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Pendant que tu dors – ( RC )


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soleil et lune: tableau de fils Huitchol ( Mexique )

 

Pendant que tu dors,
le jour s’ouvre comme un éventail,
les légendes se concrétisent,
le vent remue l’or des feuilles,
déplie les fleurs sortant de leur sommeil.

Chacun s’affaire et traverse l’ordre du monde.
L’herbe même, a troué l’asphalte;
les abeilles se chargent de pollen,
les voitures suivent une destination
qui doit avoir son importance.

Mais tout cela ne compte guère :
ni le parfum des lys et des roses :
c’est bien peu de chose,
puisque tu es absente
derrière tes paupières :

tu suis , dans tes rêves
les étendards d’argent :
tu t’imagines en marbre rose
dialoguant dans le silence
avec la statue du commandeur .

Il a brisé son bouclier de bronze,
et son ombre s’étend
même sur celle des oiseaux .
Elle a même effacé le temps .
– Il semble immobile , à ta conscience .

Comme le sang ,
Il pourrait refluer , arrêter sa course ,
t’emporter vers des ailleurs
– ce seraient des jours meilleurs –
au-delà de la Grande Ourse…

pendant que tu dors…


RC   – juin 2017


Michael Glück – sous un ciel clouté


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dessin OkArt

 

 

la nuit est tombée
bivouac
un homme s’est endormi

sous un ciel clouté
il dort

dans sa tête une volière
drôles d’oiseaux
qui ne chantent pas
espèce muette
toujours porte-parole
souvent muette

 

 

extrait du recueil de M Glück  »  l’échelle »


Patrick Aspe – Les rires sont des oiseaux de passage


Image associée

 

Les rires sont des oiseaux de passage
la mémoire une éponge
la nuit une dissidente
tangue la vie des fuites lentes
mascarades sans limites
comme un filin d’acier au dessus du vide
je revois l’olivier des allées
la maison rose sous les cyprès
les grands peupliers jaunes d’octobre
précipice sans fond
sabordage des illusions
danse macabre aux sons des tamtams
le cri vient du ventre friable et déchiqueté
attirances des bleus voilés d’or sur la mer qui balance
la forêt d’endort aux silences des pins
chagrin parfumé d’oranges
imaginons cette vague sur le sable doré
lancinante passion des mains qui passent sur ton dos l’huile frémissante
la colline des horizons
sables mouvants de l’enfance
mon chevalier foudroyé d’ignorance
dragon frissonnant de flammes
la lune échappe aux brouillards
élève toi élève toi vers les neiges des cimes mon cœur brisé
l’azur pur tourmente l’épée qui s’agite …


le jour peine de plus en plus à trouver son chemin- ( RC )


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Marcel Duchamp – Fresh widow   1920

 

C’est le soir,            ou bien autre chose
qui obscurcit la pièce …

– peut-être des oiseaux
porteurs d’épines ,
qui veulent
me percer les yeux.

Pour l’instant, ils ne peuvent pas rentrer
car la fenêtre est fermée,
mais peut-être bientôt
ils arriveront à passer.

Je ne peux pas sortir
de peur de les rencontrer.

Alors je dois rester enfermé ici,
seul         –        et le jour
peine    de plus en plus
à trouver son chemin .


RC – mai 207


Muhamed Kërveshi – Kosova


 

Kosova
Ta beauté entière gît en nos paroles

Sous nos yeux grands ouverts
l’on déloge les nids de tes oiseaux

Ton ombre entière emplit nos regards

Tu es la longue route de notre maturation
Dans les escaliers de tes kullas le temps
cherchait le visage des jours oubliés

Notre amour entier se coule au fil de tes rues

Mon peuple
Chaque matin je te vois plus imposant que la veille
– tu grandis
De toi j’ai pris forme et apparence
Je t’ai fait don de deux chênes et une fleur
en mai en avril et en mars
Quelle place te crée en lui mon cœur
– à ton âme, à ton amour, à ta chaleur,
dès que je pense à toi
– nos oiseaux m’en ouvrent les fenêtres –
Je me cherche moi-même en ton sein immense
La danse de la flamme va courant autour du foyer

Mon peuple élément vital, principe de fierté
toi seul m’élèves à ta hauteur.

