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La journée du peintre – ( RC )


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peinture:           P Cézanne  —  parc  du château noir       1904

Je ne sais
quand les journées s’allongent :

je suis pieds et poings liés
à la chanson du pinceau,
et j’en oublie les heures,
jusqu’à ce que je plonge
dans l’oubli des choses,
ainsi mon ombre me devance
sur la toile ébauchée.

Et chante aussi la rivière
sous le pont de pierres…

J’ai confondu ce que j’ai peint
avec une journée d’été.

Je dépose la lumière par petites touches ,
qui se rassemblent contre l’obscurité.
Je marche dans une clairière
que j’ai inventée ,
je m’y égare un peu .
La futaie change soudain d’aspect
sous l’éclairage électrique .

Elle n’a plus cet attrait magique
des rideaux de feuilles .

Je continuerai demain
marchant dans sentes et chemins :

il y a des couleurs qui s’attardent
à la façon de feuilles d’automne
Elles sont aussi sur mes mains tachées ;
je vais aller me nettoyer
puisqu’une journée à peindre
vient de s’éteindre

sans bruit ,
remplacée progressivement par la nuit .

RC – juin 2019


une épaisse nuit à l’intérieur de la terre ( RC )


Résultat de recherche d'images pour "mains Roucadour"

mains négatives: grotte  de Roucadour

 

Sous nos pieds,
à l’intérieur de la terre,
de l’épaisse nuit
ce sont peut-être des regrets teintés de noir,
où ,       dans les profondeurs souterraines
les cavernes se font,
creusant le silence d’une paix de ténèbres .

Et la roche suinte
d’un goutte à goutte lent, régulier,
marquant l’éternité du temps,
qui finit par la dissoudre,
en faire des cathédrales
aux statues pétrifiées,
ignorant celles des saints .

Personne n’y prie
et appelle de soupirs .
Pas d’âmes affligées
pleurant d’anciens amours,
et pourtant jaillissent
des larmes en cristaux
durcies par l’attente.

Il est loin aussi,      le temps
où les hommes se rassemblaient
à l’abri des grottes,
autour de braises fumantes,
espérant survivre aux lendemains,
en peignant sur les parois
l’espoir des trophées de chasse .

Ils ont prolongé leur présence,
traversé des millénaires,
et toujours en silence,
leurs mains négatives
tâtonnent ,      inscrites sur la roche
à l’obscurité sans écho
qui se prolonge jusqu’à nous .

 

RC –  juin  2018


L’indépendance des choses – ( RC )


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Comme en strates  .     c’est de la matière qui se dépose…
On pense généralement à de la poussière,
ou bien les flocons de fausse neige
qui retombent lentement , une fois qu’on a posé la boule
après l’avoir secouée.

On ne pense pas que les choses ont  cette indépendance,
comme il est fastidieux de  toujours grouper par famille,
par genre,         –  à la façon des entomologistes,
qui  détectent ,          parmi  les insectes,
leurs caractéristiques communes, et les classent par genre .

Il en est ainsi des papiers.
Tous les papiers administratifs qui s’accumulent,
les factures et les publicités qui s’entasseraient
dans le plus grand désordre,
si on ne venait pas relever la boîte aux lettres  .

Il faut classer par formulaire, par couleurs, par années…
mais il y en a toujours qui s’échappent,
du fait de l’inattention ,
et se retrouvent dans d’autres classeurs,
ou dans un livre fermé par inadvertance.

Aller à la ramasse, ce serait aussi comme
trier les champignons,
les comestibles, et ceux qui ne le sont pas
ceux qui se dissimulent,
et font semblant d’être bons….

J’imagine plutôt
…. quelque chose d’insaisissable   :
Les vrais objets auraient pris la file de l’air,
aspirés par on ne sait quel phénomène,
il se serait créé un vide sidéral.

Il ne resterait que leurs images ,
et celles-ci clignoteraient encore quelques jours,
à la façon d’hologrammes,
avant de se fondre dans l’obscurité.
Un néant ?

Non, pas tout à fait,
mais     >    un monde derrière,        qui existe,
ayant bu les objets
et gommé leur surabondance.
rendant l’air à nouveau respirable .

RC – oct 2017.


Nuit somnambule – ( RC )


splendeur  voie  lactée dans les Cévennes.jpg

Je vois la nuit somnambule…
Elle progresse sans rien voir,
l’obscurité l’accompagne,
frôlant les arbres, puis déversant son encre.
La nuit noie tout, et se confond en portes secrètes,
ouvertes à travers un décor qui transforme
celui de l’espace diurne .

