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Élagueur des clairières – ( RC )


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Élagueur des clairières,
sais tu que tu défriches
le langage
autant que le feuillage ?
Tu puises tes mots
dans la lumière accrue,
et fixe l’ombre des ramées.

Il faut goûter la rigueur des hivers,
réciter les strophes
comme autant de bois coupé,
tout ce qui a subi les songes
et la pluie ;

violence du gel
traversant le chant de plume,
sa violence sourde
qui détache l’écorce
et retire la sève
pour n’en garder
que l’essentiel.

Et les oiseaux strieront
de nouveau
la peau du ciel.


Luis Cardoza Y Aragon – Cité natale


CITE NATALE ( Guatemala-la-Vieille )

Le grincement d’un grillon ouvre une porte

sur un ciel de conte de fées.

Tu surgis, les chemins creusent ton lit, navigable Solitude.

Le temps n’existe pas; être… Tout est déjà !

Jours d’un autre monde. Ciel sans rêve : paupières

Nuits comme d’obscurs bâillements, immobiles…

au centre de toutes les heures, indélébiles, infinies, et mûres.

Toi, malhabile, sur un trapèze

accroché à un jour et à une nuit

très hauts, profonds et sans maître,

te balançant largement, lentement,

ruminant tes monologues de fumée.

Car tu n’es que l’écho

de ton ombre sans corps,

écho de lumière, ombre de voix, très loin.

Quand atteindras-tu la surface

de la terre, du ciel ou de la mer,

depuis cette route où tu vas, nocturne,

vers le soleil de limbes innocents

qui t’attend, mais oublié déjà,

debout, endormi comme un phare,

en quelle péninsule d’ombre ?

Distance parallèle au regard :

rafales d’infini, ailes coupées,

coups de vent dans les rues.

Haut zénith parvenant de l’autre côté

en criant : « Oui » dans les paratonnerres.

Nadir, tourbillon de routes nocturnes,

porte voix de tombe hurlant : « Non ».

Toi, au milieu, comme une marguerite

de « jamais plus », perdue en tes oracles.

Tu clignotes parfois : jours, nuits…

Tu t’oublies… Soudain, cinq,

vingt jours ensemble, comme un éboulement ;

trois, quatre nuits télescopées

avec une étrange violence obscure.

Un songe de méduses et de cristaux

de part en part traversent les miroirs :

on sait de quoi sont faits

les chants des oiseaux,

ceux de l’eau, occultes et diaphanes.

On entend grandir les ongles de tes morts,

jaillir tes sources qui portent

en dansant un temps d’or sans arête

et sans valeur ;

tes jours évanouis sur des coussins

de douceur et d’ennui,

et mes cris qui brésillaient

avec une lente et croissante résonance

d’arcades et de coupoles.

Ne bouge pas, le vent pleurerait.

Ne respire pas, ton équilibre

d’arentelle se briserait

Ainsi, telle qu’en mon souvenir,

qui te reconnaîtrait ?

Ange des orties et des lys,

ne bouge pas, car je t’aime ainsi :

lunaire, mentale, intacte,

égale à toi-même en ma mémoire,

plus que toi-même.

Demeure dure, exacte et taciturne,

avec mon enfance de platine et de brouillard,

sur ta clairière de terre éboulée…

LUIS CARDOZA Y ARAGON. (Fragments) Version de F. Verhesen.

L C Y A: né au Guatemala en 1902.

El Sonâmbulo – Pequena Sinfoma del Nuevo Mundo – Poesia (1948).


Louis Guillaume – l’ancre de lumière


  

extrait de      "LA NUIT PARLE" (1961)

                                                                                           
  A Marthoune.

La mer semblait de pierre calcinée, mate et pourtant transparente et, à une grande profondeur, sur un lit de sable gris, je distinguais fort bien l’ancre lumineuse qui m’empêchait de dériver.
Il était seul, mon bateau, seul au milieu de l’immensité noire et, seul à bord, penché au-dessus de l’abîme, je ne quittais plus des yeux, minuscule et seule, elle aussi, dans le désert couvé par l’océan, cette croix de feu sous la courbe d’un sourire.
Et, à force de fixer sur elle mon regard, elle m’apparut comme un visage, comme ton visage nocturne, mon amie. –

montage perso

Les bras de l’ancre devinrent ta bouche, la tige dessinait la ligne de ton nez et le jas celle de tes sourcils. Si distant et si attachant, c’était bien ton visage qui brillait là-bas, qui liait ma barque à la terre malgré les ressacs et les courants, et continuait de veiller,
même lorsque je scrutais l’horizon.
— Lève l’ancre ! dit une voix soudaine.
Alors, tu poussas un cri si déchirant que je m’éveillai à ton côté.
Et notre lit tanguait dans l’ombre.


