voir l'art autrement – en relation avec les textes

Articles tagués “remords

Henri Rode – Le monstre


Afficher l'image d'origineLE MONSTRE (fragment)

 

 

« Je vois le monstre de préférence (et c’est toujours ici de préférence qu’il s’agit) dans l’objet, le légume, le résidu dont on a su d’abord tirer usage, le fruit pressuré et la montre écrasée, pour les rejeter ensuite dans un coin où l’objet, le fruit, la montre, etc., poursuivent leur existence inutilisable.

Prenons ce tas de pelures d’oignons roux laissé au milieu du fenil apparemment oublié de Dieu et des hommes, une humble toison à peine dorée d’un rayon et qui ne donne au préalable aucune impression de protes­tation ni même d’existence, qu’un distrait pourrait fouler aux pieds, une araignée traverser sans risque, un balai balayer sans remords. Je songe : trop facile de te passer de toi pour expliquer. Et c’est pourquoi je repasse. Je ne veux pas donner dans le panneau.

C’est au contraire avec un grand souci de sympathie que je me penche sur le tas de pelures. Je les fouille, les sens, des monceaux de vers doivent les travailler mais ici mon observation est courte. Je pourrais expliquer la larve plus l’éclosion sans aboutir à aucune satisfaction personnelle. Chercher une ressemblance n’est jamais le fait du hasard mais d’un besoin intérieur, d’un rassurement dirai-je.

Pour me rassurer quant à la destination de ces pelures prêtes à se dissoudre en poussière, il me faut une expérience neuve et définir pourquoi, pourquoi ? Chaque fois que je passais près du tas et quel que fût mon état d’absence une tristesse incompréhensible me prenait, pour­quoi tout déchet, tout objet délaissé dans un coin ne me semblait jamais tout à fait fini ni inutile, et pourquoi en fin de compte mon utilité au jour ne me paraissait ni plus certaine ni plus étonnante que celle du moindre objet, pour peu que je descende aux sources de la création. »

Henri RODE in « Cahiers du Sud » n° 293 (1949)


Anne Labruyère – trop tard


photo perso:   spectacle  -  Gérard Gérards-  Le  Bleymard  2014

–                 photo perso:     spectacle – Gérard Gérards- Le Bleymard 2014


Femme, laisse-moi. laisse-moi.
C’est ma musique.
Donne-le moi cet instant de calme.
Demain peut-être sera trop tard.
Entends-tu la terre ?
Vois-tu son sourire ?
C’est le dernier sourire des grands malades.
Déjà la terre enfante
Des mains démentes
Qui élèvent le feu devant l’autel.
Hostie nouvelle.
Déjà le feu hurle par la voix des innocents.
Femme, c’est très grave.
Noé n’avait pas noyé notre tâche originelle.
Les eaux n’étaient pas assez claires.

O, femme, ne t’éloigne pas.
Il fait froid dans ma musique.
Il y a des mains en forme de pierre.
Et des crânes déguisés en remords.
Il fait si froid dans ma musique.
Ne t’éloigne pas, femme.
Déjà, les bourreaux ont pris forme humaine.
Déjà, ils ont volé nos crânes pour notre bien
Et déjà, les hommes ont remis à demain, à trop tard.
Ont remis à jamais leur éveil.
Femme,  tu ne m’écoutes pas.
Ton corps a ce soir l’odeur de la terre brûlée.
Et ton regard est chaud,
Comme le sang des victimes.
Et toi si proche, tu ne m écoutes pas.
Ma parole n’a pas déteint
Sur ton corps silencieux.
Ma parole s’est figée dans son isoloir.
Et personne n’a vu.
Ni entendu la terre ce soir
Parce que c’est si simple…
Pour toi femme
Pour ton sourire et ton amour
Pour un peu de pain
Et de vin
Et de rêve
Et pour ce pauvre rayon de lune
A travers la vitre.
( A maman.)

extrait de « Ombres »   -petite  édition  de la  Société des Lettres. Sciences & Arts de la Lozère


Giorgio Manganelli- Centurie 31


photo Jacques Pavl guerre Iran Irak , vers Basra

 

 

 

 

 

 

 

Giorgio Manganelli   écrivit    Centurie  « 100 petits  romans fleuves »     voila  le  début  du 31   sur  haut et fort vous  pouvez lire  le 39

 

TRENTE ET UN

 

Pour dire les choses franchement, cet homme ne fiche absolument rien.

Il paresse. Il reste allongé sur son lit, s’étire, change de position.

Il va d’une pièce à l’autre. Il se fait un café. Non, il ne se fait pas de café. Non, il ne va pas d’une pièce à l’autre. Il pense aux choses merveilleuses qu’il pourrait faire, et il en éprouve un léger malaise qu’il serait toutefois exagéré de qualifier de remords.

Simplement, l’inactivité est un genre d’activité auquel il n’est pas habitué. Si j’étais militaire, médite-t-il, un de ces militaires qui ne se sentent hommes que lorsque tonne le canon et que se présente une raisonnable possibilité d’être tué ou de rester mutilé,

et de toute façon de se voir métamorphosé en monument, je devrais dire que je me comporte non seulement comme si le canon ne tonnait pas, mais quasiment comme si la paix universelle venait d’être déclarée, parallèlement à la destruction des monuments.

Comment se sentirait-il, pareil militaire ?