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Miquel Marti I Pol – Absence


( interprété librement à partir d’une  traduction bancale  du texte  original en catalan ).

Dillon Samuelson              quatre voyages   01.jpg

peinture: Dillon Samuelson

Il y a toujours quelque chose,
un souffle, une parole, un mot
qui remplit le manque de toi ;
c’est cette armure qui me protège
du cauchemar de la colère et de la tristesse.

Après, tu deviens présente
dans chaque vers écrit,
et quand je les redis , solitaire,
il n’y a pas de distance entre ton corps et le mien,
unis toujours davantage dans le poème .


Miquel Marti I Pol – Un jour, je serai mort …


.

peinture: Marsden Hartley

peinture: Marsden Hartley

 

 

Un jour, je serai mort
et encore dans l’après-midi
dans la paix des routes,
dans les champs verts,
parmi les oiseaux et au milieu de l’air
tranquillement en ami
et de passage parmi ces hommes
Je ne sais pas et je t’aime.

Un jour,      je serai mort
et encore dans l’après-midi
dans les yeux des femmes
qui viennent et qui m’embrassent,
dans la musique ancienne
toute mise au point,
ou même dans un objet,
le plus intime et le plus clair
ou peut-être dans mes vers.

Dites-moi quel prodige
rend le soir si doux
et si intense à la fois,
et à quel champ ou à quel nuage
dois-je attribuer ma joie;

parce que je sais supporter
tout de mon entourage,
et que je sais que quelqu’un, plus tard,
saura préserver ma mémoire.

Les paroles au vent

 

 

 

Miquel Marti I Pol


Miquel Marti I Pol – Métamorphose


 

observatoryroom.org- secret museum 0[1]

 

 

 

 

 

 

Métamorphose

 

 

Parfois la mort et moi ne faisons qu’un :

nous mangeons la même tranche de pain

et buvons le vin de la même coupe,

en bons amis nous partageons les heures

sans rien dire, lisant le même livre.

Parfois, je suis tout seul à la maison,

et voilà que la mort, ma mort, m’est présente.

Nous discutons alors tranquillement

des événements du monde et des filles

que je ne peux avoir. Tranquillement

nous parlons, la mort et moi, de cela.

Parfois — et seulement à ce moment —

c’est elle, la mort, qui écrit mes poèmes

et me les lit quand je tiens lieu de mort,

je l’écoute en silence, c’est ainsi

qu’elle doit m’écouter lorsque je lis.

Parfois la mort et moi ne faisons qu’un.

Ma mort et moi ne faisons qu’un,

le temps s’effeuille lentement et nous le partageons,

la mort et moi, sans faire de manières,

dignes, si je puis m’exprimer ainsi.

Puis les choses se remettent à leur place

et chacun reprend son chemin.

 


Miquel Marti I Pol – À cet instant même (Ara mateix)


photos              Emmanuelle Gabory

 

 

 

 

 

À cet instant même, j’enfile cette aiguille

avec le fil d’un propos que je ne dirais pas et je me mets à ravauder.

Aucun des miracles qu’annonçaient les très éminents prophètes

n’est advenu et les années défilent vite.

Du néant à si peu, toujours face au vent, quel long chemin d’angoisse et

de silences.

Et nous en sommes là: mieux vaut le savoir et le dire,

les pieds bien sur terre et nous proclamer les héritiers d’un temps de

doutes et de renoncements où les bruits étouffent les paroles

et les nombreux miroirs déforment la plus grande part de la vie.

 

Plaintes et complaintes ne servent à rien,

pas plus que cette touche d’indifférente mélancolie,

qui nous servent de gilet ou de cravate pour sortir.

Nous avons si peu et nous n’avons rien d’autre :

un espace concret d’histoire qui nous est octroyé,

et un minuscule territoire pour la vivre.

 

Redressons-nous encore une fois et faisons tous entendre

notre voix, solennelle et claire.

Crions qui nous sommes et tous l’entendrons.

Après tout que chacun s’habille comme bon lui semble, et en avant !

Car tout reste à faire et tout est possible.

Que cette sérénité soit claire en nous

qui fait résonner dans d’échos jusqu’alors impossibles.

 

Saisissons-la clairement et volontairement afin qu’elle emplisse

tout l’espace réel de cet instant même,

l’espace où le hasard ne doit pas être

où tout est vieux, triste et nécessaire

Nous avons tourné la page depuis si longtemps,

et pourtant certains s’obstinent encore

à relire toujours le même passage.

 

Le secret c’est peut-être qu’il n’y a pas de secret

et que nous avons parcouru ce chemin tant de fois

qu’il ne saurait plus surprendre personne;

peut-être faudrait-il casser l’habitude en faisant un geste fou,

quelque action extraordinaire qui

renverserait le cours de l’histoire.

 

Sans doute que nous ne savons pas profiter

du peu que nous avons ici-bas: qui sait?

Qui donc à part nous – et chacun à notre tour –

pourrait créer à partir des limites d’aujourd’hui

ce domaine de lumière où tout vent s’exalte,

l’espace de vent où toute voix résonne?

 

Notre vie nous engage donc publiquement;

publiquement et avec toutes les lois des indices.

