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Articles tagués “orties

Murièle Modely – le bouquet


vue  bord fra  arch -0625.JPG

j’ai mis le bouquet dans le vase
le vase sur la table, j’ai ouvert la fenêtre
j’ai regardé dehors, le jardin en désordre
notre fouillis d’herbes et d’orties

j’ai coupé les tiges des roses
j’ai mis une cuillère à café
de bicarbonate de soude
pour que les fleurs tiennent
puis j’ai posé le vase
sur la table, bien au milieu

face à la fenêtre, je me suis assise
je t’ai regardé
j’ai posé le vase il y a des années
devant la fenêtre, notre nature folle
tes yeux fatigués, ma bouche fripée
l’odeur de charogne du bouquet fané


Benjamin Fondane – faubourg d’orties


469.JPGMontage perso – RC   2014

 

Ce n’était pas de l’étonnement, mais peut-être

une sordide angoisse

qui m’avait fait pousser dans ce faubourg d’orties

juste au moment où l’on y ramassait le ciel.

Je n’y avais jamais été que je sache

je ne pouvais savoir s’il existait vraiment

en avais-je rêvé ?

mais je savais maison par maison tous les noms

des habitants et leurs commerces,

le nom des gosses et ceux de leurs anges gardiens

– je m’y intéressais surtout

à une femme enceinte qui devait loger là

ou à quelque émigrant revenu d’Amérique –

– je n’étais pas fixé…

il s’attachait à eux je ne sais quelle idée

qu’il me fallait tirer au clair

de trésor enfoui, d’enfances fabuleuses,

de meurtres impunis

et d’une fin du monde absolument MODERNE.


trop haut dans le cerisier – ( RC )


cerise:

photo Ludovica

 

 

J’ai couché ces orties,
pour atteindre le cerisier,
les fruits étaient trop haut,
je suis monté dans l’arbre,
la branche a cassé .

Les cerises , comme des grains
rouges  répandus par terre,
autour de ma tête,
un filet de sang courant au sol,
rouge aussi,

et mon regard,
avant de s’éteindre,
t’a aperçue,  flottante dans l’azur,
tenant un panier vide.
Le vent  a emporté ta voix  .

 

RC – oct 2015


Benjamin Fondane – exode


marlene-dumas-05

peinture  Marlene Dumas    exposée  à la biennale  de Lyon:  photo perso

 

 

 

 

                                                 C’est à vous que je parle homme des antipodes, je parle d’homme à homme, avec le peu de moi qui demeure de l’homme avec le peu de voix qui me reste au gosier mon sang est sur les routes, puisse-t-il ne pas crier vengeance !

 

L’hallali est donné, les bêtes sont traquées,

laissez-moi vous parler avec ces mêmes mots

que nous eûmes en partage –

il reste peu d’intelligibles !

 

Quand une poussière entrait, ou bien un songe,

dans l’œil, cet œil pleurait un peu de sel.

Et quand une épine mauvaise égratignait ma peau,

il y coulait un sang aussi rouge que le vôtre !

Certes, tout comme vous j’étais cruel, j’avais

soif de tendresse, de puissance,

d’or, de plaisir et de douleur.

Tout comme vous j’étais méchant et angoissé

solide dans la paix, ivre dans la victoire,

et titubant, hagard, à l’heure de l’échec !

 

 

Oui, j’ai été un homme comme les autres hommes,

nourri de pain, de rêve, de désespoir. Eh oui,

j’ai aimé, j’ai pleuré, j’ai haï, j’ai souffert,

j’ai acheté des fleurs et je n’ai pas toujours

payé mon terme. Le dimanche j’allais à la campagne

pêcher, sous l’œil de Dieu, des poissons irréels,

je me baignais dans la rivière

qui chantait dans les joncs et je mangeais des frites

le soir. Après, après, je rentrais me coucher

fatigué, le cœur las et plein de solitude,

plein de pitié pour moi, plein de pitié pour l’homme,

cherchant, cherchant en vain sur un ventre de femme

cette paix impossible que nous avions perdue

naguère, dans un grand verger où fleurissait

au centre, l’arbre de la vie…

 

J’ai lu comme vous tous les journaux tous les bouquins,

et je n’ai rien compris au monde

et je n’ai rien compris à l’homme,

bien qu’il me soit souvent arrivé d’affirmer

le contraire.

 

Et quand la mort, la mort est venue, peut-être ai-je prétendu savoir ce qu’elle était mais vrai, je puis vous le dire à cette heure, elle est entrée toute en mes yeux étonnés, étonnés de si peu comprendre – avez-vous mieux compris que moi ?

 

 

Et pourtant, non !

je n’étais pas un homme comme vous.

Vous n’êtes pas nés sur les routes,

personne n’a jeté à l’égout vos petits

comme des chats encore sans yeux,

vous n’avez pas erré de cité en cité

traqués par les polices,

vous n’avez pas connu les désastres à l’aube,

les wagons de bestiaux

et le sanglot amer de l’humiliation,

accusés d’un délit que vous n’avez pas fait,

d’un meurtre dont il manque encore le cadavre,

changeant de nom et de visage,

pour ne pas emporter un nom qu’on a hué

un visage qui avait servi à tout le monde

de crachoir !