En passant

Le temple du jardin des rois – ( RC )


montage RC

Des torches de lumière
papillonnent , légères,
poussées par les tilleuls.

Les bancs nous attendent ,
dans un havre préservé du soleil,
à l’orée de la forêt de pierre.

Vois-tu ces colonnes ?
elles ne portent qu’elles-mêmes,
ou une part d’histoire qui ne reste jamais sur place.

Des roses vivaces
cachent leurs épines, derrière leurs feuillages,
et se tournent vers le bassin, immobiles.

Courent derrière les grilles
proches du jardin du palais Royal,
pleins d’insouciance, des enfants .

Ils franchissent d’un bond
les troncs morts des colonnes,
coupées à ras.

L’ombre grignote petit à petit
l’ordonnance des bâtiments sévères :
elle s’agrandit sur la place;

On imagine qu’un temple grec attendait
émergeant à peine du sol,
bientôt envahis de sable, ce sont ses vestiges

où planent les oiseaux de proie

au-dessus de ce que fut jadis
le jardin des rois.


La maison de l’ombre – ( RC )


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J’ai touché l’ombre de mes doigts,
et elle n’a pas bougé.

La maison était dans une couronne de ronces,
ses fenêtres closes ne parlaient plus .

Ouvertes , elles n’auraient pu qu’être muettes
dans l’oubli des étés et des rires.

Qu’elle gémisse de fatigue dans ses fers

– de rouille – , écrasée par le poids du ciel,
qui n’est qu’indifférence…

J’ai touché du doigt
son triste corps de pierre.
Elle ne m’a pas répondu.

Si j’étais resté plus longtemps,
elle m’aurait mordu
me lançant ses ronces au visage .

RC – nov 2020


Avec l’ombre de Jupiter – ( RC )


montage perso

Je photographie toujours ton ombre,
et la nuit surgissant de tes yeux .

Les planètes se confrontent à l’avenir
quand les chandelles s’éteignent
dans un souffle, sous le regard sombre
des statues des dieux.

Ceux qui sont descendus de l’Olympe
ont délaissé leur empire,
les métamorphoses d’un univers
qui leur échappe.

L’ombre est celle de Jupiter,
qui rit encore sous cape .

Elle a grandi dans mon souvenir,
davantage qu’une sage imagerie
des héros de la mythologie
que la mémoire invoque .

Diane a les yeux fermés.
Son tombeau restera ouvert .
Il suffir que je l’évoque,
pour me retrouver dans d’autres lieux,
entouré de colonnes romaines .

C’est un site où règne le mystère,
où de ta bouche jaillit une fontaine,
l’argent des oliviers centenaires.

La nuit surgira de tes yeux .


Ludovic Janvier – voyez le matin


photo perso – Finistère 2021


Voyez le matin comme il me prépare
et l’herbe du pré si elle m’attend
voyez l’eau du lac comme elle me pense
et le bleu du ciel s’il donne à vouloir

voyez le chemin comme il part de moi
si l’eau du ruisseau promène ma soif
voyez comme l’ombre a choisi mes mots
et si le caillou me ramène au temps

voyez l’horizon comme il me rattache
si les vols d’oiseau m’apprennent à partir
voyez la forêt comme elle m’écoute
et si le silence est fait de ma voix


Guy Goffette – dans ce petit creux d’ombre et d’oubli


Et tu finis par ranger le livre, là-haut,
à sa place exacte, ce petit creux d’ombre et d’oubli
comme le coin de terre qui te revient.
Tu reviens toi aussi

à ta place, devant la fenêtre, la table,
ce carré de neige que nul encore n’a forcé
et qui va dans tous les sens comme ta vie
parmi les mots, les morts.

