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Articles tagués “rideau

Jean Tardieu – nuages


UN MOÏSE barbu qui naissait des nuages
tandis qu’au ras du sol j’écoutais étendu,
m’a demandé mon nom ma naissance et mon âge.
Ses blancs cheveux flottaient, sur la nuit répandus.
Or, comme épouvanté, je songeais à répondre,
voici que le Moïse, environné de sombres
lances, et transpercé par des flèches sans nombre,
mourut, devint cheval, puis chien, puis chevelure,
puis rideau s’entr’ouvrant sur l’abîme qui rit…
Brillant rieur du ciel, ta lance est douce et dure.
Ris de nous ! Tu nous vois, paysans amaigris,
labourer, pour semer, quand notre mort est mûre,
je ne sais dans quels champs, nos nerfs et nos esprits.
L’homme naît sous un astre et ne meurt nulle part ;
il naît ici, nommé, citoyen, riche ou non :
il meurt sans attributs, sans patrie et sans nom,
et, pieux, le tombeau simule un faux départ.
ô vous qui rechargez sur ma tête vos foudres,
blancs vaisseaux emportés vers quels deux vers quels ports
vous, Moïses barbus, corps de brume et de poudre
qui mourez l’un dans l’autre ainsi que des accords,
destins légers qu’un souffle a pu coudre et découdre,
nuages, saviez-vous le secret de ma mort ?

1926


Yannis Ritsos – Au balcon


photo Alspix

Après la représentation
il demeura caché au balcon
dans l’obscurité.
Le rideau est grand ouvert.
Régisseurs du théâtre,
accessoiristes, éclairagistes
démontent les décors ;
ils ont ramené au sous-sol
une grande lune de verre,
ont éteint les lumières,
s’en sont allés,
en fermant les portes à clef.

À ton tour maintenant,
sans lumières,
sans décors et sans spectateurs,
de jouer ton propre rôle.

Athènes, 4.III.85

texte extrait du recueil  » Balcon » ed B Doucey 2017


Georges Jean- un soleil de fin du monde


Derrière ces nuages blancs
Naît un soleil de fin du monde

Les hommes sont tristes ce matin
Serrés dans les doigts de la brume

On voit aux portes des maisons
Croître des arbres de pierre

Des visages penchés sur l’ombre
Écoutent bruire le jour

Une pendule sourde partage
Le sommeil noir des survivants

Les chats de soie suivent la trace
Des oiseaux perdus de la nuit

Une voiture aveugle perce
Le voile calme du silence

Nous ne savons plus si c’est l’aube
Ou l’ombre du dernier rideau.

extrait de « parcours immobile »


Un dimanche à la fête des morts – ( RC )


photo RC – Chanac

Les pierres sont immobiles.
laminées par le temps,
leur couleur est passée,
comme celles des photos
qui y sont accrochées,
ternies,
dans de petits médaillons.

On imagine un peu
ceux qui ont vécu,
le regard perdu
à travers le rideau des années
qui nous séparent d’eux
davantage que les chaînes argentées.

Les tombes voisines sont luisantes de pluie,
c’est toujours en novembre
que semble mourir l’automne,
et que s’échouent les fleurs,
qui perdront inéluctablement
leurs couleurs.

Tu te souviens de la Toussaint,
des demeures massives
en granite poli,
et du gravier blanc
que tu trouvais si joli.

Tu en prélevais un peu
pour dessiner un coeur,
pour répondre aux formules
écrites en noir
sur le fond émaillé.

« A ma soeur chérie » ,
« à mon oncle bien aimé.. ». etc
Puis il fallait s’en retourner,
laisser tranquilles ceux
qui ont le sommeil éternel,
auprès des cyprès centenaires.

La mort est un jour sans fin,
qui ne se contente pas
de fleurs sacrifiées…
la vie ne compte
que ceux qui meurent,
en effeuillant les pages du calendrier ;

le chagrin et l’absence demeurent
pour ceux qui se souviennent.
Je ne parlerai pas des chrysanthèmes
fanant dans leur vase,
des allées désertes,
et des croix qui penchent.

