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Julian Tuwim – Simplement


 

Ad Reinhardt - 40 Number 6 1946

Ad Reinhardt – Number 6 

 

 

 

Tout était si simple : cet instant, la forêt,

Ce matin-là, il y a déjà douze ans.

Par-dessus les buissons le monde s’ouvrait

A celui que j’étais : jeune, gai, chantant.

 

Ce qu’il faisait frais ! Après le déjeuner,

Je partis dans la forêt tremblante de pleurs

Je m’assis avec les maths sous les genêts,

Car il y avait un examen dans deux jours.

 

Comme il faisait triste et gai sous ce ciel !

Un oiseau piaillait avec paresse ;

Je pensai : oiseau… forêt… école… elle…

Sans joie et sans tristesse.

 

Je me pris à rêver — juste un instant,

Comme ça, simplement, à tout, à tout…

Et voici que passent les choses et les ans

Et je ne suis toujours pas de retour.

 

 

 

Traduit du Polonais par  Jacques Burko
Paroles en sang
Pour tous les hommes de la terre
Orphée La Différence

Julio Ramon Ribeyro – quelque chose d’impérissable dans la mémoire


Chirico  variation  sc   -      06.jpg

 

 

Je ne crois pas que pour écrire, il soit nécessaire d’aller courir l’aventure.

La vie, notre vie, est la seule, la plus grande aventure.

La tapisserie d’un mur vue dans notre enfance, un arbre à la tombée du jour,

le vol d’un oiseau , un visage qui nous a surpris dans le tramway,
peuvent être  plus important pour nous que les grands événements du monde.
Peut-être que lorsque nous aurons oublié une révolution, une épidémie
ou nos pires avatars,            il restera en nous le souvenir du mur, de l’arbre, de l’oiseau, du visage.

Et s’ils y restent, c’est parce que quelque chose les rendait mémorables,

qu’il y avait en eux quelque chose d’impérissable et que l’art ne s’alimente

que de ce qui continue à vibrer dans notre mémoire.


Océanie – (Susanne Derève)


 

   Pirogue, exposition Océanie Musée du Quai Branly

 

 

Là où les eaux bleues des lagons

dessinent des caresses de sable sous le vent

j’ai trouvé l’oiseau cardinal

l’oiseau rouge feu

et je lui ai peint des yeux de braise

et de nacre

j’ai chargé ma pirogue de tortues et d’oiseaux

pour passer de l’autre côté de l’enfance

 

 

Là où les eaux bleues des lagons

épousent la mangrove et le ciel

j’ai revêtu ma robe de papier

et coiffé deux chevaux aux crinières de lianes

aux naseaux de bois flotté

ri sous le masque oint mes lèvres d’onguent

mes joues de kaolin mes paupières de charbon

et de khôl

 

 

Là où les eaux bleues du lagon se rejoignent

et encerclent la terre

j’ai façonné d’une main circulaire le bol

des offrandes premières

gravé la pierre cérémoniale des mages

et des devins

orné le trône divin d’écailles de serpents

de poissons trismégistes

dessiné sur le sable des lunes pleines

et des filaments d’étoiles

 

 

Là où les eaux bleues des lagons tremblent

sous la risée

où les proues des wakas harponnent la haute mer

et les plies argentées

j’ai déposé un charme tressé de mes dix doigts agiles

et noué un aiguillon de raie pour crever les nuages

et conjurer la pluie

 

 

L’eau court    l’eau trace entre mes mains

les repères de vie

j’ai vu venir l’oiseau rouge feu

avec son aigrette brune et son regard de braise

je lui ai remis les offrandes premières

invoqué le Tiki incrusté de corail

et de l’os fin du lézard

agrafé à son cou un long collier de jade

 

ouvert les portes de la nuit

 

 

 

quelques photos et liens expo Océanie dans

 le partage de Susanne

 

 

 

 


Andreï Poliakov – Mésange


 

landscape with yellow birds

                                      Paul KLEE – Landscape with yellow birds

 

 

Mésange parlait ainsi :

 

Les temps automnaux vont si bien à la pluie,

tels les poissons

        à l’aide de leurs petites ailes

des formidables oiseaux monstrueux    

         y nagent en effet

                 et des poupées appartenant à deux jeunes filles,

        deux filles

et deux poupées.