Tu sais bien qu’aucun signe ne guérit de l’absence,
pas plus que le merle en tombant ne renverse
l’axe de la terre, mais tu persiste, ô scribe,
à soudoyer les anges :

un peu d’or dans la boue, dites, que la nuit reste ouverte.

extrait de « La Vie Promise, »  1991


Montreur de l’ombre – ( RC )


peinture: A Böcklin  :  l’île des morts

                Montreur de l’ombre,
un soleil bleu s’éteint ,
mes rêves se sont repliés
        dans le soir …
Imagines-tu une île solitaire,
léchée de vaguelettes sombres,

y verrais-tu des peupliers
palpitant dans le grand air ,
semblables à ceux que l’artiste a peints,
frémissant de toutes leurs feuilles d’or,
contre un ciel moribond
et la couronne de cyprès noirs… ?

Seule présence, sur la gauche , cette embarcation,
qui se dirige vers l’île des morts.
Le passeur a un spectre pour compagnon;
               Par son entremise
il le mène à sa dernière demeure,
               Là où le temps s’immobilise.

Les peupliers ont cessé de frémir,
cernés par les cyprès.
On entendrait presque leurs murmures
            alors que la lumière disparaît :
Tout est figé ,         comme dans cette peinture
              où tout semble s’endormir…


Leon-Paul Fargue – Intérieur


 

peinture  Anton Pieck

 

Des toiles, des choses sèches pendent aux poutres…
Le vieux fusil dort fixement
Au mur clair…
Rêve à ton gré.
Tout est comme autrefois.
Ecoute…
La haute cheminée
Fait sa plainte ancienne et son odeur éteinte
Et tasse son échine de vieil oiseau noir…
Elle porte encore au front ses images d’âme crue
Et ses vases de loterie aux prénoms d’or…
Et l’horloge recluse dans l’ombre et la bure
Berce son cœur avec une douceur obscure…

Pareils à des visages ronds de spectateurs
Les plats se penchent aux balcons du vieux dressoir
Où des files de fruits qui font la chaîne, fleurent
Dans leur ruelle d’ombre couleur d’aubergine…
J’ouvre un tiroir où je vois passer des noix vides,
Un gros couteau à vingt lames, qui contient tout,
Et l’ombre de mes mains qui glisse sur les choses…
Et ce sont des couleurs vivantes, refroidies…
Et ce sont des odeurs d’intimités suries…
Ça sent la malle, et le poivre des vieux départs,
Et le livre de classe, et la chapelle éteinte…

Un vent tiède pousse des guêpes
Frapper à la lucarne bleue…
Un grand chat doucement passe comme on chuchote,
Et vous lève un regard où veille l’ennui sage
Du soleil dans la douve aux lentilles d’or vert…

Sois calme. Tout est là comme autrefois.
Ecoute…

Léon-Paul FARGUE « Pour la musique » (Gallimard)


le pêcheur à la ligne- Susanne Derève


 

pecheurs a la ligne g seurat

   Georges Seurat – Les pêcheurs à la ligne

 

 

L’ombrage,

la dérive lente des corps dans les heures chaudes

de midi,  

le lit des eaux   de graviers et de pierres,

les berges fraîches des rivières,

le frisson des poissons d’argent.

 

Sous les arches des ponts ,

le silence habillait le vent  d’un tendre écho.

 

Tu ne me disais rien de sa caresse sur la peau,

du cerne obscur des voûtes grises,  

et quittée  l’ombre,   du soudain vertige 

de la lumière,  de l’éblouissement  du soleil.       

 

Sur la berge dorée,  étais-tu   ce pêcheur

à  la ligne,   musette vide,

rêvant d’une truite arc – en – ciel   ?            

 

 

 


Discrète à ses côtés – ( RC )


Fig. 18. L’Ombre, Loïe Fuller 1921.

 

photo  Loïe Fuller  –  1921

 

C’est elle qui suit notre personnage.

Elle en a les gestes, mais pas la consistance,
elle est attachée aux pas,
fidèle et obstinée
s’adapte aux circonstances, se déforme à loisir.

Rien ne peut la soumettre, si ce n’est
l’extinction des lumières.
Elle demeure anonyme, et n’a pas d’autre nom
qu’ombre.
Discrète elle demeure à ses côtés,
jamais elle ne prend  d’initiatives.
Est-ce un personnage secondaire,
qui s’en détachera,         lorsque la vie
                         brusquement, le quittera ,

comme on mouche une chandelle… ?