 

( Muhamed Kërveshi est un auteur  du Kosovo,  d’où le titre  du texte )


Laisser rebondir le soir – ( RC )


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Tu laisses rebondir le soir :
la harpe d’ombres
accompagne ceux
qui restent sur place .
Comme un rituel,
à la même heure, ou presque

avant que le jour ne grise,
et que le verger
fasse semblant d’oublier
la lumière solaire.
Les ombres s’allongent donc,
impudentes,

et voudraient traverser
les êtres, aussi .
Elles les questionnent
sur leur devenir .
(  C’est que se poseraient
les flocons de la nuit,

– encore épars – )
dévalant la pente du jour
dont les empreintes digitales
se confondent avec les ailes
feutrées des oiseaux nocturnes ,
qui en ont fait leur domaine .

RC – juin  2017

 


Xavier Grall – Solo


 

 

 

Chapelle  Méné  Bré   520.jpg

 

photo perso  . Le Méné-Bré   2011

 

Seigneur me voici c’est moi
Je viens de petite Bretagne
Mon havresac est lourd de rimes
De chagrins et de larmes
J’ai marché
Jusqu’à votre grand pays
Ce fut ma foi un long voyage
Trouvère
J’ai marché par les villes
Et les bourgades
François Villon
Dormait dans une auberge
A Montfaucon
Dans les Ardennes des corbeaux
Et des hêtres
Rimbaud interpellait les écluses
Les canaux et les fleuves
Verlaine pleurait comme une veuve
Dans un bistrot de Lorraine
Seigneur me voici c’est moi
De Bretagne suis
Ma maison est à Botzulan
Mes enfants mon épouse y résident
Mon chien mes deux cyprès
Y ont demeurance
M’accorderez-vous leur recouvrance ?
Seigneur mettez vos doigts
Dans mes poumons pourris
J’ai froid je suis exténué
O mon corps blanc tout ex-voté
J’ai marché
Les grands chemins chantaient dans les chapelles
Les saints dansaient dans les prairies
Parmi les chênes erraient les calvaires
O les pardons populaires
O ma patrie J’ai marché
J’ai marché sur des terres bleues
Et pèlerines
J’ai croisé les albatros
Et les grives
Mais je ne saurais dire
Jusques aux cieux
L’exaltation des oiseaux
Tant mes mots dérivent
Et tant je suis malheureux
Seigneur me voici c’est moi
Je viens à vous malade et nu
J’ai fermé tout livre
Et tout poème
Afin que ne surgisse
De mon esprit …./

 

( début du long poème  « Solo »…  ed Calligrammes )


Rien ne blesse le ciel – ( RC )


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Prolonger l’élan,
s’appuyer sur le sol
pour monter à l’assaut du vent
que cela soit la plus puissante des pyramides,
l’ascension obstinée de l’Everest,
ou bien ces oiseaux métalliques :

il y a toujours un moment où la pesanteur
vainc l’orgueil de la démesure ,
et on revient sur la terre,
érodée par les millénaires …

Rien ne blesse le ciel,
toujours renaissant .
L’air se laisse traverser si aisément ,
aimablement offert ,
qu’on en ignore toujours
la puissance et l’indifférence .


RC – nov 2016


Leon Felipe – Le poète promethéen


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Dessin  Max Ernst

 

Biographie, poésie, destin

Le poète raconte sa vie d’abord aux hommes ; puis,
quand les hommes s’endorment, aux oiseaux ;
après, quand les oiseaux s’en vont, ils la racontent
aux arbres…
Ensuite le Vent passe et il y a un murmure de frondes.
Ce qui peut aussi se traduire de la manière suivante :
Ce que je conte aux hommes est plein d’orgueil ;
ce que je conte aux oiseaux plein de musique ;
ce que je conte aux arbres, de pleurs.
Et tout forme une chanson composée pour le Vent,
dont, plus tard, ce spectateur unique et oublieux
ne pourra retenir que quelques mots.
Mais ces mots dont il se souvient sont ceux que
les pierres n’oublieront jamais.
Ce que le poète raconte aux pierres est
rempli d’éternité.
Cette chanson-là, c’est la chanson du Destin que les
étoiles, non plus, n’oublieront pas.

