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Silvina Ocampo – Chant


 

Claire Henault

Claire Hénault – Le voyage interrompu (gravure)

 

 

Ah rien, rien n’est à moi !

ni le ton de ma voix, ni mes mains absentes,

ni mes bras lointains.

J’ai tout reçu. Ah, rien, rien n’est à moi.

Je suis comme les reflets d’un lac ténébreux

ou l’écho des voix dans le fond d’un puits

bleu après la pluie.

J’ai tout reçu,

comme l’eau ou le cristal

qui se transforment en autre chose :

en fumée, en spirale,

en édifice, en poisson, en pierre, en rose.

Je suis différente de moi, aussi différente

que certaines personnes quand elles ne sont pas seules.

Je suis tous les lieux que j’ai aimés dans ma vie.

Je suis la femme que j’ai haïe le plus

et ce parfum qui me blessa une nuit

avec les décrets d’un destin incertain.

Je suis les ombres qui entraient dans une voiture,

la luminosité d’un port,

les étreintes secrètes, occultes dans les yeux.

 

Je suis, des jalousies, le couteau

et les douleurs blessées rouges.

Je suis l’éclat des regards avides et longs.

Je suis la voix que j’entendis derrière les volets,

la lumière, l’air sur les lambercianas.[1]

Je suis tous les mots adorés

sur les lèvres et les livres émerveillés.

Je suis le lévrier qui fuit dans le lointain,

la branche solitaire parmi les branches.

Je suis le bonheur d’un jour,

la rumeur des flammes.

Je suis la pauvreté des pieds nus

sur des enfants qui s’éloignent, muets.

Je suis ce qu’on ne m’a pas dit et que j’ai su.

Ah, j’ai tant désiré que tout fût mien !

Je suis tout ce que j’ai déjà perdu.

Mais tout est insaisissable comme le vent et le fleuve,

comme les fleurs d’or des étés

qui meurent entre les mains.

Je suis tout, mais rien, rien n’est à moi,

ni la douleur, ni le bonheur, ni l’effroi,

ni de mon chant les voix.

 

[1] Espèce d’épicéa.

 

 

¡ Ah, nada, nada es mío !

ni el tono de mi voz, ni mis ausentes manos,

ni mis brazos lejanos.

Todo lo he recibido. Ah, nada, nada es mío.

Soy como los reflejos de un lago tenebroso

o el eco de las voces en el fondo de un pozo

azul cuando ha llovido.

Todo lo he recibido :

como el agua o el cristal

que se transforma en cualquier cosa,

en humo, en espiral,

en edificio, en pez, en piedra, en rosa.

Soy diferente a mí , tan diferente,

como algunas personas cuando están entre gente.

Soy todos los lugares que en mi vida he amado.

Soy la mujer que más he detestado

y ese perfume que me hirió una noche

con los decretos de un destino incierto.

Soy las sombras que entraban en un coche,

la luminosidad de un puerto,

los secretos abrazos, ocultos en los ojos.

Soy de los celos, el cuchillo,

 

 

y los dolores con heridas, rojos.

De las miradas ávidas y largas soy el brillo.

Soy la voz que escuché detrás de las persianas,

la luz, el aire sobre las lambercianas.

Soy todas las palabras que adoré

en los labios y libros que admiré.

Soy el lebrel que huyó en la lejanía,

la rama solitaria entre las ramas.

Soy la felicidad de un día,

el rumor de las llamas.

Soy la pobreza de los pies desnudos,

con ninos que se alejan, mudos.

Soy lo que no me han dicho y he sabido.

 ¡ Ah, quise yo que todo fuera mío !

Soy todo lo que ya he perdido.

Mas todo es inasible como el viento y el río,

como las flores de oro en los veranos

que mueren en las manos.

Soy todo, pero nada, nada es mío,

ni el dolor, ni la dicha, ni el espanto,

ni las palabras de mi canto.

 

 

Poèmes d’amour desespéré

(traduction de Silvia Baron Supervielle)

Ibériques

JOSE CORTI