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Joseph Brodsky – le torse


 

Lénine brisé  2565.JPG

photo perso: effigie de Lénine brisée,  environs de Vilnius  Europaparkos

 

Si tu parviens soudain à une herbe de pierre plus belle dans le marbre qu’en réalité,

ou si tu vois un faune qui s’ébat avec une nymphe,
et ils sont plus heureux en bronze qu’en rêve,
tu peux laisser glisser de tes mains lasses le bâton : tu es dans l’Empire, ami.
Air,     flamme,      eau,       faunes,        naïades et lions,
copies de la nature ou fruits de l’invention,
tout ce qu’a conçu Dieu, que le cerveau s’épuise à poursuivre,
est mué là en pierre ou en métal.
C’est le terme des choses, c’est, au bout du chemin,
le miroir où l’on peut entrer.

Mets-toi dans une niche vide, laisse filer tes yeux,
et regarde les siècles passer et disparaître au coin,
et la mousse envahir la jointure de l’aine,
et la poussière qui se dépose sur l’épaule, hâle des âges.
Quelqu’un brise le bras et la tête en craquant depuis l’épaule roulera.
Et restera le torse, somme sans nom de muscles.
Mille ans plus tard une souris habitant dans la niche,
griffe abîmée de n’avoir su faire sien le granit,
sortira un beau soir, trottinant, piaillant, au travers du chemin,
pour ne pas retourner dans son trou à minuit. Ni le matin suivant.

1972

(Traduit par Véronique Schiltz.)


Il est minuit depuis si longtemps – (RC )


photos

photo  Arthur  Tress

 

Il est minuit depuis si longtemps
…. Le long des parcours du jour.
J’ai traversé le sommeil,

>  Et dehors,      la caresse
Des courants tièdes,
N’atteignait pas le mur.

J’y étais enfermé,
Et mes bras menus ne pouvaient rien
Contre le froid,          contre l’attente …

Et la douceur des choses
N’était       qu’à deux pas.
Des promesses de l’été.

Les paroles gelées sous les lèvres,
La jeunesse habillée d’oublis,
Les yeux grand ouverts

Derrière des paupières inutiles
Sont à l’écart des champs de jeunes blés,
Où le vent s’ondoie.

Il faudrait que la terre tremble,
Que les lézardes prolifèrent,
Et que les pierres se descellent,

Pour que le sortilège tombe avec,
Et que le regard puisse enfin,
Goûter vraiment, à la douceur des choses.

Le baiser à la terre,
La ronde du soleil …
Le temps d’un autre départ,

Pour retrouver le désir,
Sa propre route, au dedans,
Pour y courir librement, les pieds nus .


RC – juillet 2014

 


Paul Celan : Cologne (adaptation de) – Ahmed Bengriche


A visiter ce site foisonnant de textes, d’auteurs  très intéressants  dont Ahmed Bengriche  se fait l’écho,  ainsi  que des adaptations personnelles, dont  voici l’une  d’entre  elle  prise  « au hasard », mais j’y ai tout de suite perçu une  sensibilité  de haute volée…

intérieur cathédrale de Cologne

Cologne

 

Temps du cœur, ils sont debout

les rêvés

pour les chiffres de minuit.

 

un peu parla dans le silence immobile, un peu se tut

un peu alla son chemin.

Banni et perdu

étaient chez eux.

 

Vous cathédrales.

Vous cathédrales, pas vu

vous fleuves, pas entendu

vos horloges si profondes en nous.

Lit de neige

 

Yeux, aveugles au monde, dans la faille du mourir : je viens,

pousse rude au cœur.

je viens.

 

Mur de l’abrupt, miroir de la lune. En bas.

(Lueur tachée de souffle. Sang strié.

Âme nuageuse qui encore une fois est proche d’une figure.

Ombre des dix doigts-enserrés)

 

Yeux, aveugles au monde

yeux dans la faille du mourir,

Yeux, yeux ;

Le lit de neige sous nous deux, le lit de neige.

 

Cristal sur cristal,

au temps profond emprisonné, nous tombons,

nous tombons et gisons et tombons,

et tombons :

 

Nous fûmes, nous sommes.

Nous sommes une chair avec la nuit,

à la lisière, à la lisière.

photo Elaine V – passant devant les « boîtes » ( installation Chr Boltanski )


Paul Celan, et Rose Ausländer


Esprits nomades  nous dit Rose Ausländer.. (  suite à mes  recherches  sur Else Lasker Schüler)…

voir leur site 

 

Paul Celan

 

Parle –

Mais sans séparer le non du oui.

Donne aussi le sens à ta parole

donne-lui l’ombre

Donne-lui assez d’ombre,

donne-lui autant d’ombre

que tu en sais partagée autour de toi entre

minuit et midi et minuit.

 

photo Alain G - le descendeur

 

 

À cela Rose répond :

j’ai trouvé

un mot qui ne pleure pas

les autres portent le deuil

de la perte

de la patrie.