 

(Extrait de TU GAGNERAS LA LUMIERE )       MEXICO  1942

 


Paul Vincensini – le dormeur


 

Eggleston, William (1939- ) - 1970c. Self-Portrait 8530661830.jpg

photo: William Eggleston

 

Le dormeur atteint par son silence
La clarté la douceur et la durée
Des racines heureuses
Qui ne voyagent qu’en elles
Loin des feuillages infidèles
Des oiseaux criards
Et des couleurs du ciel

« D’herbe noire », 1965.


Anna Jouy – J’écoute le point du jour


 

 

 

2 uf       evil --.jpg

montage perso  – 2014

 

je me suis couchée dans le bleu , je me lève aux oranges. ma jupe est rayée d’avions mon corsage est nu, il y a un coeur qui s’y lave
la nuit est un sucre à la fonte, la mienne fait des gouttes d’oiseaux. il faut une fenêtre pour avancer et tu fabriques de si belles trouées
tu délivres les gens de ma sorte, tu m’affranchis
c’est l’heure de laisser couler les mites du rêve
j’écoute le point du jour comme un doigt au milieu du thorax
c’est de lui que je m’habille, comme un ongle qui saigne et me désigne.


Greffées contre le mur de la nuit – ( RC )



Tu pénètres  dans une  forêt  particulière,
où les arbres  sont des mains
fichées  dans le sol,
remuant dans le crépuscule  du quotidien.

Et le fil tendu des lignes blanches,
des tracés  des avions,
que les doigts ne peuvent pas  attraper .

Ils saignent  d’une  sève incolore,
ne pouvant se refermer que sur l’air,
dont  l’atmosphère trompe sur son épaisseur,
habitée  des ombres  du soir.

Il reste le vol noir des oiseaux
qui ne renonce pas, à leur échappée,
et se joue du mouvement maladroit des mains .

Elles  se referment  de lassitude,
comme  ces fleurs lorsque la lumière  s’éteint ;
Plantes  étranges rétrécies d’un coup par la terre ,
Le corps dissimulé.

Peut-être incarné dans  un sol,
parcouru de longs filaments sanguins,
racines bien fragiles, prolongements d’un coeur lointain .

Il faut s’attendre  à ne trouver demain,
que des manches , au tissu raidi par le froid,
et des gants vidés de substance,
mous et inertes ,

Comme si la greffe
n’avait pas  réussi
à franchir le mur de la nuit.

RC  – juill  2015


Louis Aragon – Paris 42


rue Mouffetard - Paris 5e

Paris, rue Mouffetard

Une chanson qui dit un mal inguérissable
Plus triste qu’à minuit la place d’Italie
Pareille au point du jour pour la mélancolie
Plus de rêves aux doigts que le marchand de sable
Annonçant le plaisir comme un marchand d’oublies

Une chanson vulgaire et douce où la voix baisse
Comme un amour d’un soir doutant du lendemain
Une chanson qui prend les femmes par la main
Une chanson qu’on dit sous le métro Barbès
Et qui change à l’Etoile et descend à Jasmin

C’est Paris ce théâtre d’ombre que je porte
Mon Paris qu’on ne peut tout à fait m’avoir pris
Pas plus qu’on ne peut prendre à des lèvres leur cri
Que n’aura-t-il fallu pour m’en mettre à la porte
Arrachez-moi le coeur vous y verrez Paris

C’est de ce Paris-là que j’ai fait mes poèmes
Mes mots ont la couleur étrange de ses toits
La gorge des pigeons y roucoule et chatoie
J’ai plus écrit de toi Paris que de moi-même
Et plus que de vieillir souffert d’être sans toi

Qui n’a pas vu le jour se lever sur la Seine
Ignore ce que c’est que ce déchirement
Quant prise sur le fait la nuit qui se dément
Se défend se défait les yeux rouges obscène
Et Notre-Dame sort des eaux comme un aimant

L’aorte du Pont Neuf frémit comme un orchestre
Où j’entends préluder le vin de mes vingt ans
Il souffle un vent ici qui vient des temps d’antan
Mourir dans les cheveux de la statue équestre
La ville comme un coeur s’y ouvre à deux battants

Le vent murmurera mes vers aux terrains vagues
Il frôlera les bancs où nul ne s’est assis
On l’entendra pleurer sur les quais de Passy
Et les ponts répétant la promesse des bagues
S’en iront fiancés aux rimes que voici

Paris s’éveille et moi pour retrouver ses mythes
Qui nous brûlaient le sang dans notre obscurité
Je mettrais dans mes mains mon visage irrité
Que renaisse le chant que les oiseaux imitent
Et qui répond Paris quant on dit liberté.


