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Fleur recluse – ( RC )


Cim  Chanac      10.JPG

photo perso –   Chanac

 

 

C’est comme un coeur
qui garde sa couleur
encore quelque temps :
il parle doucement
de ses quelques printemps
vécus bien avant .
–         C’est une fleur à l’abri de l’air,
qui, par quelque mystère
        jamais ne fane,
mais ses teintes diaphanes
à defaut de mourir,
finissent toujours par pâlir .

Détachée de la terre ,
elle est prisonnière
d’une gangue en plastique,
un procédé bien pratique
pour que la fleur
donne l’illusion de fraîcheur .
–     C’est comme un coeur
qui cache sa douleur ,
et sa mémoire,
dans un bocal de laboratoire,
( une sorte de symbole
conservé dans le formol ) .

Une fleur de souvenir ,
l’évocation d’un soupir :
celui de la dépouille
devant laquelle on s’agenouille :
les larmes que l’on a versées,
au milieu des pots renversés .
        C’est comme s’il était interdit
à la fleur,       d’être flétrie :
elle,       immobilisée ,
figée, muséifiée,
( églantine sans épines,
au milieu de la résine ) .

A son tour de vieillir :
         elle va lentement dépérir :
le plastique fendille, craque
ou devient opaque :
         les vieux pétales
cachés derrière un voile
entament leur retrait :
d’un pâle reflet
où les couleurs se diffusent :
       la rose recluse
se ferait virtuelle :
–    elle en contredit l’éternel –


RC – nov 2017


Une « Marianne » de Lichtenstein- ( RC )


photo Yannick LeGoff: Lichtenstein,  tête à l'ombre bleue

photo Yannick LeGoff:         Lichtenstein, tête à l’ombre bleue


Tes yeux se posent sur moi,

Mais ne regardent pas,

Ou alors loin, si loin,

.. Tête de mannequin,

Avec blonde tignasse, et ta trombine,

Tu fais une nouvelle Marylin…

Mythe entêté,

Statue de la Liberté,

Attendre que le temps passe,

Et faire du sur-place…

Ne reste pas seule ….Pénélope

Aurait pu être l’icône du « pop »

En un coup d’avion,

Tu sauras, (belle comme un camion ),

Te faire encore plus belle,

Que les tours jumelles …

Produits exportés,

Ambassadrice de beauté,

A franchir les douanes,

C’est pour nous, bientôt , Marianne

Figure que berce,

Le génie du commerce,

Fée des filles, sortie de BD,

Icône de musée,

Pop-art leggins

Parée, cosmétiques,

D’airs d’outre-Atlantique,

Figure héroïque

Moulée en plastique

Cette statue en résine,

J’en sais l ‘origine,

De la peinture, l’emphase,

Et elle, de ses cases,

D’un art devenu académique,

Qu’est devenue sa critique ?

D’une société, vantant sans passion,

Les objets de consommation.

Même sans phylactères,

Elle ne fait pas mystère,

De l’art d’Amérique…

>     Qui sent aussi le fric .

RC – 26 aout 2013

peinture:         Roy Lichtenstein,    coup de brosse jaune.    Metropolitan Art Mus NYC  1965


Vertiges – de fileuse de lune


photo : H Cartier-Bresson Arbres en Brie

A voir  sur le blog   ( de fileuse de lune) 

Vertiges

éclaboussures

traversées

J’habite ces parages

de peu de densité

où l’éclair d’un regard

chavire l’horizon

Membranes soulevées

sur le dos des fleuves

s’éparpillent en rémiges

en consonnes

brunes et vigoureuses

Se déversent les langues

dans une amphore

se délecte le ciel

d’être à nouveau

en crue

Pour apprivoiser les pinèdes

en maraude

les forêts de silex

il faut tailler son nom

dans le tronc le plus vieux,

habiter son élan

Dans les prairies de l’Homme

je sais un abreuvoir

où se rassemblent troupeaux

de hautes sèves

clameurs de laines

blanches et bouclées

J’y porte l’épaisseur

de mes murs

la lourdeur de mon sang.

Une odeur de suint

ocre et tenace

rassure les ancêtres

Claquante

comme une étreinte

la parole éperonne

les flancs fumants

de ce matin tout neuf

Tourbillon

ivresse pure

je virevolte, à cru,

sur des phrases de sel

m’accouple à leur écorce

et hurle

source vive !

J’ouvre,

dans ma poitrine,

des fenêtres

aux giboulées de grives,

de raisins et d’étoiles,

aux rafales d’ardoises,

aux foules écervelées

des déserts, des pierres

et des jardins

Là, dans cet espace

consenti à l’incandescence,

la bruine déploie

mon feuillage

gâche sa salive

à ma résine

Sur mes berges

calleuses

faseyent quelques saules

Guetter l’exubérance

étirer les limites

de son sang

de sa peau

pour être ampleur

luxuriance

et faire tomber de soi

jusqu’à la moindre

ténèbre

Et puis

se rencogner

dans l’angle juste

de la légèreté,

retrouver sa foulée

d’osier souple et de vent


Claude Roy – Conversation avec un orignal


Conversation avec un orignal

 

 

timbre poste canadien

 

Le sentier qui conduisait au lac

dans l’odeur de résine chauffée par le soleil

et la marche élastique sur les aiguilles de pin

(Le Canada ressemble au Canada

J’allai pêcher à la mouche artificielle

des truites vives dans le canoë qui sentait le vernis)

Se trouver nez à nez avec un orignal drôle d’animal énormément grand (comme si sur un corps de cheval on avait greffe une tête de cerf et vissé par-dessus les bois d’un renne

II me regarde avec une précaution étonnée Absolument sans crainte Mais sans mode d’emploi II n’y a nulle part de règle de conduite pour un orignal canadien rencontrant Claude Roy

Je ne bouge strictement pas J’essaie d’émettre des pensées calmes et polies L’orignalest extrêmement bienveillant mais perplexe

 

 

Je le nomme en silence : « Mon ami » ou « Monsieur l’Orignal » II est sensible à ces attentions II me regarde très longtemps (je dirais deux ou trois minutes) puis se retourne et s’éloigne au pas

Je le remercie sans mots de sa confiance

S’il n’est pas mort il doit être très vieux maintenant Se souvient-il quelquefois vaguement de sa conversation avec un homme blond l’orignal qui me dévisageait près du lac en été?

 

Paris    jeudi 14 avril 1983