Les hommes ,     pour ne pas la voir,
utilisent d’artifices,
en disposant le long des routes
de petites lumières,
ou bien des enseignes publicitaires
qui clignotent, histoire de détourner
l’attention de la nuit.

Celle-ci enveloppe les immeubles,
comme les pierres du chemin ;
Les précipices de la montagne,
ont devancé l’appel du sombre.
Peut-être se heurte-t-elle à eux,
et ne retrouve pas elle-même son chemin.

Elle pourrait rester sur place,
ou tourner en rond,
toujours somnambule
si un jour le soleil ne venait pas :
on ne sait pas si elle l’attend avec impatience,
ou s’enfuit ,      effrayée,       à l’autre bout de la terre .


RC – nov 2017


Alain Helissen – ( my life on a horse back ) 10027810


 
437.JPG
photo: montage  perso  2014
n’écoutez pas aux portes le bruit des prépa-
ratifs dispersez-vous mouvements des marées
le hasard emportait parfois des victimes
vous cherchez bien entendu à vous tailler
la part du lion à lion lion et demi vous
n’avez pas les crocs de l’emploi qui vous
a appris ténacité mensonge outrecuidance
feintise arrogance calomnie pègre intesti-
nale il vous faut beaucoup monnayer votre
pignon sur rue votre obésité tranquille à
peine écorchée par quelques morts subites
hygiène précaire boum boum/rada boum trou-
bles cardiaques ah tourne-broche handicaps
cornes hargneuses et dans l’obscurité
l’infime mouvement des lèvres les langues
se rapprochaient cinématographie

Rues d’anciens habitants – ( RC )


On se demandera quelle carte consulter,
ou plutôt, à quelle époque,
et si on peut retourner dans la géographie intime
des rues de la ville .
Il y a d’anciennes inscriptions,
qui cohabitent avec les plaques émaillées
et qui disent d’anciens lieux,
des noms qui n’évoquent pas ceux d’hommes célèbres,
mais l’activité pratiquée, ou ce qui marquait
visuellement l’endroit .

La ville est un continent , dont une part est englouutie
dans les épaisseurs de l’histoire .
On peut revoir des cartes anciennes ,
l’écriture penchée, et appliquée pour les noms,
toucher les vieux papiers ,
ignorant l’aspect plastifié d’aujourd’hui
mais rien ne vaut autant,
que pénétrer plus avant dans son ventre,
là où il serait impossible de se repérer ,
dans le sous-sol , où l’ombre règne.

Ce sont des gouffres qui ont englouti les rues,
dirait-on,
un double du quadrillage aérien,
qui court, à la manière d’une autre ville,
cachée dessous, à l’instar d’un arbre,
où les racines se développent dans l’ombre,
comme les branches, dans l’air.
Ou bien la partie cachée de l’iceberg ,
dévoilant , pour qui en a entrepris l’exploration,
la face inconnue des choses.

Une partie ignorée, et qui peut le demeurer :
tout un dédale de souterrains se développe,
juste sous nos pieds .
Il y a des artères principales ,
des croisements , bifurcations ,
impasses, et cavités,
qu’on prendrait presque pour des boutiques,
( comme celles situées au-dessus de la surface ),
des chapelles, le tout rempli jusqu’à ras-bord,
des ossements d’anciens habitants.

L’imagination aidant, les catacombes
sont le continent du sous-sol .
Il revit peut-être avec ses spectres:
les squelettes se réveillent, et se promènent :
Ils n’ont pas besoin de leurs yeux défunts,
de toute façon inutiles dans l’obscurité totale .
Mais pour ceux qui n’y voient pas ,
on a privilégié le sens du toucher,
et c’est peut-être pour cela , que le nom des rues
reste indiqué, à chaque carrefour,

Avec ces lettres profondément creusées dans la pierre .


RC – dec 2017

 

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Virginia Woolf – les femmes ne doivent pas avoir peur de l’obscurité


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Les femmes doivent toujours se souvenir ce qu’elles sont
et de ce dont elles sont capables.
Elles ne doivent pas avoir peur de traverser les champs vaincus de l’irrationalité,
ni de rester suspendues sur les étoiles de la nuit,
posées sur le balcon du ciel.
Elles ne doivent pas avoir peur de l’obscurité qui abuse les choses,
parce que cette obscurité libère une multitude de trésors,
les ténèbres qui,    libres,    déshabillées et ferventes,
savent que personne ne les connaîtra jamais.