Nous serons ce que nous voudrons être.

En vain fuyons-nous le feu même si le feu nous justifie.

Très lentement la noria pivote sans fin,

et passent les années et passent les siècles, l’eau monte

jusqu’au plus haut sommet et, glorieusement, diffuse la clarté partout.

Très lentement alors et sans fin descendent les godets pour recueillir

davantage d’eau.

 

L’histoire ainsi s’écrit. De le savoir

ne peut étonner ou décevoir personne.

Trop souvent nous regardons en arrière

et ce geste trahit notre angoisse et nos défaillances.

La nostalgie, vorace, trouble notre regard et glace au plus profond nos

sentiments.

Entre toutes les solitudes, voilà bien la plus noire, la plus féroce,

persistante et amère.

Il convient de le savoir comme il convient aussi

de penser à un avenir lumineux et possible.

 

Pas de levant éblouissant, pas de couchant solennel.

Mieux vaut savoir qu’il n’y a pas de grand mystère,

pas plus que d’oiseau aux ailes immenses pour nous sauver;

rien de tout ce que si souvent ont prophétisé

d’une voix insensible tant de noirs devins.

Posons une main après l’autre, les années renforceront chacun de nos

gestes.

Nous partagerons noblement, les mystères et les désirs secrètement

enfouis en nous

dans l’espace de temps où l’on nous permettra de vivre.

Nous partagerons les projets et les soucis, les heurs et les malheurs,

et l’eau et la soif, avec grande dignité, et l’amour et le désamour.

 

C’est tout cela, et plus encore, que doit nous donner

la certitude secrète, la clarté désirée.

Ni lieu, ni noms, ni d’espace suffisant pour replanter la futaie,

pas plus que de fleuve qui remonte son cours et redresse notre corps audelà

de l’oubli.

Nous savons tous bien qu’il n’y a de champ libre

pour aucun retour ni sillon dans la mer à l’heure du danger.

Posons des jalons de pierre tout le long des chemins,

jalons concrets, de profond accomplissement.

 

Avec la clef du temps et une grande souffrance,

voilà comme il nous faut gagner le combat

que nous livrons depuis si longtemps, intrépides.

Avec la clef du temps et peut-être seuls,

accumulant en chacun la force de tous et la projetant au-dehors.

Sillon après sillon sur la mer sans cesse recommencée,

pas après pas avec une volonté d’aurore.

 

Nous avons été préservés du vent et de l’oubli.

L’intégrité de ces quelques espaces, ces

ambitions où nous nous sommes crus,

nous devons à la fois les faire croître et les combattre.

Et maintenant, quel sombre refus, quelle lâcheté

éteint l’ardeur d’une énergie renouvelée

qui nous faisait presque désirer la lutte?

 

Du fond des ans nous hèle, turbulente,

la lumière d’un temps d’espoir et de vigueur.

Nous changerons tous les silences en or et tous les mots en feu.

Dans la peau de ce retour s’accumule la pluie, et les efforts effacent certains privilèges.

Lentement nous émergeons du grand puits sur les lierres,

et non plus à l’abri d’un désastre.

Nous changerons la vieille douleur en amour

et, solennels, nous le léguerons à l’histoire.

 

Le domaine de tous les domaines, adaptation libre à partir du texte révisé pour Lluis Llach, Ara mateix.

 

 

 


Miquel Marti i Pol – Paroles du cri unanime


peinture: Adolphe Gottlieb

 

 

Paroles du cri unanime

 

 

Je parle le cri unanime du sang

et je m’accuse de tous les préjudices

Choses antiques.. ! Objets, comme vous

je suis vieux de tous les siècles.

Pour qui les ruelles poussiéreuses

organisent-elles les paroles ?

Oh compagnons, vous avez lestés les bateaux

de tant de cordes inutiles

Il y a de grands fleuves qui espèrent.

 

 

 


Miquel Marti i Pol – Vingt-sept poèmes en trois temps


photo:            troupes franquistes arrivant à Barcelone   – février  1939

Vingt-sept poèmes en trois temps (1972)
Cette rumeur que l’on entend n’est pas de pluie.
Il y a longtemps qu’il ne pleut plus.
Les sources sont taries et la poussière s’accumule
dans les rues et les maisons.
Cette rumeur que l’on entend n’est pas le vent.
Ils ont interdit le vent pour qu’il ne soulèvent pas
la poussière qu’il y a partout
et que l’air ne devienne – disent-ils – irrespirable.
Cette rumeur que l’on entend n’est pas de mots.
Ils ont interdit les mots pour qu’ils ne mettent en danger
la fragile immobilité de l’air.
Cette rumeur que l’on entend n’est pas de pensées.
Elles ont été bannies pour que ne soit engendrée
la nécessité de parler
et que ne survienne inévitablement la catastrophe.
Cependant la rumeur persiste.
(Traduction de J.P. Taurinya)
Et par rapport à ceci, je conseille  l’excellent  film «  la langue des papillons »   –  la lengua de las mariposas,de José Luis Cuerda, en rapport avec l’ouvrage  « ¿Qué me Quieres, Amor? » de Manuel Rivas —  dont il est malheureusement difficile  de trouver une version DVD  sous titrée  en français.