Des pas mènent à la source – ( RC )


Florac  source  pêcher    01.JPG

Photo perso  –  source  du pêcher  – Florac

 

 

Des pas d’oiseaux dans la boue,
eux qui mènent à la source,
dont on perçoit le murmure
contournant les rochers.
Mais d’où vient-elle,     cette eau,
sinon du secret de la montagne obscure,
des vallons habillés de mousse,
du souffle du temps,
– une résurgence mystérieuse.
où s’étire le liquide  ?
et c’est le miroir facétieux des neiges
dissoutes par le printemps :
une langue muette qui se délie
et s’infiltre dans toutes les failles,
pour s’unir à d’autres langues, bruire
comme un oiseau nouveau né,
grossir son cours
s’élargir, chanter, puis rugir
à mesure que se dessinent les pentes.
Elles n’en retiennent, une fois apaisées,
que le reflet des arbres pensifs,
les nuages qui se mirent,
dans leur substance même
courant et nourrissant le sol.


RC – nov 2016


Des soleils se sont effacés – ( RC )


 

 

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Tu navigues en terre lointaine.
Des soleils se sont effacés.
Ils ont sombré derrière des rideaux de fumée.

C’est ce que rapportent les oiseaux
qui ne connaissent pas de frontières.
On ne leur a pas encore coupé les ailes.

RC – juin 2016

 

en hommage   au poète irakien Salah    Al Hamdani  et plus particulièrement  son ouvrage « Rebatir les jours »


Marina Tsvetaieva – La maison


Afficher l'image d'origine

Maison – épaisse verdure,

Vigne vierge et chèvrefeuille,

Maison peu familière.

Maison si peu mienne !

Maison – au regard sombre

Aux âmes lourdes,

Le dos tourné à la cité,

Les yeux fixés sur la forêt,

Gaie, aux cornes de cerf,

Joyeuse, comme une ourse,

Chaque fenêtre – un regard,

Et dans toutes – une personne !

Le fronton dans la glaise

Chaque fenêtre – une icône

Chaque regard – une fenêtre,

Les visages, des ruines,

Les arènes de l’histoire,

Marronniers du passé

Moi j’y chante et j’y vis.

Les chemises aux bras longs

Se lamentent dans le vent,

Liberté du passé,

D’un combat dans ces murs.

Lutte pour vivre et survivre,

Chaque instant, chaque volée,

Lutte à mort de ses bras,

Mort pour vivre et chanter !

Sans odeur de richesse,

Sans confort de fauteuil,

Le méchant, la pauvresse

S’y retrouvent à plaisir.

Le bonheur des oiseaux,

Dans les niches et recoins,

Temps pour nous – de nos comptes,

Des vengeances populaires,

Une maison dont je n’aurai pas honte.

 

(Entre juillet et septembre 1935.)


Salah Garmadi – Conseils aux miens pour après ma mort


 

m-report02

photographe non identifié

 

Si parmi vous un jour je mourais

mais mourrai-je jamais

ne récitez pas sur mon cadavre

des versets coraniques

mais laissez-les à ceux qui en font commerce

ne me promettez pas deux arpents de terre

ne consommez pas le troisième jour après ma mort le couscous traditionnel

ce fut là en effet mon plat préféré

 

ne saupoudrez pas ma tombe de graines de figue

pour que les picorent les petits oiseaux du ciel

les êtres humains en ont plus besoin

n’empêchez pas les chats d’uriner sur ma tombe

ils avaient coutume de pisser sur le pas de ma porte tous les jeudis

et jamais la terre n’en trembla

ne venez pas me visiter deux fois par an au cimetière

je n’ai absolument rien pour vous recevoir

ne jurez pas sur la paix de mon âme en disant la vérité

ni même en mentant

votre vérité et vos mensonges me sont chose égale

quant à la paix de mon âme ce n’est point votre affaire

ne prononcez pas le jour de mes obsèques la formule rituelle :