Au coeur de la pierre – ( RC )


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Caché par le lent défilé des années
Un gemme,          comme une larme brillante
s’est dissimulé dans l’obscurité   ;
et il faut un hasard heureux
pour la retrouver.

Aussi, tu  vas demander à la pierre
comment        aller vers elle,
quel sésame te permettrait
d’ouvrir les portes  du minéral.
Comment le fossile est-il parvenu
au coeur de la roche ?

La pierre ne sait pas quoi te répondre.
Son langage s’est cristallisé ,
mais tu finis par comprendre
qu’il n’y a pas d’autre porte
que celle de la patience.

RC- nov 2016

( D’après un poème de Wislawa Szymborska : Conversation avec une pierre  )

 

Hidden by the slow passage of the years
A gem, like a bright tear
was hidden in the dark,
and must serendipity
to find her.

Also, when you’ll ask the stone
how to get to it,
what sesame could
open the doors of the mineral.
How the fossil managed to go
into the heart of the rock?

The stone does not know what  answer to you.
Its language has crystallized,
but you finally understand
there is no other door
than patience.


Philippe Delaveau – Jardin du Luxembourg ( 1 )


peinture  – François Gall                    –   landeaux  au jardin du Luxembourg

 

 

Ongles blessés de mes mains vous le savez

j’ai déchiffré les cicatrices de la ville

oreilles la voix du vent vous l’avez pressentie

aux cheveux sur nous en bataille

écorce de marronnier aussi sèche que lèvres

écorce muette et nos bouches muettes

quand il fait nuit la moindre étoile émeut

ou seulement le mot étoile à sa propre fenêtre

nuit contre jour – lune pâle soleil

où nous habitons croît l’obscurité

je me promène dans les rues de Paris

mes mains scrutent le secret des pierres

je me promène dans les rues de ma tête

les yeux clos pour atteindre au secret de vie

joue contre l’arbre et yeux debout

nous affrontons notre navigation

sable en vie roule sous le bruit des pieds

l’ombre à nos pas cèle un secret

et la nuit sur la ville doucement refermée

la ville obstinément et violemment fermée

Paris erre Paris gémit dans la mémoire

avec la voix des morts et la voix des vivants

qui plus a disparu – qui plus est vivant ?

qui de vous disparaît qui infléchit le temps ?

je me perds dans les rues de Paris

mes yeux sont las mes paroles se perdent


Ossip Mandelstam – La quatrième prose : nuit glaciale en Crimée


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peinture:             Raoul Ubac

 

On sortait par une de ces nuits glaciales de Crimée,
on prêtait l’oreille au bruit des pas sur la terre argileuse, sans neige,
gelée comme le sont dans le nord nos ornières en octobre ;
palpant du regard ces sépulcres dans l’obscurité, les coteaux
de la ville populeux mais aux foyers éteints, avalant à pleine gorgée
ce brouet d’une vie assourdie, interrompue par l’aboiement des chiens
et salée par les étoiles, on ressentait physiquement, avec acuité,
la peste descendue sur le monde :

une guerre de trente ans, avec ulcères et bubons, avec ses feux étouffés,
ses chiens aboyant et ce terrible silence dans les maisons des petites gens.


Edith Södergran – Les étoiles


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Quand vient la nuit
Je reste sur le perron et j’écoute
Les étoiles fourmillant dans le jardin,
Et moi je reste dans l’obscurité.
Ecoute ! une étoile est tombée dans un tintement !
Ne sors pas, pieds nus, dans l’herbe ;
Mon jardin est plein d’éclats d’étoiles.

 

 

Edith SODERGRAN « Poèmes complets »


Embrasser le monde, même à courte échelle – ( RC )


peinture Antoni Tapies_- 1951 Asia _Sao Paulo Museum of Modern Art, Brazil

peinture Antoni Tapies_- 1951 Asia            Sao Paulo Museum of Modern Art,           Brazil

 

 

Avec quelques idées, des pas hésitants sur la berge,

Il se hasarde sur le seuil de l’existence,

 

Et quelquefois trempe son corps         en entier,

Ou juste un doigt,   histoire de « tester ».

 

C’est sûr,                sa vue ne porte pas loin, pas plus

que la lueur d’une lampe de poche, pointée sans grande portée.

 

Nous dirons que c’est la nuit, ou un soir bien avancé.

Ce n’est pas un phare, qui fend l’obscurité.

 

Mais plutôt une luciole .

Une pensée qui jouit de sa propre lumière .