Angèle Paoli – une part d’ombre


Starry Night, 1893 by Edvard Munch

peinture: Edvard Munch   » Starry night »

.Viendra un jour où la beauté du ciel
se dérobera à ton visage
la part d’ombre qui gît en toi
envahira l’espace clos de ton regard

quels sourires papillons de nuit dernières lucioles
volèteront sous tes paupières closes yeux éteints
retenir le temps entre tes doigts ne se peut
il va
pareil à l’eau du torrent qui roule vers sa fin

bolge de remous
où se mêlent les eaux


Guy Goffette – Goya


Goya, plate 26 from 'The Disasters of War' (Los Desastres de la Guerra): 'One can't look.' (No se puede mirar.), 1810-20, etching, burnished lavish, drypoint and burin, plate: 14.5 x 21 cm (The Metropolitan Museum of ArtGravure  F de  GOYA

 
La nuit peut bien fermer la mer
dans les miroirs : les fêtes sont finies
le sang seul continue de mûrir
dans l’ombre qui arrondit la terre
comme ce grain de raisin noir
oublié dans la chambre de l’œil
qu’un aigle déchirant la toile enfonce
dans la gorge du temps.


Jeanne Benameur – j’attends


( extrait de son recueil: « l’exil n’a pas  d’ombre » )

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Ils ont déchiré mon unique livre.
Je marche.

Ont-ils brûlé ma maison?
Qui se souviendra de moi?
Je tape dans mes mains.

Fort. Plus fort.

Je tape dans mes mains et je crie.
Je tape mon talon, fort, sur la terre.
Personne ne pourra m’enlever mon pas.

Et je tape. Et je tape.
La terre ne répond pas.

Ni le soleil ni les étoiles ne m’ont répondu.
Trois jours et trois nuits je suis restée.

J’ai attendu.

Il fallait bien me dire pourquoi.
Pourquoi.

Il n’y a pas eu de réponse dans le ciel.

Il n’y a pas de réponse dans la terre.
Alors je tape le pied, fort, de toute la force qui a fait couler mes larmes.

J’attends.
Dans le soleil.
Dans le vent.

J’attends.

Que vienne ce qui de rien retourne à rien et que je com­prenne.
J’ai quitté l’ombre des maisons.
Je vais. Loin.

Loin.              Pas de mot dans ma bouche.


Le soleil ne déçoit pas les mots – ( RC )


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peinture: Albert Marquet:  contre-jour à Alger

 

Je dépose sur la page quelques mots.
Il n’y a pas d’heure,       pour ces quelques
flocons noirs éclairant le jour à leur façon.

Une promenade les déplace,
trois silhouettes s’en détachent,
le soleil ne les déçoit pas,

( je n’ai pas encore défini leurs ombres
et j’invente du sable sur une plage,
un port exotique qui n’existe pas encore ).

Je les accompagne
de quelques notes de musique;
elles se dispersent sur la rive .

Un rythme me vient.
Je l’accompagne d’une lueur matinale,
comme une incidence portée dans le texte .

Mon langage parfois m’échappe.
–  je suis distrait de mes pensées –
Le bateau est parti     sans que je ne m’en aperçoive.

 

RC – dec 2019


Le cheminement du poème – (Susanne Derève)


 

 

ombres toscanes 07 2007

   Photographie :  Philippe Pache

 

 

 

On ne maîtrise pas plus le mot que le soleil

 

Sans doute peut-on imprimer au vers

un long balancement

comme on doserait l’avancée de l’ombre sur la toile

en la dissimulant d’un linge  ou d’un feuillage

– un arbre clair  celant l’ombre –

 

La naissance du mot  échappe :

comme  le suivant échappera  et l’image

qu’il fera naître dans l’image,    

celle où chemine obscurément

le poème

 

Ce  n’est pas lui  que j’invente

mais lui qui me révèle dans le temps

que j’écris,

sonnant la litanie des heures,

épousant la marche  des nuits

 

lui qui mûrit puis  se détache

–  comme on dirait d’un fruit  –

un jour parmi  les autres 

où il  pose   sa marque   

                       …   et  me trahit

 

 

 

 

 


Armel Guerne – Sainte solitude (extrait)


 

."non so"    Cathy Hegman

   peinture: Cathy Hegman

 

 

Virginal horizon tendu

A l’angle des mémoires,

Désert de pureté

Néant noir inconnu :

Je suis l’ombre dit l’ombre

Et mon ombre n’est pas .

