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Nuit bleue, nuit blanche (Susanne Derève)


Mother and Child Study 1904 Pablo Picasso

                   Picasso- Mother and child (study) 1904 

 

 

Nuit bleue  nuit blanche

nuit jaune de la lueur des lampes

fermée sur le  silence 

alourdie de ce corps qui repose

                                                                                  

Est-ce le tien

Est-ce celui de l’enfant                                               

Est-ce la fièvre

la trace d’un baiser déposé

sur son front   une larme séchée

un souffle qu’on retient

 

 

On retire la main

on voudrait s’en aller

à peine si on l’ose

sur la pointe des pieds

mais sa main est crispée

à la dérive du sommeil comme une bouée

 

 

Lassitude grise des nuits de veille

sous les paupières un carrousel

d’or et de rose

Dormir  se glisser sous les draps                       

près du corps qui repose

sentir son cœur qui bat en suivre

le refrain

 

 

l’étreindre quand chantent les lumières

de la ville au matin

et sous mes doigts l’aube légère

de tes bras qui  m’enserrent    

me hissent vers  l’éveil

mais déjà l’enfant babille et m’appelle

 

 

 


Salah Al Hamdani – Le jour se lève sur Bagdad


Image associée

Avant l’Euphrate    il y avait un horizon
qui guidait le nomade
une larme au-dessus d’une dune
une averse sur les falaises
une grêle d’enfance
une lumière qui inondait l’argile

L’Euphrate est ma mère
et je le reconnais comme on enjambe son matin
pour un tatouage de soleil
sur un palmier
dans une vieille cour.


Des mains sur le fauteuil – ( RC )


sculpture: Urs Fischer  – 2015

 

Sur un fauteuil style Louis XVI
sorti de chez l’antiquaire
il y a les mains de ma mère
( qui auraient pu préférer les chaises ) ….
        Pour être plus précis dans le décor,
celui-ci n’a rien de spécial,
mais quand même, c’est pas normal…
il y a juste les mains, pas le corps .

        Il existe peut-être,
mais dans l’au-delà :
– en tout cas on ne le voit pas – :
ça a l’allure d’un spectre
qui voudrait se faire inviter
pour partager le dessert
avec mon frère
à l’heure du thé :

        C’est une sorte d’ambassadrice ,
qui ne s’encombre pas d’apparence
et joue sur la transparence ,
( sauf pour ses mains lisses )
       Elles n’ont rien de squelettiques ,
pleines de jeunesse,
elles sont d’une tendresse
bien énigmatique….

       Ces mains , d’une autre époque
se posent doucement ,
plutôt affecteusement ,
quand c’est le « five o’clock » ;
–  toujours avec exactitude  – ,
avant bientôt, de s’évanouir
comme un tendre souvenir
( un rendez-vous quotidien,       dont j’ai pris l’habitude ).


RC – juill 2017


Décapiter les fleurs du jardin – ( RC )


141.jpg

Tu as tenu dans tes bras le bouquet de l’été,
Que le vent tiède a fleuri ,
et lentement ,     coupées de leurs racines,
         les têtes ont fléchi.

Tu as tenu dans tes bras ton ventre arrondi,
que l’amour a fleuri ,
mais éloigné de ses racines ,
        ton corps s’est flétri .

Il n’y a eu que sécheresse
et le froid, l’hiver
et la détresse
et la bouche amère.

Il y a un mot pour décrire
celui qui n’a plus de parents
mais il n’y en a pas pour dire
une mère perdant son enfant.

Comment interroger le destin,
quand , fleur après fleur
se perd dans le lointain
       la plus petite lueur ?

La mort était-elle dans ton sein
pour qu’ainsi, elle vienne
décapiter les fleurs du jardin
et les priver d’oxygène … ?


RC – août 2016


en liaison avec « poème à l’orphelin » de M Tsvetaieva


Novalis – O Mère, celui qui t’a vue


 

XIV

Sculpture  Vierge à l’enfant, Musée Unterlinden  Colmar

O Mère, celui qui t’a vue

pour toujours échappe à l’Enfer.

Il souffre d’être loin de toi,

il t’aime d’amour éternel,

et le souvenir de tes grâces

donne des ailes à son âme. (…)

Tu sais, ô Reine bien-aimée,

que je suis à toi tout entier.