 

 

Il n’y a que la petite feuille,

La petite feuille, précieuse sur sa belle branche,

                jaunit dans la fenêtre —

Petit Chinois du quotidien.

 

 

Et me voilà —

debout

sur la brindille,

                  cachant dans le feuillage

mon automnale

famille.

 

 

Débarquement chinois (9)  Editions Novoje izdatelstvo Moscou 2010
Revue  rumeurs  Novembre 2018 traduction Katia Bouchoueva

Evadé de l’enfance – (Susanne Derève)


oiseau bleu francois xavier lalanne

               FX Lalanne    Oiseau bleu

 

 

 

On voudrait encore en démêler l’écheveau

quand il faut simplement s’en défaire

 

de ces visages aux yeux fermés

qu’on abandonne      qu’on remise 

aux champs clos du passé 

 

des portes qu’on referme

et de ces puits murés

secs

– le sont-ils tout à fait –

 

Il y a un seau jeté

dans l’herbe

qui tinte contre mon pied

et l’éclat du fer blanc

 

un sourire  évadé

de l’enfance                            

la courbe d’un bras nu

le halètement d’une gorge,  

ténu

le chemin de la corde usée

 

le treuil grince   je l’entends 

gémir au-delà des années

 

Il y a ce matin un bouvreuil perché

sur la margelle

à pépier s’ébrouer d’un œil vif

et sitôt envolé

 

moi qui ne savais plus hier

que ce verbe éculé, ces mots blancs

je me surprends à fredonner

l’instant

 

comme l’éveil se déleste des rêves

comme fondent les neiges

au printemps

visages

que j’abandonne aux étoffes du temps

 

 

 


La buée que fait la nuit- (Susanne Derève)


 

 

Helen Frankenthaler 'Draft' 1969, St. Louis Museum of Art, St. Louis Missouri

Helen Frankenthaler ‘Draft’ 1969  

 

 

Dériver   ce soir

à  la  remorque des nuages,

 

suivre leur course  grise,

ponctuée d’un  vol d’oiseaux  

 aile ivre qui  s’élance                                   

sur l’horizon des champs pâlis

s’éparpille et s’enfuit

au-delà des coteaux 

 

Attendre qu’il fasse tout à fait noir

poser les lèvres sur la vitre

pour  y goûter la buée que fait  

la nuit

y écouter le bruit qu’elle fait

en s’engouffrant  par la fenêtre

 

avec ses échasses de vent

et ses éclats de mandoline

ses bras qui se referment                                                   

sur un air d’accordeone

 

Peut-être  te rejoindrai-je alors

qui sait               

ce n’est que la musique

d’une nuit rompue à l’absence      

où les mots ne disent plus rien de nous                

que cet éveil où ils nous tiennent

                                                                                                                    

 

à la remorque de l’aile immense

de l’oiseau

un chant qui tait son nom

se nourrit du silence                                                  

et brûle ses vaisseaux

 

 


Est-ce un homme qui pleure ? – ( RC )


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en « réponse »  au texte  précédent, de Susanne  Derève

 

Est-ce un témoignage d’amour,
cette plume qui est
le marque page
de notre livre ?

Est-ce que nos vies
sont liées
par ce serment écrit ,
avec cette plume, justement ?

Mais les pages se sont tournées,
avec les années :
il n’y a plus
que les miettes du passé .

Si la tendresse se conjugue maintenant
à l’imparfait,
faut-il regretter d’avoir dit,
 » je t’aimais ? « 

J’ai connu d’autres chapitres    ;
l’oiseau de l’amour
est revenu reprendre sa plume, et s’est envolé 
mais je n’ai pas de regrets .

RC

 


Une île de douleur – ( RC )


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Une frêle île flottante,
une barque malmenée par les vagues
chargée jusqu’à ras bord
d’abandon et de douleur.

C’est  une partie de pays
mise en quarantaine,
qui espère un jour
retrouver la terre ferme.

Epuisée des orages,
abandonnée par le soleil,
à chaque jour son naufrage
une barque prisonnière du destin

Comme un oiseau dans sa cage
livré aux éléments,
c’est une île fragile
sur la route de l’exil

La route de l’inconnu
juste derrière l’horizon :
Empire de la douleur,
le ciel a perdu ses couleurs.