 

L’étreinte de l’extérieur,             est un espace .

qui semble se refermer sur lui à mesure qu’il avance .

 

L’arbre était immobile ,  sentinelle de plein vent .

Une présence,   qu’il aurait pu ne pas voir ,

 

s’il était passé une dizaine de mètres sur le côté .

En fait,        la marche porte son propre aveuglement .

 

Il est difficile d’embrasser le monde, même à courte échelle,

Sans se faire porter par la lumière d’un astre .

 

Celle d’un livre, par exemple .

Sans être universel,           le regard en sera plus étendu .

 

 

RC – nov 2014


Jorge-Luis Borgès – Insomnie


f--- Arcades_O

 

photo:    montage  perso

 

Légendairement petit et lointain est désormais ce moment où les horloges versèrent un minuit absolu.
Ces six murs étroits emplis d’une éternité étroite me suffoquent.
Et dans mon crâne vibre encore cette pitoyable flamme d’alcool qui ne veut pas s’éteindre.
Qui ne peut pas s’éteindre.
Réduction à l’absurde du problème de l’immortalité de l’âme.
Trop de couchants m’ont rendu exsangue.
La fenêtre synthétise le geste solitaire de la lanterne.
Film cinématique plausible et parcheminé.
La fenêtre aimante toutes les oeillades inquiètes.
Combien m’étranglent les cordes de l’horizon.
Pleut-il? Quelle morphine ces aiguilles injecteront-elles aux rues?
Non.
Ce sont de vagues lambeaux de siècles qui gouttent, isochrones, du plafond.
C’est la lente litanie du sang.
Ce sont les dents de l’obscurité qui rongent les murs.
Sous les paupières ondoient et s’éteignent à nouveau les tempêtes brisées.
Les jours sont tous de papier bleu, minutieusement découpés par les mêmes ciseaux sur le trou inexistant du Cosmos.
Le souvenir allume une lampe:
Une fois de plus nous traînons avec nous cette rue si joyeusement pavoisée de linge tendu.
Le piano luxuriant du Tupi s’est évanoui au loin.
Le soleil, ventilateur vertigineux, élague les demeures décaties.
En nous voyant tanguer en tant de spirales les portes rient aux éclats.
Pedro-Luis me confie: – Je suis un homme bon, Jorge.
Tu es un homme bon, Jorge… ça nous passera avec une petite tasse de café.
Les yeux éclatent quand les frappent les pales du soleil.
Quel hangar abritera à jamais les émotions?
Il existe à n’en pas douter une dimension ultra-spatiale où toutes sont des formes d’une force disponible et soumise.
Comme l’eau et l’électricité dans notre dimension.
Colère. Anarchisme. Faim sexuelle.
Artifice pour nous faire vibrer sous la magie.
Aucune pierre ne brise la nuit.
Aucune main n’avive les cendres du bûcher de tous les étendards.

 


.


W.H. Auden – Le plus aimant


 

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« Le Plus Aimant  »                          ( tentative  de trad: RC )

Levant les yeux vers les étoiles, je sais très bien
Que, pour tout ce dont ils se soucient, je peux aller en enfer,
Mais sur la terre l’ indifférence est le minimum
Que nous ayons à redouter de l’homme ou bête.

Comment devrions-nous les aimer si les étoiles brûlant
D’une passion pour nous, nous ne pouvions pas en revenir?
Si une affection équivalente ne peut pas exister,
Que la plus aimante d’elles soit moi-même.

Je pense que je suis, un admirateur
Des étoiles qui ne s’en fichent pas
Je ne peux pas, maintenant que je les ai vues, dire
Que j’ ai absolument loupé ma journée.

Si toutes les étoiles disparaissaient ou mouraient,
Je devrais apprendre à regarder un ciel vide
Et ressentir sa sublime et totale obscurité,
Bien que cela puisse me prendre un peu de temps « .

 


Platon – la peur de la lumière


h & f  port  éblouisssuperposés   timbres   finlande

 

On peut aisément pardonner à l’enfant qui a peur de l’obscurité.

La vraie tragédie de la vie, c’est lorsque les hommes ont peur de la lumière


Bernat Manciet – Sonets ( 1– 6 )


              photo:        Lucien Clergue :             nu de la mer

 


Que se déchire et dos et hanche
ou l’haleine encor de ces flancs,
nous composant belle embardée,
c’est lourde branche que ce corps.

La mer au flot, pleine marée,
voici tout le ciel en son germe
me recouvrant d’obscurité
ou gémissante plénitude.