N’ai-je pas, depuis tant d’années,

joui de tes faveurs secrètes ?

A peine éclos à la lumière,

j’ai bu le lait de ton sein bienheureux.

Mille fois tu m’es apparue ;

je t’adorais d’un cœur d’enfant ;

ton Enfant me tendait ses mains

pour mieux me reconnaître un jour.

Tu souriais avec tendresse,

tu m’embrassais — instants divins !

Il est bien loin, ce paradis.

A présent, le chagrin m’accable.

J’ai longtemps erré, triste et las.

T’ai-je donc si fort offensée ?

Humble comme un enfant, je m’attache à ta robe :

éveille-moi de ce rêve angoissant.

Si l’enfant seul peut voir ta face

et compter sur ton sûr appui,

délivre-moi des liens de l’âge,

fais de moi ton petit enfant.

L’amour et la foi de l’enfance

Depuis cet âge d’or restent vivants en moi.

NOVALIS « Cantiques »


Bassam Hajjar – maisons pas encore achevées


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Maisons improvisées dans l’étendue vide
pas encore achevées
et vides encore
d’ habitants.

Mais elles sont, depuis le commencement, habitées par le personnage
des souvenirs.

(  Comme s’il n’y avait pas de mur et qu’avec cela, malgré cela,
on y ouvrait une porte.        Comme s’il n’y avait pas de père, de
mère, d’enfants, et qu’avec cela, malgré cela, il y avait des
lits, des vases, des livres et une table.            Comme s’il n’y avait pas
de salle de séjour et qu’avec cela, malgré cela, il y avait des
canapés, une table basse, une lampe, une télévision, des tiroirs
pour le papier à lettres, les journaux intimes,

les numéros de téléphone, les adresses postales, la note de l’épicier, la facture d’électricité, la boîte d’aspirine, les stylos à encre, les crayons à papier, le livret de famille, le vieux passeport, la boîte de dragées et la vieille montre, la boucle d’oreille qui reste en
attendant de retrouver l’autre, le carnet, beaucoup de clés,
dispersées ou reliées par un anneau et personne ne se souvient
maintenant si elles ouvraient des portes et où sont ces
portes…)

 

extrait de  «  Tu me survivras – « 


Claude Saguet – A ma mère


 

peinture: Ilda Geldo

peinture:      Ilda Geldo

 

 

 

à ma mère

 

Mon délire vient

d’un grand orage,

d’un lieu inexploré

à l’Est de l’Angoisse.

Tendresse verte aux carrefours

je le retrouve, couleur d’émeute,

en de lointains faubourgs

noyés de linges tristes.

 

Le soir peut faire la roue

quand j’écarte les branches,

ou vêtir de neige

la soif des oiseaux,

il assiège mes oreilles

plein de détonations.

 

En vain la mer efface

le bleu sourd du brouillard,

et griffe de ses sources

les filets de la pluie,

il balise d’injures

la nuit qui me ressemble.

 

Mon délire vient

de mille chaînes
coulées dans le regard

où tout se contredit.

 

(Terre de fièvres éditions Tribu juin 1984)

 


Chef Indien Seattle – Vous devez apprendre à vos enfants …


peinture: J Pierre Pincemin:  l'année  du dragon

peinture: J Pierre Pincemin: l’année du dragon

 

 

Vous devez apprendre à vos enfants

que le sol qu’ils foulent
est fait des cendres de nos aïeux.
Pour qu’ils respectent la terre, dites à vos enfants
qu’elle est enrichie par les vies de notre race.
Enseignez à vos enfants
ce que nous avons enseigné aux nôtres :
que la terre est notre mère ;
que tout ce qui arrive à la terre
arrive aux fils de la terre ;
et que si les hommes crachent sur le sol,
ils crachent sur eux-mêmes


poème bantou – feu – ( trad Leopold Sédar Senghor )


peinture perso: maternelle  age  5 ans  (  j'ai probablement  été fortement aidé...  toujours est-il que j'ai  toujours cette peinture,  d'un format 50x65 cm)

peinture perso:            maternelle                   age 5 ans          ( j’ai probablement été fortement aidé…                 toujours est-il que j’ai toujours cette peinture,    d’un format 50×65 cm)

Feu

 

« Feu que les hommes regardent dans la nuit, dans la nuit profonde,

Feu qui brûles et ne chauffes pas, qui brilles et ne brûles pas.