RC – oct 2016

d’après Louis Aragon   » Quarante »


Quine Chevalier – Neige conçue 4


Image associée

 

Neige conçue
dans la trace dévoilée

l’arbre l’air l’ardent
trois prières
un feu vers lequel
tendre les mains

et l’oiseau me tire
d’un rêve
je blottis ma joue
sous le ventre des nuits

Au hasard du chemin
la prairie démêle
oublié sous la glace
le tison chantant

d’un fruit venu


Robert Burns – Joies parties


 

 

peinture : Fr HundertwasserHundertwasser-219.jpg

Tu me rappelles des joies parties ,
Parties pour ne jamais revenir.

Souvent j’ai erré près du beau Doon,

Pour voir la rose et le chèvrefeuille s’entrelacer ;
Et chaque oiseau chantait son amour,

Et moi aussi je chantais tendrement le mien :
Le cœur léger, je cueillis une rose

Si jolie sur son arbre épineux ;
Et mon perfide amant me vola ma rose ,

Mais, hélas! il me laissa l’épine.


Luis Aranha – L’aéroplane 25


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Je voudrais être un as de l’aviation pour voler
Au-dessus de la ville de ma naissance !
Bien plus haut que les lamentos de bronze
Des cathédrales cataleptiques ;
Tout près de l’azur, montant presque au ciel
Loin des maisons qui diminuent
Loin, bien loin de ce sol d’asphalte…
Je voudrais planer au-dessus de la ville !…
Le moteur chanterait
Dans l’amphithéâtre lambrissé de bleu
Sa ronflante symphonie…
Oh! voler sans escales dans l’espace qui s’étire
Pour moi, seulement pour moi ;
Traversant les vents effrayés
Par mon audace ascensionnelle
Jusqu’où eux seuls sont parvenus !…
Tournoyer en altitude
Et d’une descente rapide
Tomber en tourbillon
Comme un oiseau blessé…
Faire de subites cabrioles
Des loopings fantastiques
Des sauts de la mort
Comme un athlète élastique en acier
L’âpre crissement du moteur…
Dans l’amphithéâtre tapissé de nuages Tambour…
Si un jour
Mon corps s’échappait de l’aéroplane
J’ouvrirais ardemment les bras
Pour le bleu plongeon dans le soir transparent…
Comme je serais pareil
À un ange au corps déployé
Ailes ouvertes, précipité
Vers la terre distante…
Fendant le ciel dans ma chute brusque
Rapide et précise,
Déchirant l’air en extase dans l’espace
Mon corps chanterait
En sifflant
La symphonie de la vitesse
Et je tomberais
Dans la ville parmi les bras ouverts…
Être aviateur pour voler bien haut !

 

 

 


Marine Laurent – Femme de papier


 

CA0OEVYP.jpg

peinture: Egon Schiele


Suis une femme de papier
De celui dont on fait les arbres
Et j’ai puisé à leur aubier
Et mangé leurs feuilles vivantes
Arraché l’écorce du fût
Pour tenir debout à ma table

L’hiver sur du papier glacé
Je laisse mes traces effaçables
La sève qui coule des doigts
Trace des mots sans importance
Je flotte au vent car mes racines
Courent à peine sous le sable

Suis une femme de papier
Qui se froisse à moindre risée
Qui brûle à petite flambe
Dans un foyer désaffecté

Mais si l’oiseau à ma fenêtre
Vient poser une plume blanche
Je sens mes folioles renaître
Et la plante à mon encrier

Je partirai sur une branche
Emportée par nuit sans étoile
Et vous dirai dans mon absence
Ce que j’ai laissé sur la toile.


Garous Abdolmalekian – Esquisse 1


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Esquisse  1
 
Même l’envol 
N’était plus le rêve de cet oiseau
 
Une à une il a arraché ses plumes
Pour que sur cet oreiller
Il puisse faire un autre rêve

extrait de « Nos poings sous la table »


Boîte à vent – ( RC )


Christophe Benichou Tip-Box

installation architecturale Christophe Bénichou, région de Montpellier

 

 

Tu vois cette grande boîte,
posée sur la montagne,
obscure ,                       close sur elle-même
personne n’y rentre    et personne n’a la clef.
Tout est immobile autour et se dessèche.

