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Caroline Dufour – L’écho d’un privilège


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 ——– photo perso  – Marseille   2016

 

ma ville est une forêt
ma vie aussi
j’y marche
dans l’une comme dans l’autre
une manière de promenade
dans les rues de mon âme
amoureuse que je suis
de l’errance
et de l’insondable cadence
du temps et des choses
chaque jour sans prière autre
que celle que j’entends
dans le souffle du vent.

 

 

visible  sur  le  blog  de Caroline D


Georges Lisowski – Promenade


peinture: Stanislaw Ignacy _1885-1939_ - 1930 Portrait of Helena Bialynicka-Birula

     dessin:       Stanislaw Ignacy (1885-1939)_      – 1930 Portrait of Helena Bialynicka-Birula

 

PROMENADE

Indifférent je passe à côté
des futurologues qui scrutent le cristal
des braillards qui tirent leur rien de rien
des garçons et des filles sans mystères du coeur et du sexe
des travestis barbus sans âge qui entourent la fontaine
je détourne les yeux de crainte qu’ils n’apparaissent nus et sans barbe
je traverse l’exposition de mes cubistes adorés qui m’ennuient
qui m’ennuient par leur trop de méthode
je passe à côté de milliers de romans illisibles
aux jaquettes luisantes et criardes

je passe à côté de nouveaux-nés dans les bras de leurs mères
à côté des marmots qui pissent dans un passage aux dorures clinquantes
à côté de mes voyages à côté de moi-même
je passe sur l’autre bord si l’autre bord existe
Je ne suis pas auprès de la fontaine ni dans le cristal

Georges Lisowski
(Paris, 1973)

 


Maurice Fickelson – le solitaire


LE SOLITAIRE

Quand vient le soir, le bruit des pas du Solitaire se fait entendre et résonne le long des rues déjà désertes. C’est un quartier paisible de retraités cossus. Peu de commerces : des antiquaires, deux librairies dont l’une dent aussi un rayon de musique. Les retraités achètent beaucoup de livres ; ils en lisent quelques-uns. Ils ne sortent que pour leur journal du matin et pour leur promenade de l’après-midi qui leur donne l’occasion de voir ce qu’il y a de nouveau dans les boutiques : une règle qu’ils s’imposent, une obligation à laquelle ils se soumettent ; le confort les retient chez eux. Ils ont des nids douillets ; des installations coûteuses de télévision multimédia et de haute fidélité ; des congélateurs, de volumineux congélateurs. On leur livre tout ce qu’il faut à domicile.

Ils suivent des régimes et font de la gymnastique ; dans l’ensemble, ils se portent bien. Les enfants viennent les voir le dimanche. Le reste de la semaine,

ils classent leurs disques et leurs cassettes ; ils n’aiment pas la musique, la musique qu’ils achètent, mais ils aiment bien faire des classements. Le soir, s’ils osaient, ils regarderaient la télévision ; mais il y a les voisins, et ils n’osent pas ; c’est une question de standing culturel.

Alors, ils lisent. Ils se couchent tôt avec un bon livre et s’endorment en lisant. Les pas du Solitaire traversent la nuit et résonnent le long des rues.

Quelqu’un s’éveille et dit : « C’est encore le Solitaire. Ne peut-il s’empêcher de nous réveiller au milieu de la nuit et de nous priver d’un bon sommeil mérité par une vie de labeur ? Mais il marche quand les autres dorment, et son pas est arrogant sur le pavé de nos rues. »

Le Solitaire l’entend et s’arrête. Il regarde les volets fermés. Il ne savait pas. Il ne rencontrait jamais personne. Il ne pensait pas gêner. Arrogant, lui ?

Pourquoi irait-il troubler le sommeil des autres ?

Si seulement il avait une raison de marcher. Autrefois, peut-être. Peut-être… Et il repart dans le doute, d’un pas plus lent, presque sans bruit. L’alignement des réverbères paraît tirer devant lui la rue interminablement vers le haut d’une colline.

Après quelques minutes, il se sent mieux. Il se dit que s’il marche assez longtemps, il finira par se trouver une raison de continuer.

 

-M Fickelson,         extrait de  « pratique de la mélancolie » – Gallimard, 1995

 

 


Antonio Colinas – Automne dense


 

 

 

 

Automne dense.

 

Le soir tamise son or entre les branches.

Un nouvel hiver ne tardera pas à venir.

Les feuilles humides du parc brûlent

et au couchant le ciel se disloque

en grappes de nuages pourpres.

Frémissement de lumière sous les auvents.

Les pigeons fécondent la silhouette

obscurcie de chaque promenade.

Les mamelles de l’automne sont pleines.

Des séraphins de lumière meurent

au-dessus de nos têtes étonnées

afin que tisse, une fois encore, le rêve,

la douce mélodie d’une nouvelle nuit,

la nuit hallucinée des légendes.

 

 

Antonio Colinas

(né en 1946 à La Bañeza, León, Espagne), Automne dense in  » Preludios a una noche total, »   –  Préludes à une nuit totale.