur éclat – deux rouges un vert –
marquant l’entrée du port

Je la devine mordant la plage 
où la vague prend son essor
tutoie le ciel ,
dérobe un éclat de silence ,
et se saborde sur le sable ,
le sable froid des nuits d’été

La mer …
Je la devine essuyant les rochers
d’un blanc suaire d’écume
sous le vol lourd des goélands,
à son chant de cloche brisée
lorsque forcit le vent .


Je n’ai plus de barque où naviguer – (Susanne Derève) –


Photomontage – RC

Je n’ai plus de barque où naviguer
ni de voile pour prendre la mer

La mer habite mon passé
et mon présent est fait de landes
et de tourbières,
de bois, de chants de blés,
et de l’eau glacée des ruisseaux
où le pied heurte les galets

La mer habite mon passé
que noie le chant des cascades

L’écume y est plus blanche
qu’une coiffe empesée,
que la frange des vagues,
ou que les blancs nuages à la dérive
des vents d’Ouest
voguant mollement vers la mer

Elle bat furieusement les terres
du passé et les sables déserts
mais je n’ai plus de barque où naviguer
plus de voiles, ni d’amers


Nous avons vu s’enfuir l’eau – ( RC )


Aquarelle  –  E Delacroix

 

Adossés à un mur brûlant,
nous avons vus s’enfuir,
lentement,
                          l’eau.

Le sol s’est bousculé,
faisant rouler des roches instables,
comme si une poitrine
      se soulevait,
montrant des plaies noires
et des crevasses.

                  Quelques heures encore
avant que ,         d’une faille profonde
                    jaillisse le soufre et le sel,
restes jaunis laissés
par la mer infidèle.

         Quel chirurgien entreprendra
de recoudre la peau assoiffée
de la terre ?
         Les champs, autrefois verts,
portent des tiges malingres,
et il n’est pas rare de découvrir
parmi elles,          des oiseaux desséchés .

Tout le village est secoué.
               Quelques maisons isolées
sur une pente qu’elles ignoraient,
              ont perdu de leurs pierres,
prêtes à s’effondrer
en suivant des cascades de poussière.

Les ors cruels d’un crépuscule
soulignent des silhouettes d’arbres
enchevêtrés.

     L’eau ne reviendra pas,
attirée plus loin,
ou bue par des gouffres sans fond.
              Qui pourrait la retenir
              entre ses doigts ?

     Ceux qui croient aux miracles
     attendront longtemps.
Le jour, même, a détourné les yeux .
Il nous laisse exsangues, au bord du précipice.