Les rayons du soleil rebondissent sur elle
et semblent s’amplifier.
Les insectes ont fait silence,
il n’y a aucun oiseau visible.
Peut-être sont-ils grillés.

Dans cette boîte, j’y ai caché le vent.


RC – mai 2017


L’habit de l’écrivain – ( RC )


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C’est comme l’histoire de la petite graine
Abandonnée dans un champ,
        qu’un oiseau, en volant,
        ne pense pas qu’il sème
        ce qui va devenir
        un futur géant
dont le feuillage secoué par le vent
va lentement s’épanouir.

De même,        l’habit de l’écrivain
ne se limite pas à la personne :
la robe de bronze ne fait pas l’homme
( ainsi le géant sculpté par Rodin ) .
Une houppelande,           une casaque…
             juste l’emprise du matériel ,
ne pouvant cerner l’essentiel :
              la figure massive de Balzac .


RC – juin 2017


Charles Bukowski – Oiseau bleu


oiseau  détouré.jpg

 

Il y a un oiseau bleu dans mon coeur
qui veut sortir
Mais je suis trop dur pour lui,
Je lui dis, reste là-bas, je ne vais
te laisser voir par personne .
.

Il y a un oiseau bleu dans mon coeur
qui veut sortir
Mais je verse du whisky sur lui et inspire
de la fumée de cigarette
Et les prostituées, les barmans
Et les employés de l’épicerie
Ne  sauront jamais
qu’il est
Là-dedans.
Il y a un oiseau bleu dans mon coeur
qui veut sortir
Mais je suis trop dur pour lui,
Je dis,
Reste tranquille, tu veux me gâcher la vie ?
Tu veux détruire mon travail ?
Tu veux casser mes ventes de livres
en Europe ?

Il y a un oiseau bleu dans mon coeur
qui veut sortir
Mais je suis trop malin, je ne le laisse sortir .
Que seulement la nuit
Quand tout le monde est endormi.
Je dis, je sais que tu es là,
Alors ne sois pas
triste.
Alors je l’ai rappelé,
Mais il chante un peu
Là, je ne l’ai pas tout à fait laissé
mourir
Et nous dormons ensemble comme
çà
avec notre
pacte secret
Et c’est suffisamment bien pour
faire pleurer un homme ,

mais je ne pleure pas … ,
et vous ?

 

oiseau bleu - C Biukowski.jpg

tentative  de traduction ( RC )  –  écouter  dans la langue originelle


Ismaël Kadare – la locomotive


La locomotive (extrait)

photo hdr  locomotives  0_7.jpg

 

Dans le calme de la mer, près des vagues
Ta jeunesse au milieu des flammes te revient en mémoire.
D’un bout de l’Europe à l’autre.
D’un front à un autre front,
En fonçant au travers des sifflets, des sirènes et des larmes
D’un sombre horizon à un sombre horizon,
Tu allais toujours plus loin au-devant des jours et des nuits,
En jetant des cris perçants d’oiseau de proie,
En sonnant de la trompette guerrière,
Dans des paysages, des ruines, des reflets de feu.
Dans les villes, dont tu prenais les fils,
A travers des milliers de mains et de pleurs,
Tu te propulsais vers l’avant,
Tu ululais
Dans le désert des séparations.
Derrière toi
Tu laissais en écho à l’espace,
La tristesse des rails.

Sous les nuages, la pluie, les alertes, sous les avions
Tu traînais, terrible,

Des divisions, encore des divisions,
Des divisions d’hommes,
Des corps d’armée de rêves,
A grand-peine, en jetant des étincelles, en haletant,
Car ils étaient lourds.
Trop lourds,
Les corps d’armée des rêves.
Quelquefois,
Sous la pluie monotone,
Au milieu des décombres
Tu rentrais à vide du front
Avec seulement les âmes des soldats
Plus lourdes
Que les canons, les chars, que les soldats eux-mêmes,
Plus encore que les rêves.

Tu rentrais tristement
Et ton hurlement était plus déchirant,
Et tu ressemblais tout à fait à un noir mouvement,
Portefaix terrible de la guerre,
Locomotive de la mort.

