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Constantin Cavafy – Ithaque


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Lorsque tu te mettras en route pour Ithaque,
souhaite que le chemin soit long,plein d’aventures,
plein de connaissances.
Les Lestrygones et les Cyclopes,
le farouche Poséidon – ne les crains pas;
de telles rencontres, tu n’en feras jamais sur ton chemin,
si ta pensée reste noble, si une émotion
de haute qualité anime ton esprit et ton corps.
Les Lestrygones et les Cyclopes, l’irascible Poséidon,
tu ne les rencontreras pas,
si tu ne les portes pas dans ton âme,
si ton âme ne les dresse pas devant toi.

Souhaite que le chemin soit long.
Que nombreux soient les matins d’été
où – avec quel plaisir, quelle allégresse!
– tu entreras dans des ports que tu verras
pour la première fois;
aux marchés phéniciens,
arrête-toi, pour acquérir la bonne marchandise:
des nacres et des coraux, des ambres et des ébènes
et des parfums voluptueux de toute espèce;
autant que tu peux, des parfums voluptueux en abondance;
visite de nombreuses villes égyptiennes,
afin d’apprendre, apprendre sans cesse auprès des sages.

Garde toujours Ithaque en ta pensée.
Y parvenir est ton but final.
Mais ne précipite point ton voyage.
Mieux vaut qu’il dure plusieurs années,et que, vieillard enfin,
tu abordes dans l’île,riche de ce que tu auras gagné sur ton chemin,
sans espérer qu’Ithaque t’enrichisse.
Ithaque t’a donné le beau voyage.
Sans elle, tu ne sortirais pas sur la route.
Elle n’a plus rien à te donner.

 

C Cavafy   1910

 


Le périmètre, qui maintient l’étranger à distance – ( RC )


October 1941. "White Tower hamburger stand, the popular place in Amsterdam, New York.":

                              photo: junipergallery.com

 

Je m’installe  à une  table.
Elle  est très longue
il y a des traînées de bière  qui brillent ;
les bancs  sont des barres  revêches,
sous des néons  verdâtres;
c’est dans un quartier populaire de Prague ;
un groupe  d’ouvriers, aux  vestes  matelassées, 

s’assoit.
il fait froid dehors ;
des trams fatigués scindent un espace de brume,
on voit jusqu’au terre-plein au centre de l’avenue,
avec des herbes  roussies  qui s’obstinent .

Ici, le carrelage  s’essaie à la géométrie
sombrant  dans des zones  où le ciment  le nivelle.
L’ordonnance  des panneaux où les spécialités
locales, sont alignées  en colonnes,
est contredite, par un nuage échappé
d’une huile de friture, quelque part dans la cuisine .

Je pense  à d’autres  endroits ;
L’ailleurs  des quartiers  des ports,
l’odeur  persistante  du mazout,
et  toujours  le périmètre,
qui maintient  l’étranger  à distance .
Il faut du temps ,pour  secouer
le manteau de solitude,
au milieu de quelques plantes  maigres,
qui, elles  aussi,
ne semblent pas à leur place.


RC –  janv 2015