« il nous a devancés dans la mort mais un jour nous l’y rejoindrons »

ce genre de course n’est pas mon sport favori 

si parmi vous un jour je mourais

mais mourrai-je jamais

placez-moi au plus haut point de votre terre

et enviez-moi pour ma sécurité


Citadelle de D – ( RC )


Int  sinistre  2854.JPGToutes  photos  perso  :  citadelle  désaffectée  de Daugavpils, Lettonie  oreintale

 

grille  symoles.JPG

Point de cloche ici qu’un
aujourd’hui saccagé
Pourtant la lumière s’accroche
Aux lambeaux de sinistres blocs

Qu’ailleurs on dirait bâtiments
D’ oiseaux téméraires, oublieux d’un passé
empoisonné,           pourtant s’approchent
Et les autres s’en vont.

Et viennent tisser des fils incertains
D’entre les arbres, qui lentement
Reconquièrent la place d’Armes
Etouffant soigneusement, des heures abrasives

Des symboles d’oppression
Aux réverbères géants
Jusqu’au kiosque moisi
Aux péremptoires sonneries militaires

J’écoute venir toutes les voix
Mais la musique du silence
L’extension insensible des branches
L’herbe folle          d’entre fissures

Dessine, la fragilité des choses
Et l’arrogance géométrique
Du lourd,        du laid,        des pouvoirs ,
des voix claironnantes      de l’arrogance .

Dans la Citadelle, l’ordre du cordeau
Se transforme, en « presque joyeux désordre »
Les rues défoncées, sont un chapelet
De sable et flaques réfléchissantes.

Poutrelles,       et amoncellements divers
Gravats et encadrements pourris
Occupent indécemment les lieux
Marqués par la dictature du prolétariat .

Et triste est la rue ,     où , malgré tout
La vie s’insinue , confinée
Tout près de moi
Malgré le suint des lieux

Aux rumeurs vénéneuses d’un
Passé encore proche. Et le lierre s’accroche
Aux symboles de fer ,          des canons :
On en voit plus d’un , glisser avec l’ombre

En portant la nuit, sur ses épaules
Avant, encore,         qu’on nettoie la mémoire
Comme on le ferait            du sang répandu
Sur un carrelage           – facile d’entretien.

En cours, une rénovation proprette, et des rues nettes
>            Aux sordides carcasses,         plus de traces…
Est-ce que le monde s’efface ?
Aux ensevelis,        peut-être même plus de place

Faute d’avoir les leurs, ils ont          – peut-être
Confié leur chant ,           aux oiseaux
Qui voient s’éloigner du trottoir
Les barbelés rouillés du désespoir.

ext -05 place --.jpg

la place d’armes  et ses canons dressés.


E.E. Cummings – Puisse mon cœur …


Olivier culmann  récréation     Colchani  Bolivie   1994.JPG

photo extraite de l’ouvrage           « est-ce ainsi que les hommes vivent« …

 

 

puisse mon cœur être toujours ouvert aux petits
oiseaux qui sont les secrets du vivant
quoi qu’ils chantent vaut mieux que savoir
et si les hommes ne devaient les entendre les hommes sont vieux

puisse mon esprit flâner affamé
et sans crainte et assoiffé et souple
et même si c’est dimanche puissé-je avoir tort
car lorsqu’ils ont raison les hommes ne sont pas jeunes

et puisse moi-même ne rien faire utilement
et t’aimer toi-même ainsi plus que vraiment
il n’y jamais eu de tout à fait tel idiot qui puisse faillir
à tirer tout le ciel sur lui d’un unique sourire.
E.E. Cummings, Poèmes choisis, traduction Robert Davreu, José Corti, 2004 ,

———-
may my heart always be open to little
birds who are the secrets of living
whatever they sing is better than to know
and if men should not hear them men are old

may my mind stroll about hungry
and fearless and thirsty and supple
and even if it’s sunday may i be wrong
for whenever men are right there are not young

and may myself do nothing usefully
and love yourself so more than truly
there’s never been quite such a fool who could fail
pulling all the sky over him with one smile


Image

Une ouverture sur l’infini – ( RC )


image-semaine-hitachi  

                                       photo : Hiroki Konda

 

Prends ce morceau de ciel,     emporte-le chez toi,    installe-toi en contre-jour,

et revêts ta tenue d’ange.

Fixé dans un recoin, le temps s’immobilise.         Il se déroule et s’ennuie.

