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Joseph Brodsky – le torse


 

Lénine brisé  2565.JPG

photo perso: effigie de Lénine brisée,  environs de Vilnius  Europaparkos

 

Si tu parviens soudain à une herbe de pierre plus belle dans le marbre qu’en réalité,

ou si tu vois un faune qui s’ébat avec une nymphe,
et ils sont plus heureux en bronze qu’en rêve,
tu peux laisser glisser de tes mains lasses le bâton : tu es dans l’Empire, ami.
Air,     flamme,      eau,       faunes,        naïades et lions,
copies de la nature ou fruits de l’invention,
tout ce qu’a conçu Dieu, que le cerveau s’épuise à poursuivre,
est mué là en pierre ou en métal.
C’est le terme des choses, c’est, au bout du chemin,
le miroir où l’on peut entrer.

Mets-toi dans une niche vide, laisse filer tes yeux,
et regarde les siècles passer et disparaître au coin,
et la mousse envahir la jointure de l’aine,
et la poussière qui se dépose sur l’épaule, hâle des âges.
Quelqu’un brise le bras et la tête en craquant depuis l’épaule roulera.
Et restera le torse, somme sans nom de muscles.
Mille ans plus tard une souris habitant dans la niche,
griffe abîmée de n’avoir su faire sien le granit,
sortira un beau soir, trottinant, piaillant, au travers du chemin,
pour ne pas retourner dans son trou à minuit. Ni le matin suivant.

1972

(Traduit par Véronique Schiltz.)


Imaginons les Ménines – ( RC )


Velasquez   - Las Meninas     det  gauche.jpgPeinture: D Velasquez –  las Meninas  –  partie gauche

 

C’est une salle assez obscure,
qui sert d’atelier ;
en tout cas, on n’identifie pas
la source de lumière,

ni ce que le peintre esquisse,
puisqu’il est de face.
De la toile,          juste le chassis,
de dos, posée sur un lourd chevalet.

Autour de lui, gravitent ses modèles,
assemblés comme pour la parade .
L’infante Marie- Thérèse ,
en robe bouffante .

Elle est entourée de ses serviteurs
aussi en habits d’époque
dans un ballet immobile.
Le chien allongé ne semble pas concerné.

Ils nous font face,
étonnés de notre regard,
entrant             comme par effraction,
alors qu’au même moment,

une échappée se dessine,
un personnage ouvre une porte,
et franchit quelques marches,
au fond de la salle…,

Parallèlement à cette ouverture,
si on observe bien,
        un léger reflet,
renvoie , avec le miroir,

l’image du couple royal,
          comme si la vision que l’on a
          de cette scène était celle,
captée par leurs yeux.

L’artiste poursuit son travail .
Il est masqué en partie
par la peinture,
et rajoute un détail.

C’est peut-être nous,
qu’il inclut dans la scène,
traversant les siècles
pour y entrer de plein pied !

De celle-ci, on ne saura jamais rien,
              car il faudrait un autre miroir,
               pour jouer la mise en abîme…
…..  et Vélasquez             ne l’a pas encore peint…

RC – mai 2017


Je savais comme tout le monde, ce qu’est la mer – ( RC )


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Je savais comme tout le monde, ce qu’est la mer.
J’étais allé au bord, j’avais sauté de rochers en rochers, ramassé des coquillages sur le sable,
même traversé une partie pour aller sur les Hébrides, sur un vieux rafiot , sentant le gas-oil.
Je savais.

Ou plutôt je ne le savais pas, avant d’en connaître l’étendue profonde,
avant qu’elle n’enserre mon corps, avant qu’elle n’enserre mon coeur,
avant de plonger plus profond et que petit à petit la lumière renonce,
que les pupilles grandes ouvertes ne voient que des ombres sur l’ombre,
ressentent les frôlements lisses des animaux évoluant, dans leur silence liquide…

Bien entendu je suis revenu à la surface, comme un ludion
après avoir subi cette étreinte, et la peau amollie blanche,
semblerait-il plus blanche qu’avant. Ou bien était-ce le froid ?
et je redécouvrais ainsi ce qui flotte à la surface.

D’abord l’air , qui pèse plus que l’on croit.
Ce qui bouge et qu’on voit ( après l’aveuglement du retour à la lumière),
ne serait-ce que le trait tendu d’un avion, passant au-dessus des nuages,
le tracé de la côte, les triangles gonflés des voiliers .

