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Est-ce un homme qui pleure ? – ( RC )


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en « réponse »  au texte  précédent, de Susanne  Derève

 

Est-ce un témoignage d’amour,
cette plume qui est
le marque page
de notre livre ?

Est-ce que nos vies
sont liées
par ce serment écrit ,
avec cette plume, justement ?

Mais les pages se sont tournées,
avec les années :
il n’y a plus
que les miettes du passé .

Si la tendresse se conjugue maintenant
à l’imparfait,
faut-il regretter d’avoir dit,
 » je t’aimais ? « 

J’ai connu d’autres chapitres    ;
l’oiseau de l’amour
est revenu reprendre sa plume, et s’est envolé 
mais je n’ai pas de regrets .

RC

 


Simone de Beauvoir – sur les pages imprimées


Fellig, Arthur (Weegee)(1899-1968) - 1960 Corner of Trafalgar Square and the Strand, London 8339766993.jpg photo : Weegee-      – Corner of Trafalgar Square and the Strand, Londres   1960 

Sur les pages imprimées,

je ne retrouve pas la trace des jours

où je les écrivis :

ni la couleur des matins et des soirs

ni les frémissements de la peur,

de l’attente,                  rien.

Pourtant, tandis que je les arrachais laborieusement au néant,

le temps se brisa, le sol bougea et je changeai. »

 

  •  extrait de  « La force de l’âge. »

 


Jacques Ancet – N’importe où


 

Chorus / Work / United Visual Artists:

Installation : United Visual Artists

 

 

N’importe où une salle d’attente
par exemple les chaises rangées
le froissement des pages l’ennui
sur les visages ou n’importe quand
la porte s’ouvre grince se referme
celui qui entre dit messieurs-dames
bonjour les yeux se lèvent se baissent
on pense que c’est peut-être là
tout près on ne sait pas ce que c’est

*

Là aussi devant le soir qui tombe
collines bleues brume etc
les mots peu à peu deviennent sombres
on croit deviner que c’est à cause
de ce qui s’en va du noir qui vient
pourtant c’est autre chose la lampe
fait de l’ombre les murs se resserrent
on écoute le bruit de la voix
elle s’approche on la reconnaît

 

N’importe où                           – 1998


Yannis Ritsos – Inévitable


 

 

3823559720.jpgphoto: Lydia Roberts

Ils sont partis, l’un après l’autre.
Nous avons attendu.
Ils ne sont pas revenus.
Comment peut-on s’habituer à tant d’éloignement ?
Ni montagnes, ni arbres, ni maisons,
ni gens du tout, et les noms oubliés,
et la cendre répandue jusque dans les pages vierges.
Seulement dans le champ sec aux ronces jaunes,
a poussé une rose comme par erreur. La nuit,
souviens-t’en quand tu regarderas au loin, vers le large,
les trois petits feux errants. Souviens-t’en.
O, triste, inconsolable clair de lune, garde-moi.

Karlovassi, 10. VII. 87


Les mailles écorchées de la réalité – ( RC )


photo-sixpersoenquetedauteur-jeanlouisfernandez-ca-3056975-jpg_2671550_660x281                          image: « Six personnages en quête d’auteur », mis en scène par Emmanuel Demarcy.  » – provenance  lepoint.fr

 

J’ai du mal à ordonner les choses,
ordonner dans le sens « ordre donné »,
plutôt que dans celui de ordre-désordre… :
J’ai dû prendre la formule à l’envers.

Je navigue sans doute à contre-sens,
et justement les choses sont comme
on n’a pas l’habitude de, ( l’inversion du mode d’emploi)
et du mélange du tout …

(            Qui de l’ordre du fantasme,
des mailles écorchées de la réalité,
des formules à l’alchimie incertaine,
où le fil qui les tient ensemble se dissout…         )

J’énonce des choses, où,
comme les légumes, se juxtaposent, ceux qui
crus , crissent sont la dent,
ceux qui , trop cuits ,      dont la matière s’échappe .

Et avec le tout, une architecture fantasque.
On se demande comment ça tient debout,
quelle est la part du rêve,
et où se glissent les carillons des fêtes,

La sonate des pages qui s’envolent,
le pavillon de l’impatience,
l’essence volatile des sentiments,
et l’encre qui se dépose,

  •   où je vais puiser…
    encore sous le coup du choc d’un regard,
    des noces de plume,
    et de l’obscur affrontement des mots.