 

Un jour viendra, sans doute, quand le poème lu

se trouvera devant vos yeux. Il ne demande

rien ! Oubliez-le, oubliez-le ! Ce n’est

qu’un cri, qu’on ne peut pas mettre dans un poème

parfait, avais-je donc le temps de le finir ?

Mais quand vous foulerez ce bouquet d’orties

qui avait été moi, dans un autre siècle,

en une histoire qui vous sera périmée,

souvenez-vous seulement que j’étais innocent

et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là,

j’avais eu, moi aussi, un visage marqué

par la colère, par la pitié et la joie,

 

un visage d’homme, tout simplement.

 

(L’exode 1942)

 


Henri Etienne Dayssol -Les gants


(H E Dayssol, dirige  le site « Voxpoesi », consacré essentiellement  à la littérature et poésie corses.

Cet article fait référence aux athlètes levant un poing ganté aux jeux olympiques de Mexico en 1968. On se réfèrera directement à l’article de HED pour l’image:  cliquer  sur le titre  « les gants »        . L’illustration ci-dessus provient du site histoiredusport.fr.

LES GANTS

– On ne prendra plus qu’un seul gant,

Celui de la main gauche,

Pour s’habiller le coeur

Et garder le sang chaud;

– Celui de la main droite

On le jettera aux orties

Et on s’en ira tête nue

Serrer la main du vent…

– Henri Etienne Dayssol –


Cécile Odartchenko – Le dit renaît


peinture: J Sorolla - orangers d'Alcira

peinture: J Sorolla – orangers d’Alcira

Cécile Odartchenko, À l’ami Moreu
« le dit renaît »

Tu marches peu,
mais tu marches quand même dans le labyrinthe de ton jardin.
À terre, les pierres plates,
les creux et les bosses
qu’avec le temps
ont façonnés les poids des corps
se mesurant à la résistance des chemins.
Tu sais la terre,
tu sais la pierre, tu sais la craie et le gravier
et chaque racine qui prend le sable dans son bouquet
et le tient en place.
Tu connais le buis et le rosier,
les bordures, les touffes,
les feuilles douces, les feuilles lisses,
les piquants, les épines, les orties.
Tu es l’ami
de celui dont le visage plein de rides
est une campagne à lui tout seul
ou dont la main est plus rugueuse que la patte de l’éléphant
pour avoir tenu les outils de jardin depuis des millénaires,
vieux visages, vielles mains,
corps usés, rétamés,
de corne et de peau, plissés.

du site  des éditions des vanneaux

 


Les plantes trichent, pendant mon absence ( RC )


photo terre d’aventure


Si c’est le retour,
Qui ramène au seuil du familier
En oubliant les distances, pliées,
Et tous les carrefours
de la chance
Je ramène du fond de mes poches
Des souvenirs qui ricochent
La lumière de mon jardin d’enfance

Mais que s’est-il passé ?
Est-ce mon  passé qui me hante,
La poussée des plantes
Et les troncs enlacés ?
Tout est devenu gris,
Et je ne vois plus ici,
Qu’un domaine  rétréci,
Hostile et rabougri…

J’ai dû sûrement m’endormir
Quelques instants
Et quitter mon regard  d’enfant,
Parti pour ne plus revenir.
Il s’est formé un toit végétal,
Qui , toujours  , prolifère,
Et dont la crinière,
Sûrement,           s’étale .

Les plantes  trichent,
Pendant mon absence,
Et confisquent sans décence,
Une lumière, déjà chiche.
Des pousses qu’elles  croisent,
Inquisitrices.
Elles envahissent tout, et tissent
Et s’ étendent, sournoises,

Une rangée  d’acacias agressifs
Se sont étalés,
Et barre l’accès de l’allée,
Alignement combattif –
Les amas de feuilles,
Cachant les  épines
Intentions assassines,
Devant la pergola, au seuil.

Devant tous ces branchages,
Où se multiplient leurs élans,
Il me faut élaborer un plan,
Passant par l’arrachage,
Déclarer la guerre ouverte
Affûter les  couteaux,
Enfin, tout ce qu’il faut,
Contre la marée verte,

Tirant le moindre parti
De l’humidité,
Nocturnes festivités,
Pour le bénéfice des orties.
Ainsi se resserre,
La chaîne ombreuse
Aux menées doucereuses,
Qui s’accélèrent.

Tels du python les anneaux
Etouffant la victime
D’une étreinte intime
Menant au tombeau ;
Lente agonie
De l’espace,
N’ayant plus de place,
Et plus d’harmonie.

S’envahissant elle-même, la nature
Se rit du malheur des autres
Lorsqu’elle se vautre
Dans la luxure  :
L’arbre se développe plus,
Lorsqu’on sacrifie celui
Duquel il est voisin, et lui nuit.
Si ses racines le sucent.