C’était un dimanche,
la fête des morts
( on imagine mal qu’ils dansent
quand tout le monde est parti ).
Le vent a arraché les dernières feuilles
des platanes de l’avenue.

Eux aussi sont en deuil.
Ils secouent leurs branches
comme des membres décharnés :
ils sont les gardiens des ténèbres,
mais attendent le retour du printemps

près de l’enclos funèbre.


Une géométrie modifiée – ( RC )


(c) Rodney Smith

 

photo:  Rodney Smith

 

 

Tu peux tirer le rideau sur le théâtre du jour,
>   cela coïncide avec la géométrie des lieux :
chaque chose est à sa place,
dans un repère orthogonal.

La plage est silencieuse,
la mer grise,           d’un calme sournois.
Effectivement le plancher de la maison
reste parallèle à l’horizon ,
           comme si c’était fait exprès:

C’est compter sans le ciel endormi,
qui joue avec le vent,
              une partition,
où souvent, les choses basculent
dans leur sommeil.

Bois et charpentes gémissant,
supportent les éléments,
qui parfois
pèsent plus lourd           qu’on ne pense :

le drap des nuées secoué en tous sens,
ne modifie pas la perspective,
             mais introduit des obliques ,
toutes dans le même direction,
mais sans qu’on puisse désormais
les corriger .

( sur une photo de Rodney Smith )

RC – dec 2017


Susanne Derève – l’alphabet du regard


Résultat de recherche d'images pour "segantini"

peinture: Giovanni Segantini

 

Il me semble voir ta main

Attirer doucement l’objet dans la lumière 

Le tenir à portée

Dans le reflet tamisé de la lampe   

                                                                                                                

Faire pivoter l’objet lentement

Afin que la lumière l’épouse

Et le révèle

 

Dans l’alphabet du regard                                   

Prendre une à une les images                                                           

Et les toucher comme on ferait

Du front des yeux et de la bouche

D’un visage aimé

 

Et puis les reposer dans le cadre                                                              

A leur place

Et reculer de quelques pas

Pour juger de l’effet produit

Sur celui qui n’a pas les clés

 

Et qui découvre médusé

Comme on tire un rideau de théâtre

Le don que tu lui fais

De la beauté .


Tapiès – rideau fer – ( RC )


Tapies  rideau fer.jpgAssemblage: Antoni Tapiès  Porte métallique et violon-  Fondation Tapiès

 

On attendra longtemps
l’ouverture du jour.
Il y aura du sang
répandu autour .

La vie est dans la verdure ;
Derrière le rideau de fer
on pratique la torture
et on désespère.

On imagine, un délire :
faut-il une révolution,
pour que le rideau se déchire
et que le chant du violon

se détache de la croix noire
taggée sur le mur :
c’est un signe d’espoir
un premier murmure

car la clôture grise
n’emprisonne pas le chant :
Ce n’est pas une marchandise
vouée à l’enterrement.

RC  juill  2016


Quelque part où les lignes courent, s’enfuient – ( RC )


 

 

 

graphique: Richard Diebenkorn: sans titre 1993

graphique ( gravure  ? ):       Richard Diebenkorn:           sans titre 1993

 

 

 

 

 

 

 

–Quelque part où les lignes courent, sur le corps de la terre.

Certaines s’enfoncent ,s’enfuient

rebondissent sur les accidents du terrain,,

la chevelure obscure des bois denses.

 

Sans couleur pour l’instant, peut-être suspendue dans un gel provisoire,.

A chaque instant, celle-ci peut occuper les lieux,

Inonder la surface, comme le ferait le rideau du soleil naissant,

ou, à l’inverse, celui de la nuit .

