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Pénélope – (Susanne Derève)


 

 

 

Helene Schjerfbeck Portrait de femme

                                    Hélène Schjerfbeck – Portrait de femme

 

 

Le temps  avale la pelote

et patiemment je détricote

le fil  ainsi fit Pénélope

dévidant la nuit son ouvrage

 

 

(le temps abolit son veuvage

avait-elle entendu  le vent

qui poussait Ulysse au rivage)

 

 

Araignée qui tisse sa toile

si je démêle l’écheveau

parfois la lueur d’un falot

suffit à déchirer le voile

 

 

Si la coque devient radeau

qu’il vienne à rompre les amarres

qu’importe où l’entraine le flot

 

 

 

(Mars 2018)


Suzanne Derève – Monsieur


Résultat de recherche d'images pour "homme cuisine"
Monsieur savez-vous que la prose
Que sur ces pages je dépose
Est née d’un hasard ce matin
En effeuillant le romarin
Sur une volaille de Bresse
Que j’ai vidée comme à confesse
Engrossée d’ail et de thym
En rêvant d’un alexandrin
Et que ce soir dans ma cuisine
Me sont venues ces quelques rimes
En bardant un rôti de porc
Et puis ce fut un oxymore
Cette innocente Pénélope
Devenue icône interlope
(car je fais et défais mes vers
En épluchant les pommes de terre)
Monsieur qui lorgnez mon corsage
Je vous confie le repassage
Car il me vient tout un sonnet
En mettant le linge à sécher
Je vous passerai le plumeau
Le temps d’aligner quelques mots
D’y glisser une métaphore
Je conçois bien quelque remords
De vous voir ainsi au fourneau
A la lessive et aux carreaux
Mais ainsi va la poésie
Et je vous rejoindrai au lit
Le coeur léger sous vos caresses
Je vous dirai que rien ne presse
Car cette soirée libertine
Vaut bien qu’on fasse une comptine
 —

Pénélope – Grand-mère et les carrés Gervais


Jeu de l’oie en carrés…

Un très « savoureux » récit, extrait d’un blog qui n’existe plus,  et ce texte  que j’avais  déjà remarqué dans le passé…

 

le titre exact était si je me souviens…

 » le jour  où grand-mère a voulu éradiquer de la terre, les  carrés Gervais   »

Un matin, ma grand-mère, briquée comme un sou neuf, fagotée comme une princesse, me laissa une instruction bien curieuse. C’était un joli matin de printemps qui fleurait bon le lilas et le muguet. On entendait les oiseaux babiller dans les arbres du domaine. Mais je ne pourrai pas profiter de cette belle journée. Il me fallait reprendre la camionnette et acheter tous les carrés frais Gervais dans un rayon de cinquante kilomètres. Elle avait décidé d’entreprendre une nouvelle expérimentation.

Ma grand-mère est férue d’études sur la nourriture et sa capacité à résister au stress. Elle prône une théorie très curieuse… Elle croit qu’une nourriture malmenée fabrique un jus proche d’un nectar divin. C’est pourquoi elle se lance toujours dans des aventures saugrenues. Mais elle a un autre dada. Si un aliment quelconque ne lui convient pas, qu’il résiste et qu’il ne se laisse pas traire, alors, impitoyable, elle en décide la disparition, l’éradication. Elle se perçoit comme la grande prêtresse du « manger divin ». Depuis qu’elle s’est découvert cette vocation, elle est très occupée, mais n’a mené à bien aucune de ses tentatives.

Donc, ce matin-là, me voici à errer, de grande surface en épicerie, pour acheter tous les carrés frais Gervais qui se trouvaient en rayon. Des petits par huit ou des gros par deux. À mesure que j’accomplissais mon périple, je me demandais si cette nouvelle lubie n’était pas destinée à me punir moi, sa petite-fille sacrifiée, la seule à devoir vivre l’enfer et à lui servir de grouillotte. Mes sœurs et mes cousines avaient fait leur vie, et j’étais destinée à servir de béquille à la vieille. C’est, en dehors de l’épilation, une autre des coutumes familiales. Famille de fille et dernière fille offerte à l’ancêtre.