Il a fallu couper et trancher,
Et qu’ainsi l’on amasse
Des bosquets les plus coriaces
Pour constituer le bûcher,
Eliminer les plantes vivaces,
De celles qui poussent
Comme brousse
Pour qu’enfin l’on passe…

Si je ratisse les clairières,
En créant de grands tas,
De feuilles, les amas,
Traces de bataille après la guerre,
…          Joue de l’allumette,
Après les lames
Et donne de la flamme
Avant la retraite…

>         Plus tard, étant revenu
Et me suis fait surprendre
Par des pousses tendres
Paraissant saugrenues ,
Encore toutes timides
Au milieu des cendres
Et semblant m’attendre  :
>     La nature a horreur du vide…

Avoir joué au pyromane,
Livré combat à la nature,
Permis les échancrures
Arraché les lianes
Le parfum vénéneux des heures,
Et la sève répandue,
A été rendue,
Remontant sans heurts

Il n’y a pas de victoire
Que celle éphémère,
Et,              le goût amer,
La potion    du ciboire,
Victorieuses de certitudes,
Les tiges m’auront dépassé,
Tout sera à recommencer,
Foisonnement et plénitude…

Si je me détourne du jardin d’enfance,
–    Et  que ma mémoire affaiblie,
La porte en oubli,
>          J’aurai cette béance,
Unie à ces années,
Des décennies bercées
Que l’on a traversées
…… Et qui se sont fanées.

RC  – 21 août 2013


Neige sur le dos de pierres – (RC )



Le dos de pierres
Courbé dessous
Le tas de cendres,
Et puis l’été,
Et puis la colline,

Vautrée sous le passage de l’orage.
Demeurent, parmi les restes de murs,
De la petite ruine,
Les éclats d’ardoise,
Que le feu a révélés…

Les mauvaises herbes, en tas,
Agressives,
Avaient pris possession des lieux,
Et les orties, étaient chez elles.
Sur le dos de pierres,  de la voûte écroulée,

–          C’était il y a longtemps,
.        Et déjà le feu,
.             La rumeur de la guerre,
Les maisons abandonnées,
A l’étrange été de neige sale,

Une neige de cendre,
Qui recouvrit
Aussi,
La table bleue,
>         Elle n’avait pas sa place,

Sur la charrette…

 

RC –  18 août 2013


Ce qui résiste et pique ( RC)


photo: olivier en feu. Conflit Israelo-palestinien  provenance info-palestine.net

Ainsi ,     contre les plantes domestiques
               Rebelles , résistent et piquent,
Orties, pierres de chemin, aubépines insolentes 
Nous attendent, comme une plaisanterie ironique

Font de leur domaine une forteresse lente
           Qui dérange  l'aimable...
Et s'incruste , en années durables
Diluées de l'abandon.

On ne sait rien,  d'un détour  de chemin
Et puis,        on progresse par  étapes
Encore  sains  et saufs,     pour  dire,
En miroirs de limpides -   flaques

Des orages  qui bourgeonnent,
Et les fleurs combattant , corolles
Force boutons, au bal des abeilles
Les orties  se liguent, et sont barrière

Ronces  s'enchevêtrent, en habillant
La carcasse d'une vieille  auto, 
Qui a arrêté,  ici même  son parcours
Au bord ce qui  fut cultures,

Et vallées  riantes,
De blés, bordés  d'oliviers
                 Incendiés -  C'était un été, naguère
                               Avant la guerre...

RC -  24 septembre 2012



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Jacques Reda – Personnages dans la banlieue


peinture: -- Ben Shahn ----Study for New Jersey Homesteds Mural -

 

 

 

« Personnages dans la banlieue »

 

 
Vous n’en finissez pas d’ajouter encore des choses,
Des boîtes, des maisons, des mots.
Sans bruit l’encombrement s’accroît au centre de la vie,
Et vous êtes poussés vers la périphérie,
Vers les dépotoirs, les autoroutes, les orties ;
Vous n’existez plus qu’à l’état de débris ou de fumée.
Cependant vous marchez,
Donnant la main à vos enfants hallucinés
Sous le ciel vaste, et vous n’avancez pas ;
Vous piétinez sans fin devant le mur de l’étendue
Où les boîtes, les mots cassés, les maisons vous rejoignent,
Vous repoussent un peu plus loin dans cette lumière
Qui a de plus en plus de peine à vous rêver.
Avant de disparaître,
Vous vous retournez pour sourire à votre femme attardée,
Mais elle est prise aussi dans un remous de solitude,
Et ses traits flous sont ceux d’une vieille photographie.
Elle ne répond pas, lourde et navrante avec le poids du jour sur ses paupières,
Avec ce poids vivant qui bouge dans sa chair et qui l’encombre,
Et le dernier billet du mois plié dans son corsage

 


Paul Celan- Voix dans le vert


Voix dans le vert

du plan d’eau entaillées.
Quand le martin-pêcheur plonge,
la seconde vibre:
ce qui se tenait à ses côtés
sur chacune des rives
avance,
fauché en un autre tableau.
Voix venues du chemin aux orties:
Viens à nous sur les mains.
Qui est seul avec la lampe,
Pour y lire, n’a que sa main.
—-

Paul Celan, in Grille de parole, traduit par Martine Broda, Christian Bourgois éd

 

peinture: E Vuillard