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Leon Felipe – Don Quichotte et le rêve prométhéen (extrait )


 

 

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Le Poète Prométhéen apparaît toujours dans l’Histoire comme un personnage imaginaire… mais l’imaginaire prométhéen gagne du réel… et la réalité domestique… se perd dans les ombres de l’Histoire.
Les rêves des hommes fabriquent l’Histoire… Les rêves sont la semence de la réalité de demain et ils fleurissent quand le sang les arrose et les féconde…
L’Histoire… est sang et rêves.
Et il arrive que le rêve se fait chair et la chair rêve.
Le Poète prométhéen s’échappe des ombres de la Mythologie… de l’imagination infantile des hommes, des livres sacrés… et de la maison même de Dieu… Et le Verbe… se fait chair…
Chair et symbole…


Azem Shkreli – Les enfants à qui nous avons manqué


 

 

 

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Ils nous interpellent et nous injurient dans la langue de ceux
Qui voulurent nous suivre dans la langue de ceux
Qui voulurent savoir quand parler et quand se taire
Et s’en aller harassés s’en aller détachés
De notre plante de la branche de notre langage
Affranchis tout à leur seule pensée, la face tournée vers l’oubli

De nous hier et aujourd’hui ignorés de leurs yeux
Eux dont nous ne fûmes pas les gentils enfants
Les enfants nôtres que nous avons asphyxiés un à un
De la pâte de nos mots qui les étouffaient
Quelque part au-delà de la mer au-delà des retours
Eux qui nous attendaient sagement tardivement
Nous attendaient longtemps non pour venir sceller la semence
du non-dit de la bible des bontés
Ou des pudeurs non non car nous sommes capables
De mourir à petit feu pour ne pas oublier
La façon dont meurent les autres et comment ils grimpent
Le long de leur plante si haut qu’ils ne nous voient plus
Que n’avons-nous désiré des nuits sournoises les laissant
Dormir entre nos pores et nous plonger sous les ruines
Vous nos braves enfants nos enfants chéris
À qui nous avons manqué qui nous aimez encore nous insultez
Dans la langue de ceux qui voulurent nous suivre
Qui voulurent voir et dire quelque chose
Taire quelque chose s’en aller vivifiés et les nôtres
Nous qui avons tâté leur ombre pour les bien savoir nôtres
Nous qui avons pressé nous-mêmes le jus des livres
Nos enfants chéris nos braves enfants
Nous savons que vous n’êtes ni malheureux ni oubliés de nous.


Daniel Varoujan – La terre rouge


( poésie arménienne )

 

 

Sur ma table de travail, dans ce vase,
repose une poignée de terre prise
aux champs de mon pays…

C’est un cadeau, — celui qui me l’offrit
crut y serrer son cœur, mais ne pensa jamais
qu’il me donnait aussi le cœur de ses ancêtres.

Je la contemple… Et que de longues heures passées
dans le silence et la tristesse
à laisser mes yeux se river sur elle, la fertile,
au point que mes regards y voudraient pousser des racines.

Et va le songe… Et je me dis
qu’il ne se peut que cette couleur rouge
soit enfantée des seules lois de la Nature,
mais comme un linge éponge des blessures,
de vie et de soleil qu’elle but les deux parts,
et qu’elle devint rouge, étant terre arménienne,
comme un élément pur que rien n’a préservé.

Peut-être en elle gronde encore le sourd frémissement
des vieilles gloires séculaires
et le feu des rudes sabots
dont le fracas couvrit un jour
des poudres chaudes des victoires
les dures armées d’Arménie?

Je dis: en elle brûle encore
la vive force originelle
qui souffle à souffle sut former
ma vie, la tienne, et sut donner
d’une main toute connaissante,
aux mêmes yeux noirs, avec la même âme,
une passion prise à l’Euphrate,
un cœur volontaire, bastion
de révolte et d’ardent amour.

En elle, en elle, une âme antique s’illumine,
une parcelle ailée de quelque vieux héros
si doucement mêlée aux pleurs naïves d’une vierge,
un atome de Haïg, une poussière d’Aram,
un regard profond d’Anania
tout scintillant encor d’un poudroiement d’étoiles.

Sur ma table revit encore une patrie,
— et de si loin venue cette patrie…—
qui, dans sa frémissante résurrection,
sous les espèces naturelles de la terre
me ressaisit l’âme aujourd’hui,
et comme à l’infini cette semence sidérale
au vaste de l’azur, toute gonflée de feu,
d’éclairs de douceurs me féconde.

Les cordes tremblent de mes nerfs…
Leur intense frisson fertilise bien plus
que le vent chaud de Mai le vif des terres.
Dans ma tête se fraient la route
d’autres souvenirs, des corps tout rougis
d’atroces blessures
comme de grandes lèvres de vengeance.

Ce peu de terre, cette poussière
gardée au cœur d’un amour si tendu
que mon âme un jour n’en pourrait,
si dans le vent elle trouvait
le reste de mon corps (devenu cendre,
cette poudre en exil d’Arménie, cette relique,
legs des aïeux qui savaient des victoires,
cette offrande rouge et ce talisman
serrée sur mon cœur de griffes secrètes,
vers le ciel, sur un livre,
quand vient cette heure précieuse
de l’amour et du sourire
à ce moment divin où se forme un poème,

cette terre me pousse aux larmes ou aux rugissements
sans que mon sang ne puisse s’en défendre,
et me pousse à armer mon poing
et de ce poing me tenir toute l’âme.

traduction : Luc-André Marcel