Or nous remontons des enfers
et de nos brumes labourées
jusqu’à leur maîtresse racine.

Mais je détourne le visage.
Va, retourne!     va, redescends.
Pour moi,   j’aurai fait mon devoir.

 

ce texte  est  extrait  du recueil  «  Sonets »  :ed Jorn ( bilingue:  occitan-gascon et français )


La lumière à l’ arrière de mon âme – ( RC )


document:   keus.blogzoom.fr

 

 

Elle a apporté la lumière à l’ arrière de mon âme.

Elle a pris ma main et m’a conduit hors de l’obscurité à laquelle m’étais habitué ,

où je fus ébloui par les rayons aveuglants.

Je restais à clignoter dans la lumière du soleil, et je tremblai de peur.

Elle m’a porté vers sa lumière, si forte,

Que je ne pesais plus rien ; et le poids de l’ombre s’est évanouï,

Délaissé, comme l’arrogance des rêves acides, à l’éblouissement d’un présent,

Appréhendant de ne pouvoir y faire face.

 

RC – août 2014

( la première partie est issue d’un court texte en anglais ( Andrea) traduit par mes soins :

« She has brought The Light back to my soul.

She has taken my hand and led me out of the darkness

that I had grown accustomed to,

where I was dazzled by blinding rays.

I stood blinking in the sunlight, and I shivered with fear. » 


James Joyce – Transfiguration


photographe non identifié

photographe non identifié

Il voulait rencontrer dans le monde réel l’image inconsistante que ne cessait de contempler son âme. Il ignorait où et comment la chercher, mais la prémonition qui le guidait lui disait que cette image viendrait à sa rencontre sans qu’il eût besoin d’agir en secret.

Ils se rencontreraient simplement comme s’ils se connaissaient et s’étaient donné rendez-vous, sans doute devant quelque portail ou en un lieu plus secret. Ils seraient seuls, dans l’obscurité et le silence, et en ce moment de tendresse absolue il serait transfiguré. Il se fondrait sous ses yeux en quelque chose d’impalpable, pour reparaître transfiguré l’instant d’après. Faiblesse, timidité et inexpérience le quitteraient en cet instant magique.

James Joyce, Portrait de l’artiste en jeune homme

 

He wanted to meet in the real world the unsubstantial image which his soul so constantly beheld. He did not know where to seek it or how, but a premonition which led him told him that this image would, without any overt act of his, encounter him.

They would meet quietly as if they had known each other and had made their tryst, perhaps at one of the gates or in some more secret place. They would be alone, surrounded by darkness and silence : and in that moment of supreme tenderness he would be transfigured. He would fade into something impalpable under her eyes and then in a moment he would be transfigured. Weakness and timidity and inexperience would fall from him in that magic moment.

 James Joyce, A Portrait of The Artist As a Young Man.

Projections – ( RC )


dessin:       Carl Mehrbach /      drawing_No1-1977.jpg

On peut toujours faire appel aux interprètes,
Pour savourer la couleur des mots,
Rendre la douceur des peaux,
Et dire la pesanteur des jours,

En plaçant une feuille de papier,
Entre ce qu’on perçoit du monde,
Et son espace , rouillé des couleurs
Qui se mélangent hors de notre atteinte.

Mais se traduisent néanmoins,
Par ce que j’y projette …
Une empreinte dont l’obscurité,
Accompagne notre marche.

Des pas lourds, et ,à tout âge
On peut me suivre à la trace,
Les pistes s’emmêlent, se contredisent…
Je me perds souvent dans la forêt des songes.

C’est sans doute justement,
Parce qu’il y a cette feuille,
Sur laquelle la joie cotôie la tristesse,
Et les écritures s’y recouvrent.

RC-  Janvier 2014


S’il fallait que le jour confisque la nuit ( RC )


Image  ;  Jarek Kubicki

Image ; Jarek Kubicki

S’il fallait que le jour
Confisque la nuit,
Et la maintienne  close
Dans un bocal en verre ,
Il y aurait alors
Tous les rêves du monde,
Ses comètes et ses nocturnes
Que l’on ne verrait plus ,
Car nous serions bus
Par la lumière,
A tourner sans faim
Autour de la terre,
Et nous ignorerions,
Derrière le masque
Des reflets du verre,
—  Dans le bocal, l’obscurité est ,
Demeure tapie;      ….      – Elle patiente là,
Tout le temps  qu’il faudra
>         Et nous attend.