Il faut mettre un terme à l’expérience

car même si le bleu est ta demeure,    il faudra inscrire tes ailes dans l’espace,

et plonger dans l’abîme :

N’aie pas peur,                        regarde les oiseaux.

Ils ignorent le vertige .       Tu les suivras.

Avec la courbe de l’air comme soutien,    sans penser à le posséder :

 

Une ouverture sur l’infini.

 

RC –  nov 2015

 


Benjamin Fondane – des pays qui fondaient comme un fruit dans la bouche


graffiti Mona-Lisa cf site
II y eut autrefois des choses sans musique
des pays qui fondaient comme un fruit dans la bouche
des étés haletants
des silences plus frais que neige
des êtres qui entraient en nous et qui sortaient
sans qu’on s’en rendît compte,
nourritures, paresses savantes, jus d’oiseaux
idiomes heureux, échanges,
de sorte qu’on était ce qui entrait en nous
parfois un cil, parfois un ange
parfois un baobab où la hache faisait
des blessures délicieuses
et quand, souvent, des femmes ou des sangsues roses
se collaient à nos corps
on éprouvait soudain la joie d’être mangé
et le délice affreux de devenir un autre.

Ces choses n’avaient ni commencement ni fin
cela ne finissait pas d’être
pas un trou, pas la moindre fissure
pas un visage lézardé !
les hommes se tenaient coude à coude, serrés,
comme pour empêcher qu’on y passe
pas une absence entre deux vagues
pas un ravin entre deux mots
pas un passage entre deux seins
lourds, gras,
et pourtant au travers de la muraille lisse
quelque chose suintait
l’écho ranci d’une fête étrange, une sueur de musique,
les gouttes d’un sang frais qui caillait aussitôt
sur la peau morte du monde.

Je n’ai jamais rien compris à ces mélanges
j’entrais et d’autres sortaient,
puis d’autres qui tournaient autour du crépuscule
ou se penchaient sur les saisons
et nul ne se doutait que ce n’était pas là
la terre ferme,
que l’océan n’était pas un jardin suspendu
j’entrais à tout instant dans la vie des autres
et j’oubliais de fermer les portes après moi
chacun portait en lui un monde doux et tendre
des coins où l’on était surpris par la douceur
je n’avais pas de nom, comment s’appelaient-ils ?

C’était si bon de ne pas avoir de figure,
si bon d’être poreux, ouvert,
qu’à l’heure de dormir chacun
se disait en rêvant : – que sera-t-elle encore
cette grande journée, sans dieu, du lendemain ?

*Benjamin Fondane


Constantin Jelenski – Élegie pour N.N.


peinture Cuno Amiet - la colline jaune  1903

peinture Cuno Amiet – la colline jaune 1903

ÉLEGIE POUR N.N.

Si c’est trop loin pour toi, dis-le.
Tu aurais pu courir au-dessus d’une vague de la Baltique,
Traverser le champ du Danemark, la futaie de hêtres,
Tourner vers l’océan et c’est déjà, proche,
Le Labrador, blanc en cette saison de l’année.

Toi, qui rêvais d’une île solitaire.
Si tu as peur des villes, du clignotement des feux sur les routes,
Tu pouvais prendre le chemin des forêts sourdes,
Au-dessus des eaux blêmes, où passe l’élan et le caribou,
Jusqu’aux Sierras, mines d’or abandonnées.

La rivière Sacramento t’aurait alors conduite
Vers des collines recouvertes de chênes épineux.
Encore un bois d’eucalyptus et tu serais chez moi.
C’est vrai, quand la manzanita fleurit
Et la baie est bleue le matin au printemps
Je pense à contrecoeur à la maison parmi les lacs

Et aux filets tirés sous le ciel lituanien
La cabane où tu enlevais ta robe avant le bain
Est changée pour toujours en un cristal abstrait.
Il contient le sombre miel du soir sur la véranda
Et les petites chouettes drôles et l’odeur des harnais.
Comment pouvait-on vivre alors, je ne sais pas.

Les coutumes, les costumes vibrent, imprécis,
Inconsistants, tendus vers le final.
Nous avons beau rêver aux choses telles qu’en elles-mêmes.
Le savoir du temps passé a roussi les chevaux devant la forge
Et les petites colonnes sur le marché du bourg
Et l’escalier et la perruque de maman Fliegeltaub.