 

Je suis l’errant qui ne sait pas

Dit le vent où il va ,

Portant dans l’urne des printemps

Ou sur la croix des hivers

Un chant plus solitaire

Que le gémissement d’un mort .

 

Je suis qui parle dit la voix

Plus lourde d’évidences , dévalant les parois

De l’invisible ,

Plus lourde d’éminence que la réalité .

 

Océan, océan , vieux rebelle

Toi qui brasses et la rumeur

Millénaire et l’instant

Tout en précipitant les matins nus

Au labyrinthe de tes profondeurs ;

Vieil océan vengeur ,

Marin peuplé d’éternités

Et de folles géographies ,

Toujours depuis toujours

Halant sous le soleil et dans la nuit

Ton voyage sans bords :

Je suis la mer, dis-tu ;

Et toutes choses à jamais

Sont enchantées

Dans ton silence triomphal .

 

Mais autour des sommets, la meute des abîmes …

 

Car voici que le nombre a dit le nombre

Au nombre , et le matin brutal détruit

Les châteaux de la nuit .

Je suis celui qui fut

Voyageur , voyageur

Venu sous le soleil et les mains de la pluie

Celui qui est et qui n’est plus ,

Car voici que le don de vie

A passé par les fleurs ;

Je suis le cœur, je suis le nom ,

Je suis l’itinérant qui longe l’horizon

Et voici que le ciel se ferme comme un poing .

 

Consolez-vous de lui, maisons abandonnées !

Ces deuils extasiés n’avaient point de racines ,

Et du lent paysage ils n’avaient point l’accueil .

Consolez-vous de moi, rochers subtils

Penchés au creux torride de l’été

Sur les sources taries .

Dans l’immobile extase du silence

Une respiration – mais où ?

Bat comme un pouls .

 

 

Le poids vivant de la parole

SOLAIRE n° 45


Mokhtar El Amraoui – Derrière le souffle


 

 

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peinture  David  Maes

 

Chute de feuilles
Ivres de lune.
Aboyant tournoiement,
Comme la douleur
Sous le soc des heures !
La figue ensanglantée crie
Dans le miroir
La trajectoire des veines.
L’ombre se glisse,
Derrière le souffle.
L’oiseau n’a pas encore su se faire lumière.
Il se cache dans le mouchoir mort d’un passager !

 
©Mokhtar El Amraoui


Renée Vivien – Lucidité


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L’art délicat du vice occupe tes loisirs,
Et tu sais réveiller la chaleur des désirs
Auxquels ton corps perfide et souple se dérobe.
L’odeur du lit se mêle aux parfums de ta robe.
Ton charme blond ressemble à la fadeur du miel.
Tu n’aimes que le faux et l’artificiel,
La musique des mots et des murmures mièvres.
Ton baiser se détourne et glisse sur les lèvres.
Tes yeux sont des hivers pâlement étoilés.
Les deuils suivent tes pas en mornes défilés.
Ton geste est un reflet, ta parole est une ombre.
Ton corps s’est amolli sous des baisers sans nombre,
Et ton âme est flétrie et ton corps est usé.
Languissant et lascif, ton frôlement rusé
Ignore la beauté loyale de l’étreinte.
Tu mens comme l’on aime, et, sous ta douceur feinte,
On sent le rampement du reptile attentif.
Au fond de l’ombre, elle une mer sans récif,
Les tombeaux sont encor moins impurs que ta couche…
O Femme ! Je le sais, mais j’ai soif de ta bouche !

____________(Études et préludes, 1901)

 


Nuno Judice – Ligne 1 (chaque poème a une ombre)


 

Félix Vallotton Le ballon

      Félix Vallotton – Le ballon

 

 

Chaque poème a une ombre. Je tends les mains et je peux la toucher

comme l’on touche l’ombre d’un arbre qui s’enfuit de nous quand nous

cherchons à nous y abriter . Ainsi, le poème est un jeu de lumière  :

et son ombre recule et avance en accord avec l’heure du jour.