RC – 7 août 2013

photo;         Laura Mexia

 

 

–  et en accompagnement, le beau texte de Michèle Dujardin, visible  sur  Abadôn: « sortir du rêve »

 

appareillage de survie,

dernier sous-sol de l’être – on y ménage une fontaine au bord des cils –

raide et fixe le bleu garde la plaine

de l’insomnie,

et son hygiaphone humide, qui se souvient de nos paroles – nous les rend non ouvertes dans l’enveloppe de salive

ce frisson,

celui-là même qui vient aux petites filles

dès que l’on touche à la mort

et qui dure

toute la vie,

jusqu’à l’espace blanc,

où le satin matelassé de la couche

étreint les épaules –

feuille de chêne,

sa terre d’enfance éparpillée sur la bouche –

tant de fois j’ai dit : sortir du rêve – nous arracherons au rêve ce qui est aimé, l’a été, le sera – nous sortirons du somnambulisme – nous cesserons de n’être que possession, désir de possession – hantise et distraction, tâtonnement – ce vouloir craintif mais vivace, même fissuré par la maladie du doute – nous n’attendrons rien – nous laisserons venir – ce qui vient, comme ce qui ne vient pas – nous cesserons de suivre – regarderons ailleurs – prêterons aux choses l’attention qu’elles méritent : concentrée, patiente – nous fuirons les fantômes bavards, les paroles aux quatre vents aussitôt dispersées – le sommeil debout et ses musiques, ses images – ses faux-semblants – le souvenir qui nous tire en arrière – affaiblie, édentée, la nuit obéira : docile, elle se couchera à nos pieds – nous irons par le visage de la nature, obscur, fermé, réconcilier les contraires – sans trace, irrepérables : car nous saurons nous faire petits, silencieux, immobiles – dans les trous, les creux – nous saurons oublier ce que nous sommes, qui nous sommes, avons été – pour voir les pierres, leur mouvement, les voir bouger dans le flux du monde, tracer leur route

tant de fois mais le corps – puits du rêve, piège

si peu à prendre, ailleurs que dans le corps si peu apprendre – rien, si vide, si peu à choisir si peu à faire, hors le corps, si peu à dire – tant de fois les mains, ces voyages de peau aller simple ces longues courses l’exploration sans fin, cette chasse, cette quête, ce goût sans fin du corps à la bouche à perpétuité une fois goûté cette chair cette faim qui use, qui presse, où dans le tremblement de l’amoureuse fatigue, la marée des rêves bouillonne – menace de nous réduire à une ombre enfiévrée, un îlot d’absence qui tourne sur lui-même, hors temps – existence possible, la plus petite, tout petit espace possible, rétréci – le corps – mais

tant de fois j’ai dit : sortir du rêve –

mais le navire,

portant toute sa voilure vient à nous,

illuminé

d’un grand cri électrique,

plus bleu que l’effraie barbelée de pare-brise

dans le sang des phares –

vient à nous enfin, le navire,

rompant de la proue le béton des chapes –

monde flasque,

retourné contre le ventre amnésique,

visages loin de leurs baisers

sans octroi ni dédicataire

confinés dans l’indifférence

de lèvres froides,

navire les déloge, navire les délivre –

écho, froid,

temps de pauvreté

dans le chanvre et l’huile,

entre les piliers de soutènement

ce box matriculé de gris,

épiderme lacéré du sommeil

qui ne retient plus rien,

navire le délivre –

plainte qui tremble de dire le seul dire qu’elle possède,

qu’elle ne parle pas,

auquel elle n’entend rien,

qui fait juste surface

comme un sel

sur les paupières,

navire la délivre –

ceci est le navire, en son approche,

ceci est mon corps,

ceci est la nuit où que je me tourne,

et leurs images de mort

où l’on aime –

tant de fois j’ai dit : sortir du rêve, mais là, toujours, le seuil vacille, recule

le rêve tarde à tomber du corps à moins que

le corps

ne tarde à quitter ce rêve

alourdi de navire, cri et sang, corps et bouches braillant dans les langes de la mort, cet incorrigible, tout ce que fortifie la nuit avec à l’arrière un préavis de naufrage dans ces vibrations de l’espace tendu à craquer : l’incandescence du vouloir couler, extrêmement blanche, appelant vers les sables sourds, vers les madrépores des derniers paysages, pensée libre, étonnée

entre-deux,

au dernier sous-sol de l’être,

sortir est un mot difficile –

un peu de couleur,

un reste, là, qui cherche son obscurité,

fait signe

 

 

© Michèle Dujardin _ 3 juillet 2011

 


Derrière les paupières du monde ( RC )


Art: Brice Marden. Chinois dansant

Art:    Brice Marden.    Chinois dansant

Derrière les paupières du monde,
Les lignes s’embrouillent,
Les sons se mélangent, et les lettres dansent,
Qu’elles soient consonnes ou voyelles,
Le silence, côtoie le verbe, et bégaie…

On ne sait s’il faut le traduire,
Transposer de l’intérieur ce qu’on y voit,
Déposer sa propre couleur sans trahir,
Puis faire naître de l’obscurité,
Et d’un imaginaire, une pâle clarté.