J’adore les carrés frais Gervais. C’est ma madeleine de Proust à moi. J’ai été élevée aux carrés frais Gervais. J’ai bien tenté de me reconvertir au Saint-Moret, trop gras, ou au Kiri, trop compact, mais je n’ai pas réussi. Rien ne vaut la texture à fois mousseuse et crémeuse de ce délicieux petit fromage. Le goût, légèrement salé, laisse en bouche une rémanence unique. Ceux qui partagent cette passion avec moi savent de quoi je cause… J’ai aussi essayé les vache-qui-rit, les crèmes de Roquefort, et tous les fromages à tartiner. Rien ne remplacera le carré frais Gervais dans mon échelle de valeur gastronomique. Ça non !

Quand j’eus fini ma tournée de ramassage, plusieurs tonnes de ce produit s’entassaient dans la chambre froide du laboratoire de ma grand-mère. Je crois l’avoir déjà dit dans une histoire précédente, ma grand-mère a un laboratoire digne d’un savant fou.

Moi, j’étais assise devant les portes du gigantesque frigo et je me tâtais. Est-ce que j’en chouravais un ou deux, mais si la vieille l’apprenait, j’étais bonne pour la gégène, la bastonnade ou le supplice de l’eau. Et si je ne mangeais pas tout de suite de cette friandise, j’éprouverai une frustration insurmontable. Dilemme digne d’une tirade du Cid. Ou de Hamlet. Être ou ne pas être tentée par un carré frais Gervais…

Je décidais, finalement, d’une solution mitigée, qui serait lourde de conséquences… À ce moment de l’histoire, je ne le savais pas. J’allais faire une petite visite de courtoisie aux carrés, et leur causer de ce qui pourrait les sauver des griffes de mon aïeule.

Je leur ai parlé de ma grand-mère. De sa terrible enfance, sacrifiée elle-même à son ascendante farfelue. De son appétence pour la maltraitance alimentaire. De la fois où elle avait perdu sa dernière dent. De ses tentatives multiples d’élevage et de pâturage. Je les ai entretenus longtemps, sérieusement. Et je n’ai pas craqué. Je n’ai pas mangé un seul d’entre eux. Je me sentais fière et forte, en sortant du frigo.

C’est quand la vieille est rentrée que tout s’est gâté. Elle avait son air bravache des jours d’émeute. Elle avait sans doute un peu picolé. Et je dus lui servir, comme chaque soir, son apéro bien tassé, accompagné de petites saucisses pimentées, juste chaudes. D’ailleurs, l’apparition d’un four à micro-ondes m’a changé la vie, pour les petites saucisses. Jusque-là, les ébouillanter me posait un sacré problème… Entre leurs cris de douleurs quand je les jetais dans l’eau et le fait que je n’arrivais jamais à les maintenir à la bonne température, je me suis arraché les cheveux durant de longues années.

Mais je m’égare. Je parlais de ma grand-mère et des carrés. La rosse se précipita vers sa chambre froide afin de commencer ses expérimentations. Déjà, elle avait installé sa potence à aliments, sa guillotine à boudins, ses bacs d’acides, et tout son matériel de torture de bouffe. Sauf que, à cause de ma longue tirade éducative de l’après-midi, les carrés s’étaient organisés. Quand elle ouvrit la porte, ils étaient plus nus qu’à leur naissance. Ils étaient disposés en tortue, leurs emballages d’aluminium roulés en guise d’épées et de boucliers. Et dès qu’elle passa le nez, qu’elle a long et pointu, à l’entrée de la chambre froide, les carrés se mirent en branle, l’attaquant de toute part. Qui plantait son arme dans son gras de cheville, qui visait l’œil. Elle hurla de rage, et se mit à piétiner les mutins prise d’une frénésie démente. Quelques centaines de carrés se sacrifiaient, admirablement, pour sauver leurs congénères. En première ligne, ce fut surtout les gros modèles qui laissèrent leur vie de fromage dans la bataille. Ils avaient cependant un atout que ma grand-mère n’avait pas mesuré : leurs gras. Le sol étant tapissé de carrés écrasés, elle glissa, fit un roulé boulé spectaculaire, et s’étala de tout son long sur le corps des massacrés, devenus crème battue. Ceux qui étaient encore valides se sauvèrent, cherchant l’air et la campagne. Dans une fulgurance, je me fis la réflexion que j’en aurai pour des semaines à tout nettoyer et que les musaraignes auraient de quoi bâfrer un bon bout de temps.

