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Bassam Hajjar – Après elle, il n’y avait que la mer


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peinture: Josef Sima

 

Elle se tenait, distraite,

sur le bord du haut belvédère,
et après elle,
il n’y avait que la mer.

Un corps chétif, qu’elle tenait dans ses bras,

et après elle, il n’y avait que la mer,

et des passants qui continuaient des promenades solitaires

comme doivent l’être les promenades

avant le couchant

quand la mer est dans toutes les directions.

 

Elle se tenait, distraite,

et les mouettes répétaient leur vol

parmi les barques rouillées.

Sur le vieux port,

des vendeurs de poisson

des bateaux de pêche, des marins

buvant de l’ouzo glacé.

Vin rouge de Chypre.

Deux vieillards bavardaient en anglais

et prenaient avec joie

des photos de la mer

des rochers du rivage

et de l’air.

Elle se tenait, distraite,

et ne savait pas si elle était triste seulement

parce que la mer était là-bas

dans toutes les directions.

Tu penses, quand succède à ton sommeil

un matin lumineux,

que faire, seul, de ces matins lumineux ?

Heureux et chanceux

dorment afin de reprendre les journées ensoleillées

et leur sommeil se remplit de sable,
de vagues et de sel.

Tu penses, quand succède à ta journée

une lourde nuit,

que faire, seul, de cette quiétude

que vous vous partagez, toi,
la table et les murs ?

Ils sont heureux et chanceux

lorsqu’ils découvrent avec tranquillité

que le temps est emporté par le jardin
et le soleil

et les vendeurs de pistaches
dans les kiosques.

Tu penses, lorsque succède aux pensées

une tristesse légère

que faire, seul, d’un tel bonheur ?

(Limassol, 25 avril 1988)                    –  extrait de  « Tu me survivras »


Franck Venaille – D’un vol entier de mouettes


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                                                  Nicolas de Staël   Les Mouettes

 

 

D’un vol entier de mouettes

J’entends la plainte, alors

 

Qu’elles survolent l’immense

Territoire d’où elles furent

 

Autrefois bannies

Leurs cris de colère leur fureur

 

Et plus que tout, cet indéfinissable

sanglot de gorge qui fait si mal !

 

  

 

Franck Venaille

Requiem de guerre – Mercvre  de France

 


Benjamin Fondane – là nous voyageons ensemble .


Je ne suis pas le pilote

de ce bateau que les aubes ont lavé à grande eau –

et les soirs. Je n’ai pas

le droit de commander aux houles

ni mettre de côté

un peu d’écume pour mes vieux jours. Toutes ces autres

écumes, les mouettes,

obéissent à d’autres regards. Je n’ai pas,

voyageur toléré sur le pont, en partage

avec vous, que le droit d’être jeté dessus

le bord, à l’achevé du cycle. De ce droit

ce n’est pas mon dessein d’user. Je vous respecte

marins et vous pilote,

je vous serre la main, commandant. Sur ce pont

vous êtes tous chez vous. Oui, mais moi-même

je ne suis pas d’ici

et me laisse laver par les aubes. Je triche.

Je ne partage pas votre vie. Ma sueur

ne se joint pas à votre travail. Mon visage

est loin. Oui, mais le soir

sous la lampe j’exprime le jus de la journée

sous mon pressoir. Le temps est fini. On commence

un autre voyage. Mais là

nous voyageons ensemble

dans un poème dont je suis le pilote

en un temps, en un temps où il n’y a pas de temps.


Tomas Tranströmer – Novembre aux reflets de nobles fourrures


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C’est parce que le ciel est gris
que la terre s’est mise à briller :
les prairies et leur verdure timide,
le sol labouré et noir comme du sang caillé.

Il y a là les murs rouges d’une grange.
Et des terres submergées
comme les rizières lustrées d’une certaine Asie —
où les mouettes s’arrêtent et se souviennent.

Des creux de brume au milieu de la forêt
qui doucement s’entrechoquent.
L’inspiration qui vit cachée
et s’enfuit dans les bois comme Nils Dacke.

 

 

 

Tomas Tranströmer, Baltiques. Œuvres complètes 1954-2004. Poésie/Gallimard


Philippe Delaveau – Voyage intérieur


peinture: Alain Sicard

 

 

 

VOYAGE INTERIEUR

La pièce qui me sert de bureau : une cabine
d’un bateau improbable sur les eaux des collines
pour affronter les rigueurs du poème et ses décisions :
il s’approche insuffisamment de la côte et nous escaladons
ensemble les enchantements du rêve. Ses caprices.
Vagues et vents : nous respirons à pleins poumons.

Pas de barre où installer mes mains. Ni d’instruments pour la navigation.
Une table. Un stylo. L’ordinateur comme un radar. Des mouettes
au-dessus, qui se moquent ! jamais plus. Jamais trop. Jamais
encore. Et nous allons au gré de l’aventure.
Les cyprès de la haie mendient de leurs mains. L’herbe
connaît la folie des boussoles sous les pylônes.
Tout tremble comme une salle à qui l’on joue la comédie.
Au juste que joue-t-on ?

Pourtant la journée lumineuse : à cette heure, froid bleu,
ciel blanc. Le soleil sur la piste s’apprête
à décoller cahin cahan. Même on entend gronder le réacteur
de la lumière. Tout l’Est est glorieux jusqu’aux lointains méandres
comme un matin de Pâques.

© – Philippe Delaveau –