RC- dec 2015


Celle qu’on ne peut plus rattraper – ( RC )


 


Tu vois,  je t’ai écrit,
Enfin ,            après des années,
Et         des feuillets éparpillés,
Des jardins de papier,
Des ratures et des gros mots…

Je suis allé boire      à la source,
Remonter le cours des histoires,
Et les pieds mouillés,
Face à mon miroir,
Je t’ai perçue          par-derrière,

Happant mon reflet,
Les cheveux en bataille,
Prenant dans tes mains diaphanes,
La danse de mon âme,
Leurrée par ton regard.

Et j’ai trempé la parole              dans l’encre,
Maladroit, et incertain,
Encore ahuri de la nuit,                   ce matin,
Répandant sur les pages blanches,
Les empreintes           de mes mots.

Un temps sans cruauté,
Où les phrases jaillissaient
Avec difficulté.
Une petite récolte,          glanée,
Reconquise à ta mémoire.

Mais finalement,
Après quelques essais,
Et ces pages rassemblées,
Je ressentais déjà         le parcours de tes yeux,
Etreignant mes lignes.

Tu vois, je t’ai écrit,
J’ai fini le reste de la cafetière,
Le temps s’était dilué
Avec le fil du récit,
Qui t’était destiné.

Je n’ai plus que quelques pas à faire,
Pour achever l’entreprise,
Et glisser dans la boîte,
Cette lettre.
Après une dernière hésitation…

J’ai entendu le petit              floc  !  ,
Une fois lâchée…
Je ne pourrais plus alors
Interrompre son voyage .
….Une parole émise,                                        qui se déplace,

Et qu’on ne peut plus rattraper.

 

RC – avril 2014

 

 


Il se pourrait, il suffirait – ( RC )


photo: Andreas Feininger

                                 photo:     Andreas Feininger

Il se pourrait                       que tu regardes
Ce qu’il reste         d’une flamme éteinte,
Un pétale humide, laissant son empreinte,
Dans ce livre aimé, sous la page de garde…

Une trace décolorée,
Un parfum évanoui,
Un sourire enfui,
Une porte dorée….

Il se pourrait            que tu pleures,
Et que tes yeux se lâchent,
Les pages en garderont des taches,
Presque invisibles ,      du coeur…

Changent les saisons,
Le printemps s’est éteint,
Tu as suivi d’autres chemins,
Emportée par les vents, contre la raison…

Il se pourrait                         que tu lises,
D’anciennes lettres, d’anciennes missives,
Egarées sur d’autres rives,
Que c’est loin,         le temps de Venise…

Les détours des ruelles,
Les ponts sur le Rialto
Comme ses palais, notre amour a pris l’eau,
Celui,                        qu’on pensait éternel.

Il se pourrait                    que tu trouves,
Dans toute cette paperasse,
Dans ce qui ne s’est pas dissous, un lien, tenace,
Qui dans ces pages couve…

Pour redonner un espoir
Ressouder les mains,
Et permettre aux lendemains,
De repeindre le soir.

Il suffirait que tu viennes,
Pour redonner des couleurs,
A ces anciennes fleurs,
Si tu es toujours            magicienne.

Il n’y a pas de danger,
Pas de risque de drame,
Même,                 à activer la flamme,
…Tu vois,              je n’ai pas changé.

RC – 23 novembre 2013

 


Délire = lire à l’envers ( RC )


Tu as essayé de combler la muraille des mots
>                             en froissant l’écriture du feu,
Il a laissé des traînées noires sur le chapitre des hommes,

Il était question de prophéties,
C’était écrit dans le grand livre,
Tu as essayé d’en arracher les pages,

S’il fallait dévier le cours du temps,
Comme installer un barrage,
Contre une apocalypse annoncée,

Tu as changé le feu en glace, alors
Se mêlant de l’hiver,                                           étendu aux orgues du blizzard,
Et la succession d’arbres revêches,  accrochés de leurs serres aux pentes.

Tu as été sourd à ce que dit la terre,
Commandé aux éléments,    creusé des canaux,    abattu des forêts immenses
Mais si tu as lu à l’envers,                                               ou traduit avec contresens,

Joué l’apprenti-sourcier,          et en guise de semeur
Semé les erreurs,               comme autant d’incendies
>                 Le retour en arrière n’est plus possible.

