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Guy Levis Mano – Images de l’homme immobile


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          Jean-Paul Riopelle  La forêt ardente

 

 

     

Les taches noires serpentines

des locomotives sur la neige

Le ciel est fumée de charbon

dessus les toits sans palmes.

 

Si c’était Heidelberg — ou Nuremberg —

les araignées grises de mon cerveau

tisseraient des vieilles réminiscences romantiques.

 

Mais c’est petite ville neuve — dormante — noire.

Noire avec ma vie bloquée

entre les baraques de sa gare.

Et tous les rails mènent ailleurs.

 

Nettoyeur de locomotives — « putzer » je suis.

Dans les roues hautes aux rouges boueux

sur les plaques aux noirs lisses des tenders

se mire mon inertie

de n’être pas ce que je suis.

Mon inertie imbibée de pétrole et d’huile.

 

Pendant ce temps, immobiles eux aussi,

empoussiérés eux aussi

les Plantin — les Garamond et les sveltes Elzévir

de mes beaux poèmes

vivent en tribus séparés dans leurs casses.

Sur  une galée doit s’effriter la composition

inachevée

du «Promenoir des Deux Amans».

C’était du Garamond romain — corps 24.

 

                                  *

 

Petite rue de Paris que j’animai.

Montparnasse poussait ses hurlements d’art

tout autour

pas dedans.

 

Mon crâne métallique comme une chaîne.

Chaque maillon a sa nuance.

Et  le premier moment blanc

tient au noir d’aujourd’hui.

 

 

Attendre — attendre.

Mais bruits de chaînes quand même.

 

Il me faudrait une promenade

sans vertes sentinelles

même dans un bois de sapins.

 

 

 

In Les poètes prisonniers (Seghers)

voir aussi  Association Guy Levis Mano
http://www.guylevismano.com/spip.php?rubrique1

 

 


Ismaël Kadare – la locomotive


La locomotive (extrait)

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Dans le calme de la mer, près des vagues
Ta jeunesse au milieu des flammes te revient en mémoire.
D’un bout de l’Europe à l’autre.
D’un front à un autre front,
En fonçant au travers des sifflets, des sirènes et des larmes
D’un sombre horizon à un sombre horizon,
Tu allais toujours plus loin au-devant des jours et des nuits,
En jetant des cris perçants d’oiseau de proie,
En sonnant de la trompette guerrière,
Dans des paysages, des ruines, des reflets de feu.
Dans les villes, dont tu prenais les fils,
A travers des milliers de mains et de pleurs,
Tu te propulsais vers l’avant,
Tu ululais
Dans le désert des séparations.
Derrière toi
Tu laissais en écho à l’espace,
La tristesse des rails.

Sous les nuages, la pluie, les alertes, sous les avions
Tu traînais, terrible,

Des divisions, encore des divisions,
Des divisions d’hommes,
Des corps d’armée de rêves,
A grand-peine, en jetant des étincelles, en haletant,
Car ils étaient lourds.
Trop lourds,
Les corps d’armée des rêves.
Quelquefois,
Sous la pluie monotone,
Au milieu des décombres
Tu rentrais à vide du front
Avec seulement les âmes des soldats
Plus lourdes
Que les canons, les chars, que les soldats eux-mêmes,
Plus encore que les rêves.

Tu rentrais tristement
Et ton hurlement était plus déchirant,
Et tu ressemblais tout à fait à un noir mouvement,
Portefaix terrible de la guerre,
Locomotive de la mort.

 

 

Ismaîl KADARE in « La nouvelle poésie albanaise »

 

voir aussi sur le thème de la déportation  « trains sans retour »


Dans l’armoire secrète de nos corps – ( RC )


photo: Désirée  Dolron

photo:            Désirée Dolron

 

 

 

 

 

 

 

L’harmonie de nos matières, nous fait intégrer dans l’armoire secrète de nos corps, toutes nos fragilités, et certitudes.

Parfois sous forme d’une pierre rugueuse, parfois, la corolle fragile d’une fleur rebelle, parfois le coffret étanche d’une boîte où rien ne semble pénétrer .

C’est un paysage intérieur, qui se heurte à des parois,

Mais qu’on ne peut pas voir, percevoir clairement.

Peut-être parce que j’en ai perdu les origines, l’explication propre à ma présence en ce monde .

De l’extérieur me parviennent les cris d’amour des vivants,

les mines profondes, les pays ravagés par la guerre,

les chemins hésitants ou les rails brillants à travers la nuit .

 

Il est difficile de saisir où tout cela mène , car cela s’est construit sans moi ;

et beaucoup de langages se croisent

sans que j’en connaisse le langage et les intentions .

 

D’autres ont leurs certitudes, leur passé, et poursuivent leur aventure, se confrontent à la souffrance, à la joie  :

Ils se côtoient, dans un temps commun,

sans forcément disposer librement de leurs destinées .

Celles-ci se croisent, se confrontent, se combattent, sous des auspices contradictoires.

Eux non plus n’ont pas d’explication de leur présence en ce monde .

Ils essaient de l’exploiter à leur bénéfice, de façon détournée, comme des contrebandiers .

Mais, malgré les apparences, sont toujours dans l’armoire secrète de leur corps, de leurs croyances, et de limites invisibles ;

Celles-ci se déplacent avec eux, car ils les portent en eux, , comme une ligne d’horizon,

avec le mystère prolongé de leur origine, qu’ils ne peuvent pas atteindre .

RC – nov 2014

 


Reflet du toi à moi ( RC )


Il y a bien encore, une ombre furtive ,

Puis cet homme, vu à contrejour,

Au quai voisin passait alors la rame de métro,

Il ne l’a pas prise, et reste debout

Devant les sièges vides

Aux couleurs acides.

–    A sa tenue, je me suis dit

  • je pourrais être lui –

Et dans le même temps,

Il a hoché la tête,

Et s’est sans doute dit

  • qu’il pourrait être moi .

Nous aurions pu échanger quelques mots,

Chacun sur son quai,

Les rails au milieu,

Et même intervertir

Ce qui se voit :

Habits , chaussures, lunettes,

Mais aussi ce que nous portons en nous,

La part la plus secrète

Notre identité,

Ne se limitant pas aux papiers.

 

Il aurait pu être moi,

Peut-être l’a-t-il été,

Quelques instants.

Mais sur chacun des quais,

La rame s’est arrêtée,

En un lent chuintement,

Nous sommes rentrés dans les wagons,

Dans un même mouvement,

Sans nous quitter des yeux.

Avant que les rames ne s’ébranlent,

Chacune,

Dans une direction opposée,

Et cet autre moi-même,

– Peut-être était-ce,

Seulement mon reflet ?

 

>          Il y a des chances,

…Qu’il se pose la même question.

RC-  23 août 2013