Feu qui voles sans corps, sans coeur, qui ne connais case ni foyer,

Feu transparent des palmes, un homme sans peur t’invoque.

Feu des sorciers, ton père est où ?      Ta mère est où ?       Qui t’a nourri ?

Tu es ton père, tu es ta mère, tu passes et ne laisses traces.

Le bois sec ne t’engendre, tu n’as pas les cendres pour filles, tu meurs et ne meurs pas.

L’ âme errante se transforme en toi, et nul ne le sait.

Feu des sorciers, Esprit des eaux inférieures, Esprit des airs supérieurs,

Fulgore qui brilles, luciole qui illumines le marais,

Oiseau sans ailes, matière sans corps,

Esprit de la Force du Feu,

Ecoute ma voix :                 un homme sans peur t’invoque »

Poème Bantou

(traduit par Léopold Sedar Senghor)


je serai mère , bientôt – ( RC )


photo extraite d’un film de Bergman: – Liv Ullman ( peut-être provenant du film « la honte’ )

je serai mère , bientôt

 

 

Au tirage au sort, la courte paille ou la grande

En dialogues biologiques,Dieu m’a dit : tu seras femme

Tu porteras, les plis les rides, de la peau et du temps

De ces mots , aussitôt faite, ai eu joies et désarrois

Je vis, j’ai vécu, je me souviens, je le suis devenue

J’ai accueilli, je me suis de Marie l’immaculée, éloignée

J’ai cueilli auprès des hommes, du plaisir , le fruit

 

D’amour, et ce fruit s’est enraciné .

D’amour , mon sang s’est transmis

Avec lui celui de mon père, ma mère ;

De don, de souffrance , mon fruit

Je l’ai senti m’envahir, et son poids

Je me suis vue m’épanouir, – en poids aussi

 

Par la vie, ainsi en moi, autrement

Tensions, joie, encombrement ;

Des mouvements de toi ressentis,

Puisque c’était TOI , ici

La Caresse de l’au-delà *, et battre

L’écho de dedans, de la maison rose

 

J’ai écouté, mes paupières closes

La vie à transmettre , ce chant d’intérieur,

Long fil ininterrompu, je l’ai portée, je t’ai porté

J’ai porté le futur, je porte les futurs.

En germination, je suis déesse à mon tour, et

La mort sera battue en brèche

 

L’au delà, le divin, n’est pas ailleurs

Il est en moi, Vie je donnerai

Je serai mère, bientôt

 

 

RC  avril 2011

*   la superbe expression  » La Caresse de l’au-delà * »  provient  d‘Arthémisia. ( que j’ai « questionnée « serré » pour essayer  de transcrire  la sensation de pré-naissance.. )

 


E.E.Cummings – s’il existe des cieux ,ma mère


photo: Galen Rowell

 

s’il existe des cieux,  ma mère(rien que pour elle) en aura
un.            Ce ne sera pas un ciel de pensées ni
un ciel fragile de muguets mais
ce sera un ciel de roses rougenoires

mon père serait (profond comme une rose
grand comme une rose)

debout près de ma

se balançant au-dessus d’elle
(en silence)
avec mes yeux qui sont en réalité qui
est une fleur et non un visage avec
des mains
qui murmurent
Voici ma bien-aimée ma

(soudain dans la lumière du soleil
il s’inclinera

et le jardin tout entier s’inclinera)

E.E.—maintenant que triglyphe est là)

——

E.E.Cummings
. Traduction inédite de Jacques Demarcq.

 

 


Salah Al Hamdani – Seul le vieux tapis fleurissait le sol


image: montage perso

 

 

Seul le vieux tapis fleurissait le sol

La maison avait changé d’adresse
ma photo avait changé de place
la table avait été pliée derrière la porte
la chaise de mon père, aussi,
seul le vieux tapis fleurissait le sol

 

Je t’ai trouvée enfin
dans un jardin nu
avec ton grand châle noir
l’esprit en dérive
enfilée dans tes prières
l’âge cousu sur le visage

J’ai cru serrer un palmier agonisant
Puis dans mes bras,
j’ai reconnu ma mère.

