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Leon Felipe – Je m’en vais car la terre le pain et la lumière ne sont plus à moi


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Je reviendrai demain avec le coursier du Vent.
Je reviendrai.

Et à mon retour, c’est vous qui partirez :
Vous, les percepteurs d’impôts sur le chiffre d’affaires de la mort, les centurions en embuscade
sous la grande ogive de la porte, les constructeurs de cercueils qui
disent toujours, quand ils mesurent le corps jaune de ceux qui s’en vont, avec le ruban d’un mètre et demi des tailleurs : Que les morts grandissent !
Oh oui ! Les morts grandissent. Leur dernier costume leur est trop petit pour leur dernière toilette.
Ils grandissent.

Et à peine sont-ils enterrés qu’ils brisent les planches de pin et les catafalques d’acier ;
ils grandissent après dans la tombe, hors de la boîte, ils ouvrent la terre comme les graines de seigle
et puis, sous le soleil et la pluie, dans l’air, dégagés,
et sans racines, ils grandissent, ils continuent à grandir.

Je m’en vais grandir avec les morts.

Je reviendrai demain avec le coursier du Vent.
Je reviendrai. Et je reviendrai grandi ! Alors vous qui êtes en train de partir
vous ne me connaîtrez pas. Mais quand nous nous croiserons
sur le pont, je vous dirai avec la main :
Adieu, percepteurs d’impôts sur le chiffre d’affaires,
centurions,
fossoyeurs !…
Allez ! à grandir, à grandir,
à la terre de nouveau…
à l’eau,
au soleil,
au Vent… au Vent…
Encore une fois au Vent !


Jacques Dupin – Grand vent



oriental  country   108158

 

 

 

 

Nous n’appartenons qu’au sentier de montagne
Qui serpente au soleil entre la sauge et le lichen
Et s’élance à la nuit, chemin de crête,
À la rencontre des constellations.
Nous avons rapproché des sommets
La limite des terres arables.
Les graines éclatent dans nos poings.
Les flammes rentrent dans nos os.
Que le fumier monte à dos d’hommes jusqu’à nous !
Que la vigne et le seigle répliquent
À la vieillesse du volcan !
Les fruits de l’orgueil, les fruits du basalte
Mûriront sous les coups
Qui nous rendent visibles.
La chair endurera ce que l’œil a souffert,
Ce que les loups n’ont pas rêvé
Avant de descendre à la mer.

 

du recueil  » le corps  clairvoyant  » –


Jacques Dupin – Grand vent


 

 

 

 

 

 

Peinture:  Emil Nolde   – mer  d’automne VII  – 1910

 

Grand vent

 

Nous n’appartenons qu’au sentier de montagne
Qui serpente au soleil entre la sauge et le lichen
Et s’élance à la nuit, chemin de crête,
À la rencontre des constellations.
Nous avons rapproché des sommets
La limite des terres arables.
Les graines éclatent dans nos poings.
Les flammes rentrent dans nos os.
Que le fumier monte à dos d’hommes jusqu’à nous !
Que la vigne et le seigle répliquent
À la vieillesse du volcan !
Les fruits de l’orgueil, les fruits du basalte
Mûriront sous les coups
Qui nous rendent visibles.
La chair endurera ce que l’œil a souffert,
Ce que les loups n’ont pas rêvé
Avant de descendre à la mer.

 

Jacques Dupin, Gravir, Gallimard, 1963