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Vaincre la paroi de verre – ( RC )


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installation extérieure:  Anish Kapoor – Brighton

 


Il n’y a pas dans la nature
le choix de version portable :
une écriture       au vert
où les arbres se transportent,
mais sont coupés par le cadre.

Plus haut       le pastel des nuages
bouge brusquement,
le paysage         se déhanche
tout l’équilibre bascule,
les papillons exultent .

Ils suivent leur double,
qui imite exactement
le moindre de leur mouvement .
Au point que leur métamophose
se confond en anamorphose.

On sait bien que l’eau s’étale
puis renvoit au regard
ce qu’elle interprète,
mais même le lac le plus calme
n ‘est pas une paroi verticale.

C’est qu’il n’est pas dans sa nature
de répéter à l’identique
ce qui lui fait face
et qui se transforme
à mesure que je le déplace.

Bien entendu , se prolongent ainsi
de façon artificielle
les horizons divers,
tout ce qu’il y a de ciels,
mais qu’on n’emporte pas avec soi.

Ce n’est pas sur la photo
qu’il faut compter
pour que la glace se souvienne
de l’été dernier.
C’est une surface froide :

La lumière ne la traverse pas.
Le temps la délaisse
car rien ne s’incruste
dans le miroir :
                   Il a mauvaise mémoire.

L’oiseau de passage
stoppé par l’espace devenu plan
donne du bec et de la tête .
Il voit son vol s’arrêter net,
aplati contre l’illusion

Tout cela est bien fugace .
Cela ne trompe qu’un instant :
C’était un mirage , à la place
qui part en morceaux …

quand il se brise,            en multiples éclats.

RC – juin 2016

 

Boissets  8965-ss a.jpg

 

photo perso  – domaine  de Boissets   Nissoulogres  – Lozère


Ailes sur le sol – ( RC )


photo perso - Lisbonne,  église des Carmes

photo perso – Lisbonne, église des Carmes

 

 

Les ailes des anges,
Eux-même surgis du marbre,

Ont repris le chemin du sol,
Brisées  en mille morceaux.

Ainsi les plumes de la bécasse,
Eparpillées   dans l’herbe,

Ou bien encore      Icare,
Oubliant sa pesanteur.

C’est un rappel à l’ordre,
Pour qui s’affuble du masque

De l’innocence,
Taillé dans la pierre.

L’idée de l’ange pouvait y rester.
Prisonnière,          et le marbre, intouché.

Le destin a courbé les éléments,
Pesé de sa masse sur la voûte,

Aidé de fissures multipliées,
Ainsi les racines d’une plante.

Un frémissement de la terre
A fait le reste.

Il n’y a plus,   de la chapelle,
Que ses murs blessés, et ses arcs.

Ceux-ci osent encore,
Affronter le ciel .

La rosace    n’est plus qu’un cercle,
Où                    le vent se promène.

RC – avril 2014

 

Incitation/dialogue:  un texte  de Laetitia Lisa

 

IMGP0384


Luis Sepùlveda – Pour tuer un souvenir


 

 

 

Pour tuer un souvenir

 

 

Tu as la photo entre les mains et tu trouves trop artificiel le paysage aux couleurs polaroïd. Trop bleue la mer, trop transparent le ciel, trop incendié cet horizon, trop de brillance dans les regards des deux personnages qui s’enlacent au mépris du vent, vêtus de pull-overs semblables.

Tu regardes dehors et la seule chose que tu vois c’est le reflet que la vitre te renvoie comme une gifle, parce qu’il fait nuit et qu’à cette heure les fenêtres se transforment en miroirs qui renvoient la solitude, les intérieurs accablants, les maisons comme la tienne, maisons vides, maisons avec café sans sucre le matin, café rapide et la voiture qui ne démarre pas et les minutes qui passent, maisons où tu découvres le matin des signes de déprime qui te signalent à cor et à cri que tu es en train de perdre la grande bataille.

La photo reste dans tes mains. Elle était dans un tiroir que tu n’avais pas ouvert depuis des mois, mais elle est auourd’hui dans tes mains et tu sens que le moment est venu d’assassiner ces souvenirs anciens.

Par la vitre, tu verras tomber des flocons de neige trop gros pour être graciles et violeurs des lois de la gravitation. Ils tombent vite et, quand tu regarderas le tapis, tes yeux verront les vestiges mutilés d’un souvenir dont rien ne peut plus être sauvé.

.. Alors tu dois prendre la photo comme un parallélépipède

parfaitement horizontal et, c’est le plus important, devant une de ces fenêtres qui semblent reprocher à la pièce sa lumière blafarde.

Ce n’ est pas toi qui déchireras la photo. C’est quelqu’un d’autre, quelqu’un de plus courageux ou de plus impersonnel , un autre  je-tu qui flotte dans le vide derrière les vitres.

Tu verras cette personne faire un mouvement de crabe  avec les doigts, ses mains s’écarter de chaque côté et chacune emporter un morceau presque semblable de la photo- graphie. Puis cette même personne rassemblera les morceaux et refera le même geste une, deux, trois fois, plus si elle l’estime nécessaire, jusqu’à ce qu’inexpliquablement tu sentes la fatigue dans tes doigts.

 

extrait du livre  de petites nouvelles   »   Rendez-vous  d’amour  dans un pays  en guerre »

 

ed Métailié   1997