 

Pourtant, à la fin du poème, l’ombre semble disparaître.

Le poème reste à la verticale ;  et midi en sort , avec sa lumière entière ,

comme si le poème était une réalité transparente et que l’on pouvait voir

à travers lui la circonférence du monde .

 

 

Avec l’après-midi, les mots changent de couleur. Les phrases pâlissent

lorsque le soleil les laisse . La voix se couvre avec la nuit ;  et le silence

s’en empare comme s’il volait le sens à ce que nous voulons dire .

 

 

C’est pour cela que le matin, il convient de laisser entrer la lumière entre

les pages. Le noir de l’impression pourra briller à l’excès  ; et le blanc du

papier refléter le ciel . Ce qui est écrit , imprégné de ce feu , se fixera dans

notre mémoire .

Ainsi, il restera .

 

 

 

Cada poema tem uma sombra. Estendo as màos e posso tocâ-la, como se
toca a sombra de uma ârvore que foge de nos quando procuramos o seu
abri go.
Assim, o poema é umjogo de luz : e a sua sombra recua e avança de acordo
com a hora do dia.
No Jim do poema, porém, a sombra como que desaparece. O poema fica a prumo ;
e o meio-dia salta de dentro dele, com a sua luz inteira, como se o poema fosse
uma realidade transparente e se pudesse olhar, através dele, a circunferência
do mundo.

Com a tarde, as palavras mudam de cor. As frases empalidecem, quando o sol as
deixa. A voz vela-se com a noite ; e o silêncio apo-dera-se delà, como se roubasse o
sentido ao que queremos  dizer.

Por isso, de manhâ, convém deixar entrar a luz para dentro das paginas. O negro
da impressâo poderà brilhar em excesso ; e o branco do papel reflectir o céu. O que
esta escrito, embebido desse fogo, fixar-se-a na no s sa memôria.
Assim, permanecerâ.

 

 

Lignes d’eau   Linhas de àgua 

Fata Morgana

 

 

 

Pourquoi je dors dans le couloir – (RC )


 

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Je dors à même le sol,
dans le couloir de l’hôtel.

L’air a été meurtri de couches diffuses
de tabac froid.

J’imagine qu’il y a
derrière les portes de chambres,
des lumières falotes,
et une photo défraîchie
d’une baie, quelque part,
en méditerranée.

C’est étonnant comme les choses immobiles
traversent les années.
Si le bâtiment s’écroule,
et qu’on voie comme si une tronçonneuse
était passée au travers

il y aura de chambre en chambre,
ce papier peint identique
à rayures verticales,
ces photos de la baie,
et la trace en clair,         sur le mur

des armoires hautaines,
ayant déposé leur ombre,
puis qui ont basculé
avec les étages
avec une pluie de gravats.

Je dors à même le sol,
dans le couloir de l’hôtel.

Je n’ai pas voulu entrer
dans la chambre
que j’ai réservée ,
où l’on ne dort
que d’un sommeil anonyme.

Mais j’entends tous les bruits.
Mes voisins qui ronflent,
l’armoire noire qui baille
attendant le bon moment
pour libérer les serpents.

Ils ne vivent que la nuit
et répandent leur venin
obséquieux dans les rêves
de citadins de passage
qui traversent les voyageurs .

La ville coasse encore
sous l’effet de la brume
et des lampes à iode :
une atmosphère de fête
qui plaît aux rongeurs.

Ils grouillent de partout
pénètrent dans les moindres interstices
et prennent le pouvoir:
leurs reflets dans leurs yeux,
sont comme de petites lucioles

Ils sortent même des lambris,
renversent les brosses à dents
et dévorent les tapis.

Vous devez maintenant savoir
pourquoi je dors dans le couloir.