Filtrant à travers d’autres yeux, mi-clos,
Tout existe, et son contraire,
Dans le bouleversement de la terre,
Où, parmi la cacophonie,parvient à l’ouïe,
Malgré tout, le chant des oiseaux.

RC- 23  juillet 2013

« réponse » à une  création de Serge Mathurin Thebault:

« Fermez les yeux »

Je titille

A la façon du maçon

La truelle du verbe

J’y vois que goutte

Pas même celle du sang

Que dépose le texte

Sur la membrane

De mon imaginaire

Les lignes se brouillent

Je m’exerce à un nouvel exercice

Pour ne pas fatiguer la pupille

J’écris les yeux fermés

C’est jeu que je croyais difficile

Et qui s’avère finalement facile

Pour faire bien comprendre la chance

De pouvoir créer dans la cacophonie

De ce monde bizarre

Au milieu des voyelles et des consonnes

Un soi à part qui émerveille

Je vois de l’intérieur

Je vois précis

Et si je ne parviens pas

Encore à vous le traduire

Mes poils hérissés

Le long de mon bras

Témoignent de ce bouleversement

Dans l’appréhension des choses

Allez même si votre vue est claire

Fermez quelques secondes vos paupières

Dans l’exigence du silence

Enivrez-vous de cette obscurité

Qui dans sa pâle clarté

Attire à elle  l’éclat de la lumière

Et les cristaux d’or de son élévation.

Serge Mathurin THEBAULT

photo CNRS


Severine Landry – Ne rien oublier


GalleryImage2

image virtuelle – maglor

Et ne rien oublier de l’obscurité

scintillante de la voix du silence

de l’absence réconfortante de

l’empreinte de son être de la

tendresse de son œil sombre.

 

Ne rien oublier

de sa présence palpable

dans l’isolement de la nuit

où le sommeil s’éclipse

et règne la lune pleine

gorgée de lumière douloureuse.

 

Elle parle encore

dans le mutisme

du monde endormi.

 

(paru dans la revue « 17 secondes »)


Sylvia Plath – Ariel


peinture:  Hans Hartung

peinture:         Hans Hartung

 

Ariel

 

 

Stase dans l’obscurité
Ensuite le bleu sans substance
se déverse dans le tout ou rien et les distances

Dieu est une lionne,
comment de l’un nous poussons
pivot des talons et des genoux ! Le sillon
sépare et passe, sœur vers
l’arc
du cou que je ne peux saisir
Œil de nègre
baies des crochets d’un rôle obscur —
noir et tendre sang plein la bouche,
ombres.

Quelque chose d’autre
me traîne au travers de l’air –
fémurs, cheveux;
flocons de mes talons.
Blanche
Godiva, je t’épèle –

Et maintenant je
suis écume de blé, éclats d’océans.
L’enfant pleure
il se fond dans le mur.
Et moi je suis la flèche
la rosée qui vole,
suicidaire, à l’un allant tout droit
dans le rouge
Œil, le chaudron du matin.

 


Refaire ses premiers pas ( RC )


peinture; Francesco del Cossa - Triomphe de  Vénus  - détail

peinture;        Francesco del Cossa –     Triomphe de Vénus –      détail

Avec l’impression de ne plus savoir rien faire.
Etat stationnaire.
J’ai dans l’esprit, les bruits et saveurs de la rue.
Et la nuit des fourmis, trottent menu.

Je voisine  la nuit et la fatigue,
et les fantômes du matin, qui se liguent,
Ou combattent mon existence.
Le doute de soi , avancer avec méfiance,

Et se posent, et les jours  s’engluent….
Il est toujours un inconnu
Qui chante le même  refrain
En me demandant le chemin,

En équilibre sur le hasard
Parfois à la sortie du bar.
Se hasarder dans le monde
Funambule des ères vagabondes

Fil à couper  les largeurs
S’étirer au fil des heures;
…..Ce qu’il faut de vouloir …
Pour franchir,   l’obscurité du couloir  !