Quand ma grand-mère se releva enfin, elle partit, furieuse, prendre une douche et jeter sa tenue de princesse souillée par les fromages révoltés. Vint le moment de l’explication. Je n’arrive pas à mentir à ma grand-mère… Je lui racontai donc ma journée, y compris ma conférence dans le frigo. Ça ne lui a vraiment pas plu. Ma punition fut l’une des plus terribles des traditions familiales : elle m’a épilé les mollets à la pince à cornichon. J’ai beaucoup pleuré.

Ah ! Je m’en souviendrais du jour où ma grand-mère a voulu débarrasser la terre des carrés frais Gervais !


Ulysse est de retour ( RC )


peinture: P Picasso Ulysse sirènes détail du centre: musée d’Antibes

 

Ulysse est de retour – c’est ce qu’il paraîtrait

Mais se souvient-on, encore de ses traits ?

Ou le reconnaître à quelque chose, peut-être sa bague ?

si son corps émerge un jour d’entre toutes ces vagues…

 

Or comme la chance tourne, aussi, les vents contraires

Permettent avec Neptune, un retour vers la terre

Contre les sorcières  —  des efforts insensés

Pour retrouver l’épouse, le pays (  au diable la Circé !)

 

Non loin d’une petite île,  la mer Egée, porte son épave

La côte dentelée,  chuchote un murmure, d’entre les agaves,

Les pins , les figuiers , jardin méditerranéen, de Picasso

Les fenêtres ouvertes, la terrasse blanche, et les plantes en pots.

 

Le voila debout,             couvert d’algues marines,

Et sa cuirasse,                  au cuir d’auréoles salines

Entreprend, blessure oblige, une ascension lente

Glissant des cailloux,           que fatigue sa pente…

 

En route pour sa demeure, il tient à la main

Une lance brisée,                un filet d’oursins..

Le retour fera la une, il va falloir que l’on danse

————-Après de longues années  d’absence.

 

Les animaux le reconnaissent d’abord,  –  têtes curieuses

Des récits du guerrier,     pêche miraculeuse

Les centaures,, les nymphes et les chèvres

Chouettes et hiboux, taureaux  – et même les lièvres

 

Ne se souviennent ni d’Hélène,  ni de Troie

Mais du héros au regard lointain   ( ou bien à l’étroit )

Car,                          bien au-delà de l’horizon des mers

Selon l’odyssée                       rapportée par Homère,

 

Il faut oublier le sang versé,           et les larmes

Enterrer les compagnons perdus, et les armes.

Le repos du guerrier évoque les femmes-fleur

La paix retrouvée diffuse du bonheur, l’odeur,

 

Pour célébrer                  » la joie de vivre « 

Avec Bacchus             à s’en faire ivre…

Notre héros  est de retour  !   La célébrité !

Devant quand même  décliner, son identité…

 

Pénélope,             ses prétendants à l’amour

Ne comptaient plus  (  après un tel détour)

Qu’ils puissent perdre                       leur pari

Et la dame,    sa patience    » en tapisserie »…

 

Qu’elle défaisait ,                         après le jour , la nuit,

N’a pas dormi,            pour mieux tricoter son ennui

L’araignée nocturne,  amante pieuse, re-défait sa toile

Comme faisant des voeux,                   ou porter le voile,

 

Fait  de ses semaines,une longue chaîne de patience

A refaire les gestes,       les mêmes,  en permanence

Mais guettant l’horizon,          et sa moindre barque,

Attendant Ulysse     –       lui seul sait bander son arc…

 

 

RC           16 juin 2012

– ( et liens  sur six oeuvres  de P Picasso)