Le pouvoir enivre                                et file entre les doigts comme du sable,
>       Lire à l’envers, délire
…  Et maintenant,                               que fais-tu, dans ta maison détruite ?

RC –           11 juillet 2013


Le temps a du sursis – ( RC )


photo perso: nénufars  du lac Tendrela - Burkina Faso, région de banfora

photo perso:                nénufars du lac Tengrela –             Burkina Faso, région de Banfora

Le temps a du sursis
C’est lui qui m’a surpris.
Je suis venu te lire
Avant que les pages ne se déchirent.

A me glisser sous l’écharpe
De tes lignes, j’attrape,
Un morceau de coeur en mots
Dont je me fais proche écho.

En redoublant d’efforts
… Autres horizons, autres décors
Pour Bd’ s et phylactères
Partager semblables repères

Aux parfums de fête
Qui t’ont tourné la tête
Que dire de l’intime ?
D’une vie qui s’anime…

J’entrecroise mes lignes
Aux tiennes,   nouvelles rimes.
Réconciliées aux lendemains
J’entrecroise les doigts des mains.

Et partage le reflet
mouvant des fées
Dans un lac au repos
Ondulant, sans crapauds

Au silence limpide
D’étendue liquide
Parfums, phrases d’amour
De tous tes mots autour.

RC  –   janvier 2012,     modifié  15 janvier 2013


Claude Chambard & Juliette Thomas – Il dit qu’un homme peut mourir d’une lettre perdue


Au bord de la mer

Je ne me bâtirais pas de maison
(mon bonheur exige même que je n’en possède pas!).

« cabane’,  de Juliette Thomas

Mais s’il fallait que je le fasse,
Si je renonce, la cabane ne sera pas. Si je renonce, je n’aurais nulle part où aller.
Si je renonce, où me coucher le soir, où fermer les yeux pour ne plus voir le monde ou l’absence de monde.

Brindilles, branches, feuillages, paille… petit à petit une cabane gagne un destin… amor fati

. Une petite pièce, une dynamique paisible, détachée du monde, une dynamique polyphonique, très ancienne & très moderne.

Rien de complexe, rien de déconcertant, très peu d’éléments, une main, deux mains.

Répétition du thème, bourdon continu, lumière neuve & accents sombres. Une montée, échelon par échelon

Au bord de la mer

Je ne me bâtirais pas de maison (mon bonheur exige même que je n’en possède pas!).
Mais s’il fallait que je le fasse, je voudrais, comme certains Romains, la bâtir jusque dans la mer il me plairait de partager quelques secrets avec ce beau monstre.

il dit qu’un homme peut mourir d’une lettre perdue
une descente, échelon par échelon, rien de conceptuel, une singulière émotion oui.

Une laisse de mer, un murmure de lecture, une plainte au bord de l’eau.

La cabane & la mer, comme deux pages, face à face, lettre à lettre. Un soupir vers la pliure
Entre les gouttes & le sable, entre le vent & la paille, un  cillement de la mémoire.

Petite rognure de phrase, cerise qui tombe, oursin  ouvert & dégusté sur le rivage, immense océan ou petite larme,
qu’importe : une collection de très petits mouvements.

Les pieds dans l’eau, le crayon dans la bouche, le  papier sur les genoux.
Il dit que le seul secret est qu’un homme peut mourir d’une lettre perdue.

On peut retrouver  l’association Claude Chambard, Juliette  Thomas  dans la revue en ligne   » à la dérive »

revue littéraire  » à la dérive »


la dame à la baguette (RC )


gravure-collage: Max Ernst

Il y a toujours

Sur les billets de banque

Des portraits de héros

Sauveurs des nations,

Des princes et des savants

Et quelques faits marquants

Partagés en histoire ,

Légendes  du pays.

Et pourquoi pas bientôt

De super- héros

Ceux des bandes dessinées

Les Mandrakes  et hommes araignée

Qui nous serviraient

De papier monnaie…

Il y a quelquefois

Dans les livres  d’images

Des dames en corsage

Qui mènent à la baguette

Des pensées sauvages

Pas celles qui sont en pot…

Des belles plantes

Le regard pas sage

Le masque coquillage

Au milieu des cascades

Qui vous portent des regards

Légèrement entr’ouverts

A vous inviter

A découper les pages

RC –  2 octobre 2012


Philipp Larkin – album de photos d’une jeune femme


 

photo  Joan Bishop–

 

 

à propos de l’album de photos d’une jeune femme

Enfin vous m’avez laissé voir cet album qui,
Une fois ouvert, m’affola. Tous vos âges
En mat et en brillant sur les épaisses pages !
Trop riches, trop abondantes, ces sucreries
Je me gave de si nourrissantes images.