 

Mais bien avant,           les collines se propulsent vers l’avant,

ou plutôt        les ombres,      se liguant contre le jour,

émergeant de la brume, comme              engluées

dans une couche épaisse de peinture.

 

Je perds alors la notion de distance,               divisée

par les silhouettes des poteaux électriques,    leurs fils dansant,

l’étagement des haies,       les champs s’empilant,            verticaux..

Tout est rythmé de signes qui n’ont pas d’autre signification qu’eux-même.

 

Même la route sur laquelle je m’appuie

se met à tanguer en virages     derrière un rocher 

Peut-être disparaît-elle               à jamais

Comme ce trait interrompu sur la toile.

 

L’équivalent d’une          stridence,

d’un appel qui ne trouve pas d’écho

émis par un chant d’oiseau,

bientôt bu par le silence .

RC – oct 2015

 

 

 


Teintes d’apocalype – ( RC )


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Tant d’eau rassemblée,
n’attend pas le jour
pour se teindre d’oranges.
Le soleil n’y est pour rien,
Ayant sombré bien avant
Il était quelque peu ivre,
ayant dépassé les bornes,
perdu derrière l’horizon.
Ce n’est pourtant pas une éclipse,
mais l’accomplissement du présage
où le paysage
bascule dans l’apocalypse.

Le reptile se déploie,
dénoue ses collines,
délègue des îles
derrière un rideau de fumée.
Et c’est d’un ciel chargé
de cendres et de gris,
que surgit la girafe enflammée,
espérant, de son grand cou
dépasser les nuées,
déplacer la solitude,
renverser les ruines,
boire les étoiles.

Le réveil des volcans
secoue le continent,
illumine l’océan,
transforme les îles en montagnes
s’échancrant de couleurs factices,
rumeur de colère de la terre,
soudain prête à l’effusion des pierres,
le rideau des feux d’artifice,
des entailles profondes,
à la surface du monde,
où la mer s’engouffre,
sous l’acre odeur de souffre…

 

RC

 

 

Afficher l'image d'originedessin  :Salvador Dali   dîner dans le  désert  avec girafes  en feu  1937


Bill Herbert – Ghost


 

***


Fantôme
(Variation sur un thème par Matthew Sweeney)

Le fantôme qui ne connaît pas son chemin mais doit rentrer chez lui
trébuche dans le désert en traversant le jour
et cherche par des cols, dans le noir.
Il rassemble des cailloux comme des cartes pour repérer son passage
de l’autre côté de la grande steppe en hiver.
Il s’immerge lui-même dans des lacs pour ressentir
ce que ressentent les racines des bouleaux, il s’assied
dans le corps des moutons et des chèvres
dont le sang ne peut stopper le froid.
Il voyage de moustique en moustique dans
l’air gras de l’été,
il s’enveloppe dans les écorces tombées des arbres
comme le texte dans un livre pourri.
Il ne connaît que le Nord et du coup
il peut voyager dans la mauvaise direction pendant des mois.
Parfois il pense reconnaître l’aspect d’un peuplier
alors une grande terreur descend.
Il s’allonge avec les asticots et les excréments sous
une rangée de toilettes dans la Ville Couteau.
Il se souvient des visages vus sans avoir su que c’était pour
la dernière fois. Les souvenirs ont diminué
et doivent être comptés l’un après l’autre comme des perles :
le cliquet dans la gorge de la vieille femme,
l’odeur du papier journal bon marché dans
un aéroport maintenant sans nom,
la main qui tire nerveusement un rideau,
la pupille noire de l’enfant qui bat.