RC – janv 2019


Côté ombre – ( échos de textes SD – RC )


( ces textes sont visibles  dans  la partie   » ping-pong )

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photo Jerry Uelsman

COTE OMBRE

J’ai fait  les cent pas sur le parvis

côté ombre

À même le pavé

la gitane a suivi les lignes de ma main

mais elles étaient brouillées

De l’autre côté des pierres

Notre-Dame de la Mer

écrasée de soleil, déserte,

s’endormait

Dans le silence

d’un plein après-midi d’été

Non, tu ne viendras plus

mais j’attendrai  le soir

J’attendrai les chanteurs,

le timbre des guitares                                                         

le son rauque et cassé de ces mélopées lentes  

qui disent le départ

et le prix de l’errance

– la gitane dénoue les pans d’un fichu vert

un enfant fait la manche –

Demain j’irai revoir la mer

la mer et les étangs

la robe claire des chevaux

et l’éclat de corail des flamants

comme des perles ébouriffées

qu’aurait éparpillées le vent

sur l’eau

J’irai dire un adieu à Arles la romaine                                     

Fouler aux pieds les Alyscamps    

Comme Toulet au bord des tombes

Eprouver le poids du passé

Avant que le jour ne s’effondre  

Et  oublier                                 

SD

C’est la faute des pierres .
Elles ont attendu si longtemps,
alignées au bord des allées,
que même les inscriptions,
se sont effacées 
assistant, immobiles, à la fusion des jours:

peut-être n’avaient-elles
plus rien à dire et ont suivi
le chemin des montagnes altières,
un souvenir des Alpes lointaines .
Ses rochers se sont écartés 
pour laisser passer le mistral .

Le vent est toujours là, où tu l’a laissé,
les flamants roses sont comme des fleurs
posées sur les étangs,
mais on ne sait pas si ce sont les mêmes,
ou d’autres générations venues
sur les étangs de Camargue .

Tu trouves toujours aux Saintes-Maries,
une gitane prête à te dire ton destin, 
dans les lignes de la main .
Mais tu ne sais pas la reconnaître.
Et d’ailleurs, si tu lui confiais ta paume ,
elle trouverait ces lignes effacées.

Et ce seraient comme ces pierres,
qui ont attendu si longtemps,
qu’elles ont fini par s’éroder,
se dissoudre :
dans le liquide du temps,
et le poids du passé .


RC

Étaient-ce des perles ou des fleurs

déposées par le vent

Je restais les observer des heures

Ils quittaient l’eau parfois

abandonnant leur fragile élégance

pour prendre leur envol

 

Et lorsqu’ils déployaient leurs ailes

ce n’était pas tant la fulgurance

du corail que ces rémiges noires

qui signifiaient tout à coup leur puissance

 

Arles déchue Arles des pierres dissoutes

de langueur et d’oubli

les arènes sont vides

la roche friable sous mes doigts

 – j’en garde

un peu de la poussière au creux des ongles-

sur les gradins il n’y aura pas d’ombre

 

Mais au-delà des murs, échappée du regard,

j’aperçois la douce respiration de la ville

le soleil fléchit contre les toits de tuiles

Le temps devient cet or liquide

sans passé ni présent

le temps a la lourdeur des pierres

immobiles

SD Février 2018   

J’ai fait les cent pas sur le parvis
côté ombre,
et tu n’es pas venue.

J’ai pourtant attendu longtemps.
Peut-être je n’aurais pas dû
acheter des fleurs ce matin.

Elles courbent déjà la tête,
et désespèrent de te voir,
à mesure 

que le soleil
grignote un peu plus de la place .
Mais je suis resté,

assis sur un banc, désoeuvré,
et du square me parviennent les cris des enfants.
Je me suis occupé à compter les pavés.

Il y en avait beaucoup sur la place
autour des maigres platanes
que l’on y avait plantés.

Beaucoup, mais pas tant, 
que ces minutes qui n’en finissent pas.
Elles s’étirent en un long soupir.

L’après-midi s’est prolongé,
c’était l’été et la lumière s’est attardée
jusqu’à la fermeture des boutiques.

Non, tu ne viendras plus.
Je le sais maintenant, 
et les fleurs sont fanées.

Mais je reviendrai demain.
Il y aura des musiciens
qui accompagneront mes pensées.

Celles qui disent les exils volontaires,
l’incertitude de l’errance ,
et les lueurs de l’espoir.

Demain, quand tu seras là
je te tiendrai par le bras,
et nous irons revoir la mer

La robe claire des chevaux ,
et ton regard aura l’éclat
de la nuit , où le jour commence à poindre…

Nous éviterons les paroles inutiles, 
que le vent aurait éparpillées ;
tu te contenteras d’être là.