 

 

 

Salah Al Hamdani – ( Irak)

2004 (« Poèmes de Bagdad »,)


Edoardo Sanguinetti – Ballade des femmes


 

 

 

dessin  - Audrey Flack

dessin - Audrey Flack

BALLADE DES FEMMES
« quand j’y pense, que le temps est passé,
à ces mères anciennes qui nous ont portés
et puis aux jeunes filles qui furent nos idylles
et puis aux femmes, aux filles et à ces belles filles
si je pense féminin, je pense à la joie :
que je pense masculin, je pense rabat-joie :

quand j’y pense, que le temps est venu,
à cette résistante qui a combattu,
à celle qui fut touchée, à celle qui fut blessée
à celle qui est morte et qu’on a enterrée,
si je pense féminin, je pense à la paix :
que je pense masculin, et penser ne me plaît :

quand j’y pense, que le temps retourne,
que le jour arrive et que le jour ajourne
je pense au giron qu’un ventre de femme enrobe
maison ce ventre qui porte une robe,
ce ventre une caisse qui va finir,
quand arrive le jour, on va tous dormir

parce que la femme n’est pas ciel, elle est terre
une chair bien en terre, qui refuse la guerre :
en cette terre, où je fus semé
j’ai vécu ma vie et j’ai planté,
ici je cherche la chaleur que le cœur ressent,
la longue nuit qui devient un néant

je pense féminin, si je pense à l’humain :
viens ma compagne, je te prends par la main ; »


Jean-Luc Lagarce – j-etais-dans-ma-maison-et-j-attendais-que-la-pluie-vienne-


photo: Rimmel Nefatti

photo: Rimmel Nefatti

Jean-Luc Lagarce,  écrivain,  auteur  d’un journal conséquent, et auteur  de nombreuses pièces  de théâtre,  dont celle-ci , entendue en lecture, récemment, en extrait.,par des comédiens  de la compagnie  « Nocturne » – troupe  de Clermont l’Hérault  (34).,et qui présentera bientôt à Mende ( le 7 février)–   « Le pays Lointain »,– du même auteur.

voila le  « scénario ».de « j’étais  dans ma maison »

J’étais-dans-ma-maison-et-j-attendais-que-la-pluie-vienne-

Cinq femmes dans la maison, vers la fin de l’été, de la fin de l’après-midi au matin du lendemain, lorsque la fraîcheur sera revenue et que la nuit et ses démons se seront éloignés.

Cinq femmes et un jeune homme, revenu de tout, revenu de ses guerres et de ses batailles, enfin rentré à la maison, maintenant, épuisé par la route et la vie … revenu à son point de départ.

Elles tournent autour de ce jeune homme, elles le protègent et se rassurent aussi les unes et les autres.

Elles marchent à pas lents, elles chuchotent leur propre histoire, cette absence d’histoire qu’elles vivent depuis qu’il les quitta, et son histoire à lui, sa longue ballade à travers le monde, sa fuite sans but et sans raison.

C’est une lente pavane des femmes autour d’un jeune homme endormi. On lutte une fois encore, la dernière, à se partager les dépouilles de l’amour, on s’arrache la tendresse exclusive.

On voudrait bien savoir.

Les soeurs et les épouses et les mères encore, et les amantes qu’on oublia et celles qu’on ne voulait pas voir, dont on ne voulait pas comprendre le désir et qui attendent, qui promirent d’attendre et qui le firent, au-delà du raisonnable, qui détruisirent leurs vies, leurs pauvres vies inutiles, à ne rien faire d’autre qu’attendre, en vain, sans autre raison que surveiller la vallée, la route qui descend vers la vallée et dont on perd peu à peu la trace, …


Luis Cernuda – Parle-moi, ma mère


« Parle-moi, ma mère ;
Je te donne ce nom car
Aucune femme ne le fut d’aucun homme
Comme tu l’es pour moi.
Parle-moi, dis-moi

Un seul mot en ces jours immobiles,
En ces jours informes
Qui contre toi se dressent
Tels d’amers poignards
Aux mains de tes propres fils. »

peinture flamande: D Bouts -vierge à l'enfant XVIè s mus Correr.JPG