 

 

Ismaîl KADARE in « La nouvelle poésie albanaise »

 

voir aussi sur le thème de la déportation  « trains sans retour »


Béatrice Douvre – L’oiseau


Oiseau  promenade  V Brauner  6_z.jpg

 

peinture :  Victor  Brauner   promenade  de l’oiseau –        1958            Grenoble

 

L’oiseau ensemble
Ton pays se souvient
De la tempête ouverte
D’un nom plus fort que les oiseaux
D’un vent serré dans les mémoires
Les grands toits de la neige attendrissaient nos doutes
Nous courions, enfants des libertés d’oiseaux
Sous des rocs confus de la mémoire divine
Un grand souffle éclairait nos lampes dégagées
Ton pays se souvient-il
De la terre et du vin
Que nous buvions sans doute
Dans les maisons fermées ?

—-


Veronique Joyaux – Poème à Salah


 

 

Joachim Patinir, Crossing the River Styx, 1515-24 14075791280.jpgpeinture – Joachim Patinir, Crossing the River Styx, 1515-24

Poème à Salah

 

 

J’écris aussi pour toi
prisonnier des geôles de Bagdad ou d’ailleurs
Pour toi que l’on fait taire que l’on torture
J’écris pour toi qui n’as pas de mots
Parce que tout enfant déjà tu travaillais
J’écris pour les femmes cachées
dans leurs voiles et leurs maisons
J’écris pour ceux qui n’ont pas la parole
pour leur donner existence et dignité
J’écris pour ouvrir les portes
Je m’immisce dans les interstices.

Si je devais rendre grâce ce serait à des silences
Silence entre toi et moi quand tout se tait et que les gestes parlent
Silence des amitiés ferventes des paroles suspendues
Silence des arbres dans la nuit
Des pas dans la neige un soir d’hiver très doux

Si je devais rendre grâce ce serait à l’infime
Une trace d’oiseau sur la terre ameublie
Un froissement d’aile entre les nuages étonnés
Une parole non dite un espace entre deux corps attendris
Si je devais rendre grâce ce serait à la poésie
Celle de Victor Jara dans un stade du Chili
De Nazim Hikmet dans les geôles de Turquie
De Dimitri Panine dans le Goulag de Sibérie
De Mendela dans l’Afrique meurtrie
De tous les hommes qui parlent
au nom de ceux dont la parole s’est tarie

Si je devais rende grâce j’en serais affaiblie
Mais riche de tous les infinis.

 


Vaincre la paroi de verre – ( RC )


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installation extérieure:  Anish Kapoor – Brighton

 


Il n’y a pas dans la nature
le choix de version portable :
une écriture       au vert
où les arbres se transportent,
mais sont coupés par le cadre.

Plus haut       le pastel des nuages
bouge brusquement,
le paysage         se déhanche
tout l’équilibre bascule,
les papillons exultent .

Ils suivent leur double,
qui imite exactement
le moindre de leur mouvement .
Au point que leur métamophose
se confond en anamorphose.

On sait bien que l’eau s’étale
puis renvoit au regard
ce qu’elle interprète,
mais même le lac le plus calme
n ‘est pas une paroi verticale.

C’est qu’il n’est pas dans sa nature
de répéter à l’identique
ce qui lui fait face
et qui se transforme
à mesure que je le déplace.

Bien entendu , se prolongent ainsi
de façon artificielle
les horizons divers,
tout ce qu’il y a de ciels,
mais qu’on n’emporte pas avec soi.

Ce n’est pas sur la photo
qu’il faut compter
pour que la glace se souvienne
de l’été dernier.
C’est une surface froide :

La lumière ne la traverse pas.
Le temps la délaisse
car rien ne s’incruste
dans le miroir :
                   Il a mauvaise mémoire.

L’oiseau de passage
stoppé par l’espace devenu plan
donne du bec et de la tête .
Il voit son vol s’arrêter net,
aplati contre l’illusion

Tout cela est bien fugace .
Cela ne trompe qu’un instant :
C’était un mirage , à la place
qui part en morceaux …

quand il se brise,            en multiples éclats.