Mon œil pivote et dévore pose après pose –
Cheveux nattés, serrant un chat pas très content,
Ou vêtue de fourrure, étudiante charmante,
Ou soulevant un lourd bouton de rosé
Sous un treillage, ou portant chapeau mou

(Un peu gênant, cela, pour diverses raisons) –
De toutes parts, vous m’assaillez, les moindres coups
Ne venant pas de ces types troublants qui sont
Vautrés à l’aise autour de vos jours révolus :

Dans l’ensemble, ma chère, un peu indignes de vous.

 

photo Ivan Calabrese

Mais ô photographie! semblable à nul autre art,
Fidèle et décevante, toi qui nous fais voir
Morne un jour morne et faux un sourire forcé,
Qui ne censures pas les imperfections
– Cordes à linge et panneaux de publicité –

Mais montres que le chat n’est pas content, soulignes
Qu’un menton est double quand il l’est, quelle grâce
Ta candeur confère ainsi à son visage l
Comme tu me convaincs irrésistiblement
Que cette jeune fille et ce lieu sont réels

Dans tous les sens empiriquement vrais ! Ou bien
N’est-ce que le passé ? Cette grille, ces fleurs,
Ces parcs brumeux et ces autos sont déchirants
Simplement parce qu’ils sont loin ;

En semblant démodée, vous me serrez le cœur,

C’est vrai ; mais à la fin, sans doute, nous pleurons
D’être exclus, mais aussi parce que nous pouvons
Pleurer à notre aise, sachant que ce qui fut
Ne nous priera pas de justifier notre peine,
Même si nous hurlons très fort en traversant

Ce vide entre l’œil et la page. Ainsi, je reste
A regretter (sans nul risque de conséquences)
Vous, appuyée contre une barrière, à vélo,
A me demander si vous noteriez l’absence
De celle-ci où vous vous baignez ; en un mot,

A condenser un passé que nul ne peut partager,
A qui que ce soit votre avenir; au calme, au sec,
II vous contient, paradis où vous reposez
Belle invariablement,
Plus petite et plus pâle année après année.

Philipp LARKIN
« The Less Deceived  »
(Thé Marvel Press, 1955)
Traduction in « Poésie 1 » n° » 69-70.

 


La vie chrysalide (RC)


 

photo perso: signes au sol.Le Villaret 2009

 

La vie  chrysalide-

 

 

Ma chrysalide  je me la suis  construite

Modelée de cœur et de pensées, —– j’y habite

Un cocon tapissé de musiques, de toiles en attente

De travaux en cours, la truelle pour modeler les fentes

 

Mais au cours des années,            dans ce petit endroit

J’y ai mis tant de choses,               que je suis à l’étroit

Mes chapitres s’entassent,            les écrits s’empilent

Mon histoire, je l’ai peinte,     et les années      défilent

 

Quand il faut qu’je respire,           je sors une antenne

Je prends tous les mots doux,       et ceux de la peine

Je sais donc qu’existe,  un plus                    large espace

Qui souvent me suggère, d’autres pays, d’autres traces

 

A trop me gaver, le sol a tangué,                         je suis mal assis

Chaise prisonnière des colonnes de livres,    les murs ont rétréci

Il s’abat sur moi, en  un vol gracile,              des milliers de pages

A cette  avalanche j’ai compris soudain ,         que j’étais en cage.

 

J’aurai pu aussi,  tricoter malin,                        un feu d’cheminée

Pour  faire du vide,    et organiser,                              mon autodafé

Ma mémoire pourrait , en un court instant       , partir  en fumée

Resterait, l’usage du cœur, le reste                                    éliminé

 

Mon ptit doigt m’a dit,                              ça n’peut plus durer

Tu vas prendre la route, et ton balluchon,    et déménager

J’ai fermé à clef, et je suis parti,               avec esprit avide

Conquérir le monde, pour  laisser ici,      ma vie chrysalide.