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Saint-Pol Roux – Des flammes


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Des langues !

Une fois la semaine, une douzaine de fantoches
(et ce citron de perspective qu’ils seront
pions  de province demain) envahissent ma table.

 

Après qu’avec les tisonniers
jaillis de leurs yeux ils se sont réciproquement
écarté leurs cendres   de moustache,
une flamme avivée rampe, se tord,
pétille, gicle en chacune des douze bouches
aux joues réfractaires,

et ces flammes tant s’expriment
qu’on ne distingue plus qu’elles bientôt
et que leur somme parvient
à symboliser un bûcher de sectaires ridicules,
martyrisant la pureté, la vaillance,
la gloire vraie, la merveille absolue,
et les femmes et les amis absents…

 

0 ces opiniâtres aspics !

Ce jour-là, le Supplice du Feu m’est familier
dans son intégrale épouvante.

Aussi passer devant un rôtisseur me rappelle que,
chez moi, l’on rôtit hebdomadairement,

et que ma patience (ô ma pauvre, ta lassitude ?)
m’y transforme en oie (suis-je modeste !)
de première grandeur.

 

D’écœurement mon front se dore,
de dépit mon foie se racornit,
de stupeur mes os craquètent…

A se jeter par la fenêtre dans la faim des mendiants qui rôdent !
Mais le devoir d’hôte me rive à la broche.

Des langues !

 

Paris, 1888 SAINT-POL-ROUX « Les Reposoirs de la Procession » (II)


Antonella Aneda – Avant le dîner


photo perso  -  sculpture ; Parc de klaipeda  - Lituanie

photo perso       – sculpture ;            Parc de Klaipeda –    Lituanie

 

[Prima di cena]
[Avant le dîner]

Avant le dîner, avant que les lampes ne chauffent les lits et que le feuillage
des arbres ne devienne vert-noir et la nuit déserte. Dans le court espace du
crépuscule défilent des saisons entières et méconnues; le ciel alors se charge
de nuages, de courants qui soulèvent bûches et ronces. Contre les vitres de la
fenêtre bat l’ombre d’une tempête mystérieuse. L’eau renverse les buissons,
les bêtes chancellent sur les feuilles mouillées. L’ombre des pins s’abat sur les
planchers; l’eau est gelée, de la forêt. Le temps s’arrête, disparaît.
Soudainement, dans le calme solennel des allées, dans le vide des fontaines,
dans les pavillons éclairés toute la nuit, l’hôpital resplendit tel une résidence
de Saint-Pétersbourg en hiver.

Il y aura un cauchemar pire
entrouvert entre les feuilles des jours
aucune porte ne claquera
et les clous plantés au commencement de la vie
plieront à peine.
Il y aura un assassin étendu sur le palier
son visage dans les draps, l’arme à ses côtés.
Lentement la cuisine s’entrouvrira
sans le bruit des vitres brisées
dans le silence d’un après-midi d’hiver.
Ce ne sera pas l’amertume, ni la rancune, seule
– pour un instant – la vaisselle
deviendra immense d’une splendeur marine.

Alors il faudra s’approcher, monter peut-être
là où le futur s’étrécit
à l’étagère remplie de pots
à l’air renversé de la cour
au vol sans déploiement de l’oie,
avec la mélancolie du patineur nocturne
qui d’un coup connaît
le sens du corps et de la glace
se tourner à peine,
s’en aller.

Traduit par Francis Catalano et Antonella D’Agostino