 

 

Ghost
(Variation on a theme by Matthew Sweeney)

The ghost which doesn’t know its way but must get home
stumbles in the desert through the day
and searches through the passes in the dark.
It gathers pebbles into maps to guess at its passage
across the great steppe in winter.
It immerses itself in lakes to feel
what the birch roots feel, it sits
in the bodies of sheep and goats
whose blood can’t halt the chill.
It travels from mosquito to mosquito in
the fat summer air,
it wraps itself up in fallen trees’ bark
like the text in a rotten book.
It only knows North and consequently
may be travelling in the wrong direction for months.
Sometimes it thinks it recognises
a configuration of poplars
and a great dread descends.
It lies with the maggots and the excrement beneath
a row of toilet stalls in Knife City.
It remembers faces seen with no thought that this was for
the last time. Memories are diminished
and must be counted out like beads:
the ratchet in the old woman’s throat,
the smell of cheap newsprint in
a now nameless airport,
the hand nervously gathering a curtain,
the baby’s black button blink.

 

 

traduction  Roselyne Sibille


Jean Genêt – le Funambule ( petit extrait )


                         mise en scène de la « Cerisaie » d’ A Tchekov, par Alain Françon

—-

Comme le théâtre, le cirque a lieu le soir, à l’approche de la nuit, mais il peut aussi bien se donner en plein jour. Si nous allons au théâtre c’est pour pénétrer dans le vestibule, dans l’antichambre de cette mort précaire que sera le sommeil.

Car c’est une Fête qui aura lieu à la tombée du jour, la plus grave, la dernière, quelque chose de très proche de nos funérailles.

Quand le rideau se lève, nous entrons dans un lieu où se préparent les simulacres infernaux.

C’est le soir afin qu’elle soit pure (cette fête) qu’elle puisse se dérouler sans risquer l’être interrompue par une pensée, par une exigence pratique qui pourrait la détériorer…


C’est par un acte d’amour, que se dessine le jour – ( RC )


 

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photographe  non-identifié;

 

 

Le ciel et la terre se touchent.

Ils  s’étendent au-dessus de l’autre.

C’est par un acte  d’amour,

Que se dessine le jour.

 

La terre se retourne, quand il s’éteint,
Contre le baiser du soleil.

De l’autre côté, il fait déjà nuit,

En égrenant quelques heures.

 

Le temps de fermer les paupières,

Le ciel et la terre se confondent,

Dans l’obscurité,  et notre absence.

Leurs amours sont chasteté.

 

Et se dissimulent,

Sous un rideau d’étoiles,

Jusqu’à l’aube qui se dévoile,

Sous sa grande robe,

 

Au regard du jour,  .

 

RC – avril  2014

 


Du corps j’ai perdu l’empreinte – ( RC )


photo:         Ivar Ivrig

Des brûlures noires,

Aux paroles tendues

Se consument encore

Dans un Styx immobile

Quand la pensée se fige,

Etranger à son propre corps,

Un pays natal, où s’oxyde

Une eau au goût,

Qu’on ne reconnaît plus .

Ou seulement le goût

De la cendre,

A regarder s’éloigner,

Toujours davantage,

La rive,   les champs.

Ils ne sont plus que surfaces ocres,

Et les arbres une masse sombre,

Un crépuscule du désir,

Et les braises éteintes ;

( du corps j’ai perdu l’empreinte ) .

On y distingue même plus,

Les fleurs piétinées,

Le tout sera bientôt,

Recouvert par un rideau de fumée…

RC  – 28 novembre 2013


Je ne te vois pluie ( RC )


photo Electroluminescence [Cee]

 

Contre le mur, tu as tourné la tête

Une lourdeur tropicale,

Et les nuages  s’écrasent

Aux éclats des ardoises

De la ville

On dirait qu’aux assauts du temps

Elle jouerait  -rebelle-

 

Opposant la pierre et le bitume

Aux rideaux d’argent,

Le fluide.

Rebondit, aux fleurs noires

Les parapluies qui se hâtent,

Et la rue qui tangue

Sous un ciel plomb

Et l’horizon qui  s’échappe.

 

Même les bruits courants,

Sont bus en cascade,

Et les paroles se sont tues

Derrière un rideau translucide

—-C’est  l’eau me dis-tu.

Sans les paroles,  enfin, ce que je lis

De la forme de tes lèvres.