Et ce sera la joie,
quand tu reviendras
.. mettre un terme à l’incertitude…

RC

Tu étais là, sur le parvis

côté ombre

et je t’ai reconnu même avant de te voir

Tu attendais sur le vieux banc de pierre

avec cet air d’éternel enfant

– celui sans doute qui m’avait fait revenir       

sur mes pas une dernière fois

en te cherchant-

– Notre Dame de la mer –

Qu’attendais-tu, indifférent

a ce qui t’entourait

au timbre des guitares

aux gamins qui mendiaient à même le pavé  

Il m’a semblé qu’une gitane  en robe noire

lisait les lignes de ta main

T’a-t-elle parlé de moi ?

Je sais que j’ai couru vers toi que j’ai crié

que  tu m’as serrée dans tes bras

et  je suis si légère, t’en souviens-tu,

que tu m’as fait tourner, tourner sans fin

jusqu’au vertige

Si haut qu’au-delà du fronton de l’église

j’ai vu le soleil basculer   ricocher

dans tes yeux

La place en est soudain devenue trop étroite …

Il me fallait le ciel entier  côté lumière,

Il me fallait la mer au-delà de ces digues

qui ferment l’horizon sous le pas des chevaux,

au-delà des étangs, au-delà des roseaux

lequel entrainait l’autre, le sais-tu ?

Il me semble que tu m’as portée jusqu’à la mer

en chuchotant à mon oreille des mots

que le vent étouffait

Ou bien était-ce le vent lui-même qui murmurait 

Qu’importe          je te retrouvais

SD


une pierre informe dressée dans un jardin – ( RC )



Paul-Jean Toulet (Le tremble est blanc)


 

pierre bonnard 1

            Pierre Bonnard   Jeune fille jouant avec un chien

 

 

Le temps irrévocable a fui. L’heure s’achève.

Mais toi, quand tu reviens, et traverses mon rêve,

Tes bras sont plus frais que le jour qui se lève,

                         Tes yeux plus clairs.

 

A travers le passé ma mémoire t’embrasse.

Te voici. Tu descends en courant la terrasse

Odorante, et tes faibles pas s’embarrassent

                         Parmi les fleurs.

 

Par un après-midi de l’automne, au mirage

De ce tremble inconstant que varient les nuages,

Ah ! verrai-je encor se farder ton visage

                        D’ombre et de soleil ?

 

 

 

Les Contrerimes  Poésie / Gallimard


Pendant que tu dors – ( RC )


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soleil et lune: tableau de fils Huitchol ( Mexique )

 

Pendant que tu dors,
le jour s’ouvre comme un éventail,
les légendes se concrétisent,
le vent remue l’or des feuilles,
déplie les fleurs sortant de leur sommeil.

Chacun s’affaire et traverse l’ordre du monde.
L’herbe même, a troué l’asphalte;
les abeilles se chargent de pollen,
les voitures suivent une destination
qui doit avoir son importance.

Mais tout cela ne compte guère :
ni le parfum des lys et des roses :
c’est bien peu de chose,
puisque tu es absente
derrière tes paupières :

tu suis , dans tes rêves
les étendards d’argent :
tu t’imagines en marbre rose
dialoguant dans le silence
avec la statue du commandeur .

Il a brisé son bouclier de bronze,
et son ombre s’étend
même sur celle des oiseaux .
Elle a même effacé le temps .
– Il semble immobile , à ta conscience .

Comme le sang ,
Il pourrait refluer , arrêter sa course ,
t’emporter vers des ailleurs
– ce seraient des jours meilleurs –
au-delà de la Grande Ourse…

pendant que tu dors…


RC   – juin 2017


André Henry – ce n’était pas assez


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Ils vous ont enlevé vos couteaux, vos lacets,
Vos maisons, vos jardins.

Ce n’était pas assez.

Ils vous ont poursuivis, ils vous ont pourchassés,
Sur vos mains, sur vos pieds,
leurs yeux se sont posés
Pour guetter le non-sens.

Ce n’était pas assez.

Ils ont fermé sur vous
les portes successives.

Ce n’était pas assez.

Vous preniez trop d’espace,
Ils entendaient vos voix, ils entendaient vos pas.
Ils ont poussé sur vous l’ombre
Et les murs
Qu’ils vous avaient laissés.

Ce n’était pas assez.

Ils auraient bien voulu murer vos cris, vos yeux.
Ils auraient bien voulu que vous disparaissiez.