Nous avons beaucoup appris, tu le sais.
Comment nous est ôté, un par un,
Ce qui ne pouvait l’être, les gens, la contrée.
On aurait pourtant cru que le coeur en mourrait,
Mais nous sourions, le thé et le pain sur la table.

Seul le remords de n’avoir pas aimé comme il se doit
Cette pauvre cendre à Sachsenhausen
D’un amour absolu qui n’est pas à la mesure de l’homme.
Tu t’es habituée à des nouveaux hivers, humides,
A la maison où le sang du propriétaire allemand
Fut gratté des murs, lui n’y retournera plus.

Moi aussi je n’ai emporté que ce qu’on peut, villes et pays.
On ne peut entrer deux fois dans le même lac
En marchant sur un fond tapissé de feuilles de bouleau
En brisant une étroite strie de soleil
Tes fautes et les miennes? Des petites fautes.
Tes secrets et les miens? Des menus secrets.

Quand on noue la mâchoire avec un linge, quand on place
une croix dans les doigts
Et au loin un chien aboie, brille une étoile.
Non, ce n’est pas parce que c’est loin
Que tu n’es pas venue l’autre jour ou l’autre nuit.
D’année en année mûrit en nous, elle nous envahira
Comme toi, je l’ai comprise : l’indifférence.

Il est venu à vous et dit
vous n’êtes responsables
ni du monde ni de la fin du monde
ôté de vos épaules est le fardeau
vous êtes comme les enfants et les oiseaux
jouez !        et ils jouent ils oublient
que la poésie aujourd’hui est lutte pour respirer

Constantin Jelenski
(1974).


(nt) – c


photo perso: rencontres  de la photographie. Arles  2013

photo perso:           rencontres de la photographie. Arles 2013

Il m’arrive  de naviguer  sur  beaucoup de sites et forums,  et de temps  en temps ,  je  découvre des pierres  précieuses.
J’ai extrait ce court poème  du forumbleu, ( lien ) qui a cessé son activité, mais  dont les posts restent  consultables..

l’étonnement est une fulgurance d’oiseaux
la pensée se diffuse dans leurs étincelles

un coeur brûle ainsi
les yeux ouverts
par le sel d’une étrange clarté

le corps voudrait transgresser
la migration du sang jusqu’au tableau
où les étoiles viennent mourir

perdre son nom est ultime allégement


Philippe Delaveau – Bistrots III


Photo: Anders Petersen

 

BISTROTS (III)

Le buveur parfois regarde au fond de son verre

comme s’il  cherchait le mot qui manque ou le souvenir

il reprend le récit au moment où le voyageur

se perd encore contre l’obstacle ou l’ombre de sa mort

j’irai m’asseoir au fond contre la cloison

près du portemanteau frêle, gibet de cadavres

les parapluies y dorment, les chapeaux sombres

es-tu le voyageur au-dessus de son verre ou ce poète

qui marchait sur le quai de la Mégisserie parmi les fleurs

les oiseaux parlent la langue des paradis qu’ils n’ont jamais quittés

la voix te délaisse tu ne sais plus tu n’avais jamais su

l’odeur du tabac maintenant s’incruste dans le poil du manteau

la laine sous ta veste agace ta peau

la fumée stagne à mi-chemin du plafond et les mots allégés

demeurent dans l’entre-deux d’une conscience attendant qu’on les frotte …

 

 


Mario Luzi – Nature


peinture: J Dubuffet

peinture: J Dubuffet

 

La terre et à elle accordée la mer
et partout au-dessus, une mer plus joyeuse
à cause de la rapide flamme des moineaux
et du trajet
de la lune reposante, et du sommeil
des doux corps entrouverts à la vie
et à la mort dans un champ ;
à cause aussi de ces voix qui descendent
s’échappant de mystérieuses portes, et bondissent
au-dessus de nous comme des oiseaux fous de revenir
en chantant au-dessus des îles originelles :
ici, se préparent
un grabat de pourpre et un chant qui berce
pour celui qui n’a pu dormir,
si dure était la pierre,
et si tranchant l’amour.

Mario Luzi, La Barque in Prémices du désert, Gallimard, Collection Poésie, 2005, p. 69.