Oui l’eau —-( bien sûr, quand il pleut )

Mais aucun son ne me vient

Tu me parles, et je n’entends rien.

Et même, tu rétrécis

Et te fonds dans le mur gris

Les vêtements humides

Et sous le parapluie.

Tu as tourné la tête….

Je ne t’entends plus

Je ne te vois pluie…

RC   – 27 février 2013


Edith de Cornulier – Atone


Almasoror ( l’âme  soeur)  si j’ai bien lu... est un site que je qualifierai de « multi-disciplinaire »,  …  il y a une  foule  de liens,  et d’articles ,  et en patience il va me falloir, du temps  pour  en avoir une petite idée…

mais je me suis  dirigé  de suite vers la section « poésie », où des photographies  sont  « accompagnées », ici de textes  de Edith de Cornulier-Lucinère,  – voir  son blog perso –

qu’elle abrège  sous  E CL…

j’ai navigué  sur quelques uns  et tout ce que j’ai lu a capté mon attention,  voici  d’un d’entre eux:

ATONE

 

photo perso -... le personnage dans la bouteille de grappa... Ardèche 2001

 

 

 

Ma voix coule dans le soir
Mais mon cœur demeure aphone
Je respire dans ce bar
Des vapeurs d’alcool atone

Nous traversons les saisons
Main dans la main bien trop sages
Je n’observe à l’horizon
Aucun feu, aucun mirage

La vie et ses expériences,
Je les traverse en apnée
Puisque aucune délivrance
Ne nous est jamais donnée

Mais ce soir, dans la lumière
Du bar où flotte un suspense,
Ce soir je veux le salaire
Des années d’obéissance.

Que les lois et la morale
S’effacent de mon karma ;
De se courber sous leur pâle
Mensonge, mon crâne est las.

Dans ce corps où tout s’éteint
Pour jamais n’être fécond,
Que la passion prenne enfin,
S’il reste des braises au fond.

Que le désir se rallume,
Qu’il fasse briller mes yeux,
Pour qu’ils se désaccoutument
De leur rideau vertueux.

J’en appelle aux dieux païens
Ceux qui boivent et ceux qui chantent,
Qu’ils déchargent mon destin
De la ration, de l’attente.

J’en appelle même au stupre,
Si lui seul peut délivrer
Du convenable sans sucre
Un cadavre articulé.

Et toi, frère et faux-amour,
Co-victime et co-coupable,
Vas-tu taire pour toujours
L’hypocrisie impalpable ?

Nous traversons les saisons
Main dans la main bien trop sages
Et rien dans notre prison
Ne présage un grand orage.

Mais ma voix coule ce soir,
Et mon cœur te téléphone,
Je respire dans le bar
Des instances qui frissonnent.

Et si tu ne réponds pas,
Si rien en toi ne s’éveille,
Parce que mon cœur est las
Des jours aux autres pareils,

Tu prendras tout seul le train,
Et dans la nuit qui appelle,
Coupable de ton chagrin,
Je chercherai l’étincelle.

 

 

 


Claude Esteban – soleil dans une pièce vide – TROIS FENÊTRES, LA NUIT


                   peinture: Edw Hopper; soleil dans une pièce vide – 1963

TROIS FENÊTRES, LA NUIT
On croit peut-être que, chaque soir, les maisons se referment sur elles-mêmes comme des huîtres. Et que ceux
qui les habitent peuvent enfin oublier leurs soucis et se perdre dans une sorte de douceur nacrée, dans une quiétude,
somme toute assez délicieuse, loin des regards. On a tort.

Il suffit de se poster, quelques heures auparavant, à une fenêtre de l’immeuble d’en face, et de rester dans l’ombre, derrière les rideaux.

C’est ce que font les policiers quand ils tentent de découvrir une réunion secrète, ou les détectives privés lorsqu’on leur a donné une liasse de dollars pour une filature et qu’ils sont là, dans leur gabardine blanche, à fumer des cigarettes tout en surveillant.