Les équivalences des saisons
Qu’on lit encore, sans comparaisons;
Si encore, tout est étal
…Que l’on poivre ou on sale

A sentir la différence
Je dirais  –         convalescence,
Et refaire ses premiers pas
Sur un chemin étroit —–

S’il faut quitter               le chant des ruines
Distinguer            son reflet dans une vitrine,
Je suis sans doute        sous influence
Celle même , d’une naissance…

Au seuil de nouvelles portes,
Ces autres sensations, qui se heurtent
Et ces nouveaux premiers pas,
– …  Me rapprochent peu à peu de toi

RC-  26 janvier 2013

en relation avec un extrait de  « on a affaire à l’existence » …  de Robert Piccamiglio, dont on sait,

par mes articles précédents, notamment les extraits de « Midlands », mon attachement.

8/ Plein d’images

Je laisse venir plein d’images dans ma tête. La petite vitrine du cerveau est toujours bien propre. Nettoyée chaque matin au lever et le soir au coucher. Parfois tour de même, il faut bien l’avouer malgré la transparence, c’est difficile de voir à travers la petite vitrine. Toujours la pluie. Toujours novembre qui file des coups de balai répétés sur le paysage tout en équinoxes et qui fabrique tranquille des équivalences et des saisons. Le ciel est un voisin souriant ainsi que la tête en délicatesse avec la nuit et la fatigue. Dormir les yeux ouverts pour laisser entrer quelques rêves qui font la part belle au hasard que je n’arrête pas de transformer en destin. Encore à me dire que tout est déjà écrit par avance et qu’on ne fait que suivre le mouvement des jours, bons ou mauvais. Les images s’impriment dans la tête. Mécanique compliquée et évidente tout à la fois. Comme pour les femmes qu’on quitte et celles que plus tard on aime pour ce qu’elles portent gracieusement dans. leurs ventres et dans leurs yeux dénudés où la beauté s’aventure.


Salah Al Hamdani – Rêve fossoyeur


photo d’actualités – Syrie provenance – le télégramme.com

 

Aux victimes du tyran en Syrie

 

Un coucher de soleil froid

sur le seuil d’un jour vibrant

le ciel ensanglanté

comme un nuage épais qui s’effrite à l’infini

et la crainte de mon propre destin

Devenir un arbre

ma tête à la renverse

et l’horizon des hommes là-bas

La lumière dans mon crâne comme un souffle

accent sur mon visage

Je me suis enfin échappé

et le rien ballotte au bord de mon matin

morceau de lune

Dans ma cellule étroite

chaque nuit

l’Euphrate me rend visite

Il y glisse délibérément

un écho de l’enfance

Sa voix pénètre le bruit de l’eau profonde

comme une lamentation

ainsi que l’innocence du jour orphelin

et ce frisson sublime

Je suis un détenu pour moi-même

mémoire dans cette cellule

Soudain je déplie ma voix

et une lourde obscurité

de gorge fracturée

emplie de mots coagulés

perle de ma bouche

Entre l’éveil et les sacrifiés de la Syrie

le silence des lâches et les saisons abasourdies

saisissent mon cœur

Leurs coups pleuvent sur mon visage

je les vois en rêve

Ils laissent des traces de sang le long de mon matin

et des chevaux coupés au jarret

peints sur la face du jour

Je suis un accusé

ligoté dans l’arène de ce monde

face à des questions sans lendemain

Et voici mon exil

Il reçoit votre révolte

Et le ciel

un témoin

suspendu au-dessus de ma tête

creuse loin dans le temps

Je crains la panique de l’âge

ainsi que l’humiliation de la rivière

le mystère

et l’ailleurs qui meurt au pied du mur

J’étais dans le sommeil. Je voyais les veines de vos morts toucher mon visage, ma poitrine, mon dos, mes jambes et mes bras. Alors, calmement, j’ai compté ces vaisseaux qui pénètrent la peau et la pensée, et vont s’écraser finalement contre un rêve

Rêve fossoyeur

odeur d’herbe fraîche autour de mes sueurs froides

épine d’un souvenir informe

dans une obscurité polie

Ne faut-il pas se réveiller en sursaut

pour ôter l’épée du corps du sacrifiés ?

 

 

Poème publié dans l’anthologie permanente de la revue « Les Cahiers du Sens 2012«  (page 103)

cf   » ce qu’il reste  de lumière »