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Je repasse inlassablement le même air – ( RC )


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Je repasse inlassablement le même air,
–  comme pour vérifier que rien n’a changé.
Ainsi, faisant face à un paysage renouvelé :
je m’assure que les rochers sont bien à leur place.

Les accords se suivent,       sans fausse note,
et même,       on oublie qu’il y a une composition,
des musiciens,          chacun à leur instrument,
l’oeil rivé sur la partition,
emportés par le flux de sons,
s’y fondant littéralement .

L’oreille s’est faite familière ,
moulée dans la forme du concerto,
les prestos ,        les andante ,
suspendue au défilé des mesures .

Il n’y a pas de surprise,
–   pourtant on attend le thème,
sous les doigts du pianiste
comme s’il venait de fleurir à l’instant,
creusant son sillon
d’une fraîcheur renouvelée .

Les cordes se superposent,
s’entraînent l’une l’autre dans un entrelac,
où les archets caressent la mélodie,
ou lui répondent .

C’est un flux d’amour,
d’une alchimie savante,
qui parait pourtant spontanée ,
née du souffle des cuivres
et du rythme lancinant des basses,
comme un orgasme sonore qui enfle .

….enfle et finit par se déverser,
à la manière de la grande vague d’Hokusaï :
( on en vient même à regretter la progression de la musique,
lorsque le finale s’achève,                  et que le disque s’arrête )  .


RC – sept 2017


Branko Čegec – Syntaxe de la peau, syntaxe du clair de lune


image: montage  perso  à partie  de  corps  et graphie janv 2012

Branko Čegec  ( auteur croate) – sintaksa koze, sintaksa mjesečine

Syntaxe de la peau, syntaxe du clair de lune

Le triomphe des chiffres descend de l’écran.
Je recule, impuissant et muet.

 Comme si j’étais renouvelé
dans la philosophie tardive de la langue et du vin

 j’accepte tout
slalom pathétique

 même si la fille du cadran
s’est endormie dans les bras des nuits blanches

 et des reproches de pêcheurs
d’où s’écoule visqueuse
l’histoire idyllique de la littérature.

 L’essai , c'est ensuite
le cercle imperméable des périls:

 de nouvelles explications parviennent
pour des mots usés, pour des images éculées
et des cadres de films empruntés:

 le grondement des avions et la poussière des souterrains
sont la rencontre marquée sur ta paume humide:

 belle, joyeuse, docile, tu t’es glissée encore
une fois dans l’odeur de ma peau,

 la colle solaire et sensuelle
d’où il n’y a pas de retour, où personne ne se ressemble,

ni qu’on trouve dans des journaux,

et la reddition des papillons égarés

 à la fenêtre qui disparaît
dans les ténèbres profondes, trop profondes.

 Je te dis: entre dans mon miroir
et reçois-moi dans la mémoire glaciale

 pour que je me réchauffe, pour que je m’endorme souriant
comme si j’étais l’oubli,

 la mer calme et Polić Kamov
à la loterie de Barcelone.

 Je suis salué par les bateaux et les femmes pianistes
aux jambes longues et aux doigts laser

 comme dans toute entreprise

d’innovation et de mort:

 et seul le rythme de ton toucher gronde en stéréo,
suivi par l’éclat timide de la peau au clair de lune

 près de la digue, au printemps,
quand les vents sont encore tout jeunes,

 et que la nuit ne cesse pas, l’écriture non plus,
en écrivant l’ellipse du l minuscule

jusqu’à l’infini.

1992 

d'autres  textes  de cet auteur sont  disponibles, en français sur ce site

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montage perso,  même  source  que  le 1er document  ; Corps  et graphie

montage perso, même source que le 1er document ; Corps et graphie, à partir de photo de spectacle de Marie-Claude Pietragalla