Mais ce sont des gens de métier, et au fond ils ne s’intéressent qu’à des faits significatifs pour leur enquête, un homme qui embrasse une femme sur la bouche, une valise d’où l’on sort une statuette en forme de faucon.

Le quotidien, banalité des gestes, ne les concerne pas. ont tort, mais ils sont payés pour autre chose. On les relève toutes les quatre heures, puis ils rédigent leur rapport. Ils n’ont rien vu de ce qui est la vie.

Et lorsqu’ils s’éloignent dans leurs voitures noires, ils regagnent très vite des quartiers où les bars sont pleins de monde et où les attend, parfois, une femme aux cheveux platinés qu’ils appellent poupée. Ce sont des gens frivoles. Le vrai curieux ne les fréquente pas. C’est un passionné qui a ses habitudes et qui sait attendre. C’est un professionnel du regard.

Il habite l’immeuble d’en face, peu importe l’étage, mais il préfère regarder d’un peu plus haut. Il n’a pas besoin, comme le diable dans les contes d’autrefois, de soulever les toitures. Il observe tout de sa fenêtre, il a le temps, il n’interprète pas. Il voit, par exemple, le troisième étage d’une maison quelconque. Il ne l’a pas choisie. Il réside juste en face, par hasard. Il n’a pas besoin de jumelles, comme dans les films d’espionnage, il a de bons yeux, il sait voir. Il a observé, tout le jour, cet appartement vide en forme de rotonde.

Il y a trois fenêtres, et personne ici ne tire les rideaux, si bien que la vue plonge sans difficulté dans l’intérieur de
l’appartement. La femme qui l’habite part très tôt le matin.

Elle doit travailler dans une administration ou peut-être dans un petit commerce. Elle se lève, elle s’enferme dans la salle de bains qui se situe derrière la cloison. Puis elle ressort, elle éteint la lampe de la chambre. Peut-être prend-elle son petit déjeuner dehors. L’observateur n’en sait rien.

Il constate seulement que la grande pièce aux trois fenêtres demeure vide pendant toute la journée et ne s’éclaire que très tard. La femme, semble-t-il, vit seule.

Elle ne pénètre dans la pièce en rotonde qu’après s’être restaurée dans la cuisine que l’observateur ne peut apercevoir. Sans doute aussi après avoir pris une douche, car lorsqu’elle apparaît, comme ce soir, comme tous les soirs ou presque, elle est en combinaison. Une combinaison d’un rose assez vulgaire qui moule ses formes déjà vieillies. Elle doit avoir quarante-cinq ans. Il l’aperçoit de dos.

Elle a des fesses proéminentes qui tendent le satin rose. Ses cuisses sont à demi découvertes.

Elle se penche vers quelque chose qui échappe au regard de l’observateur à travers la fenêtre centrale. Le mur lui cache son visage et sa main droite.

Elle ne bouge presque pas, elle ramasse, dirait-on, quelque objet, mais cette hypothèse n’est pas très vraisemblable, car la scène se répète chaque soir, et la femme reste longtemps penchée, avec sa croupe tendue, comme si elle s’occupait d’une chose qui exigerait la plus vive attention. Peut-être nourrit-elle des poissons rouges dans un aquarium, mais il serait étrange que l’aquarium ou le bocal soit posé par terre. Ce qui intrigue davantage encore l’observateur, c’est la différence de luminosité entre les trois fenêtres. Au centre, derrière la forme accroupie, le mur est presque blanc, avec une bande jaune sur la droite.

Au bas de la cloison, on distingue un radiateur peint en orange et l’extrémité droite d’un lit, recouvert d’un tissu grenat. La moquette est verte, d’un vert acide, criard.

On peut penser que la masse du lit se poursuit sur la gauche. A travers la fenêtre de gauche, d’ailleurs, un peu de biais, on découvre le bout du traversin, une forme vaguement verdâtre.