RC – juin 2016

 

Boissets  8965-ss a.jpg

 

photo perso  – domaine  de Boissets   Nissoulogres  – Lozère


Le vent me dépasse d’une courte tête – ( RC )


Tzaneen_le feu gazouillait  20.jpg                    Image – montage   perso

Ainsi court le vent :
Ce n’est pas encore la tempête.
Il me dépasse d’une courte tête,
Que je marche doucement
Ou en courant.

J’ai peur de mon ombre
Celle-ci m’encombre
Et passe devant.
C’est un peu comme l’oiseau
Effrayé par son reflet .
Le poète ouvre son carnet
Aurait-il peur des mots
Dès que se présente une idée  ?:
Il se dépêche de les écrire,
Il craint de les voir s’évanouir
Il va les emprisonner .

Mais ceux-ci toujours chantent :
et disent la pluie salée,
la douceur de la peau effleurée .
Ils sont en attente .
Sous la main qui tremble
ils vont ressurgir,
crier ou bien rire :
vois comme ils s’assemblent
au moindre prétexte
un mariage illégitime,
associant des rimes
tout au long d’un texte.

On dirait qu’ils s’arrangent
pour vivre leur propre vie,
sans demander mon avis ,
quand la main me démange .
Ils débordent de l’esprit ;
je ne fais rien pour les contenir ;
juste les écrire
sans que je les aie appris.
Quelqu’un parle par ma main :
c’est une sorte de phénomène,
par lequel je me promène :
Je n’en connais pas le chemin.


RC – juill 2016

 

Tzaneen_le feu gazouillait  21.jpg

                  Image – montage   perso


Jean-Paul de Dadelsen – Il y a beau temps


 

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Il y a beau temps que le soir est tombé

Il y a beau soir que le ciel est plombé

Il y a beau ciel qu’est partie la lumière

Il y a beau jour qu’est tarie la rivière.

Voici cet oiseau passer bas sous la nue

Il faut partir et rentrer dans le noir

Il n’est plus temps de chanter dans la rue

Il est trop tard pour causer dans le soir.

Les arbres dorment comme un corps inerte,

Un papillon se hâte vers sa perte.

Seul, sans recours, il faut fermer les yeux

Et tout au fond du noir creuser vers Dieu.

 

Jean-Paul de Dadelsen « Jonas » (Gallimard)


M2L – L’absence


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photographe non identifié

 

Absence
Jardin fermé

 

Sur la terre inclinée
une amie suit
le mouvement de l’air.
Seul l’oiseau chante
le retour du jasmin
à l’horizon
du Soleil sur la terre.

Absence
senteur d’Orient

Au matin qui s’enfuit
les fleurs fanées
épousent le chagrin
d’un jardin oublié.
Le ciel ruisselle
mais les perles de pluie
ne valent pas
la douceur d’une main.

2016 ~ © M2L


Nuit rouge – ( RC )


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Image: Jakez Daniel

 

Quand j’appuie sur mes paupières,
je te vois dans une nuit rouge,
floue,          comme un souvenir
prêt à se dissoudre ….

mais c’est bien ta cambrure,
une posture familière,
qui danse
dans un désert brûlant

Ce désert       est en moi :
>       une incandescence,
qui surgit de l’intérieur,
occupe toute la place …

Et ton regard,
a la phosphorescence
la pose altière,
d’un oiseau de proie….  

Il y a      comme un vent de sable
qui se lève, en moi      et envahit tout       – soudain
et tu disparais, comme tu es venue…
dans la nuit rouge,       virant à l’indigo…

RC – mars 2016

 

(  en écho  avec un texte  de Laetitia  Lisa )


Yannis Ritsos – Sortie de prison ?


Rainbow Fairies, from Monique's Kindergarten, 1996

photo: Michael Kenna

 

Sortie de prison ?

Tout entier livré, abandonné à la plénitude du vide indifférent,
il dépouille ses ailes |
( celles qui l’ont porté jadis au zénith) il les plume une à une
Comme s’il effeuillait une grande marguerite étrangère
devant les petits marchands de chaussons au fromage
aux chaises crasseuses
et les papiers huileux tombent en même temps que les plumes sur la chaussée,
et ils s’emmêlent parfois dans les roues d’un vélo.
Le gardien m’a ouvert la porte. Je suis sorti,
Dans la cour, une cruche, un cerceau, un oiseau.

Karlovassi, 9. VII 87