La fenêtre est ouverte, et le rideau bleu pâle s’envole dans l’embrasure, comme un signal. Mais ce n’est, bien sûr, qu’un courant d’air que la femme a su ménager avec la fenêtre de la cuisine. On la comprend. Par un jour d’été, la chaleur est devenue presque intenable dans la pièce close. Il est tard, mais cette femme ne se soucie pas de l’heure.

Elle se sent bien dans sa lingerie rose. Elle laisse respirer son corps, une chair de femme un peu lymphatique, un peu molle. Cette chambre doit lui plaire, quoique l’ameublement soit très sobre, et qu’il n’y ait pas même un tableau sur le mur.

C’est, probablement, une femme qui vit peu chez elle, qui ne reçoit pas, qui se repose le soir.

Ce qui trouble surtout l’observateur, c’est la fenêtre de droite. Par la position qu’il occupe, il n’est pas en mesure de l’examiner autrement qu’à l’oblique, dans un angle de vision assez peu favorable. Cette fenêtre, chaque soir, excite sa curiosité, car, contrairement à l’éclairage brutal qui se projette à travers les deux autres fenêtres, il règne dans cet espace une lueur feutrée, étrangement sensuelle, qui évoque une ambiance de salon capitonné, presque de boudoir.

Le rideau jaune, toujours descendu jusqu’au tiers de la fenêtre, dissimule et révèle à la fois quelque chose qui tranche avec l’aridité quasi monastique de la chambre. Des teintes pourpres, veloutées, qui viennent peut-être de tentures et qui se reflètent en orange sur le rebord de la fenêtre, et plus bas, sur l’entablement de l’étage inférieur. Il y a là quelque chose que l’observateur cherche à comprendre depuis longtemps, mais en vain.

La femme ne se déplace jamais jusque-là. Elle laisse flamber cette lumière pourpre, cette lumière qui contredit l’existence qu’elle mène dans la pièce très éclairée. Que se passe-t-il dans cette chambre, quelle sorte de rituel secret s’y ordonne-t-il chaque soir.

Pourtant la femme ne craint pas que le regard de quelqu’un d’autre s’y insinue et découvre là les indices d’une existence voluptueuse. Elle reste immobile, toujours penchée au fond de l’embrasure centrale. Le rideau bleu pâle s’évade dans l’air de la nuit. Le mystère demeure entier.

 

 

voir aussi   » comme dans un tableau d’Edward Hopper » – dec 2012


Paris-scies… ou d’errances jusqu’en Camargue (RC)


Paris Scies

Je dirai qu’à Florence

On sremplit la panse

Et qu’à Pise la tour

a ses petits fours

Y a pas en Toscane

Du saucisson d’âne

Mais en Italie

Toujours de grands lits

Marquise à Senlis

Et ses fleurs de lys

Les accueille en dépôt

Gravées dans sa peau

De Reims à Clovis

C’est un tour de vis

Poterie cassons

Vase de Soissons

Si tu vas en Arles

Tu sais dont je parle

Du fond d’Trinquetaille

Nous ferons ripaille

Et qu’on se déplace

Mais toujours j’enlace

Le corsage rayonne

De ma belle lionne

De lionne en Lyon

Un ptit coup d’avion

A califourchon

Dans un ptit bouchon

On s’en paie une tranche

Au bord de la Manche

C’était à St Lo

(pas de vin mais beaucoup d’eau)

Tant de pluie qu’en Bretagne

Pas besoin d’un pagne

Pour se faire masser

Dans un bain glacé

D’retour en Provence

C’est un jour de chance

J’ai vu ma Bougon

Parfumée d’savon

C’était pas rideau

La bête à deux dos

On s’est promenés

Bus et câlinés

Si l’Mistral nous nargue

C’était la Camargue

Lente et paresseuse

Mais aux heures, heureuse,

( et une petite  réponse à Jo)

petit mix modifié par mes soins...