Une résurrection après l’exil.
Par rapport à un rendez-vous manqué,            une sorte de parenthèse
hors du monde connu .                                    Tout ce qui est en-dessous,
et vers quoi il faudra un jour retourner, puisque tous les êtres vivants
ont la mer pour berceau originel :

Une immense conque, dont on s’échappe,           un temps,
pour s’y enfouir à nouveau, et y renaître,
passager de l’eau et le corps poreux, rattrapé, ballotté par les courants,
alors qu’au-dessus,                         passent les siècles et les tempêtes .

 

RC – nov 2015


La figure de proue , interroge les siècles – ( RC )


 

montage perso

montage perso mars 2014–

 

 

 

Quelque part dans le manteau d’eau
Se rencontrent des formes,
– elles n’ont rien de géométriques –
Assouplies aux contacts des courants,
Elles glissent, parfois l’une à côté de l’autre,
Se regardent avec curiosité,
Des cousins lointains,
Dont on aurait oublié la langue…

Et puis ces hommes carapaces,
Se risquant à quitter la terre ferme,
Et reliés d’un tuyau à l’atmosphère
Du sable meuble sous les semelles de plomb,
Communiquant par signes,
Intrus en scaphandriers,
Frôlés par des raies manta,
Aux lentes évolutions sombres.

Les rubans d’algues pendantes,
Les lumières feutrées d’un soleil
Remué de vagues, – plus haut –
Les bancs de poissons argentés,
Jouent, furtifs ,
Dans le gîte de l’épave         d’un voyage arrêté
Dans le silence liquide,
Il y a trois cent années.

Les humains d’aujourd’hui, inspectent sans scrupule,
Le vieux navire , de coquillages incrustés ,
Et ces longues années ,  au sens propre ,                écoulées,
Eléments étrangers, venus crever la surface lisse
Du secret des eaux… réunis…un peu comme la rencontre ,
Sur la table de dissection – de Lautréamont
D’une machine à coudre et d’un parapuie.

Le regard vide de la figure de proue , interroge les siècles.

_

RC –  février  2014


L’histoire cohabite sa géographie – ( RC )


Carte ancienne

Carte ancienne du Japon

Du creux ombreux aux pentes neigeuses,

Le parcours des siècles,

Des pays conquis, esclaves soumis,

Il n’est plus de paroles audibles,

Et des routes détournées,

A faire taire la voix des peuples,

Quand la vague redescend,

Et conduit, du sommet à l’abîme,

Les hommes blessés,

Envahisseurs ou envahis, ;

Ils finissent par se confondre,

Et s’imbriquer, au point,

Que les origines,

Se perdent dans la nuit des temps,

Et de la géographie,

Qui, à quelque chose près,

A toujours ses montagnes,

Et ses îles en place,

Malgré les accidents de l’histoire.

(texte créé en « réponse  » à celui de Norbert Paganelli- lien ci-dessous)–

STRUGHJERA / DÉLIQUESCENCE


Les messages des oiseaux , à l’autre bout du monde ( RC )


photo perso: cigogne en vol  - août 2013   Ensisheim

photo perso: cigogne en vol – août 2013 Ensisheim

En gravissant les degrés,

D’une pyramide,

Celle que j’imagine,

J’oublie les immeubles sales

Et la crainte du ciel,

En voisinant la grâce des oiseaux,

Qui ne m’ont pas remarqué,

Ils ont autre chose à faire,

Que s’occuper de moi,

Et transmettent des messages,

A l’autre bout du monde,

Enfin j’imagine,

Très loin,

Après l’horizon.

Là, où il y a encore la nuit,

Et où on saute,

Des siècles, à pied-joint

  • On ne sait pas trop,
  • Ce qui se passe au loin

A part la météo, on nous raconte bien

Ce qu’on veut, à la radio.

Les satellites, épinglés sur la nuit ,

Restent fixes, au dessus du pays,

Et s’endorment doucement,

Dans la rouille,     sûrement,

Il faut      qu’on se débrouille,

Avec ce qu’il reste d’années,

>     Et la terre,       justement,

Qu’on dit condamnée…

RC


Kiril Kadiski – Par là les siècles sont entrés dans nos jours.


 

Peinture: Emil Nolde

 

 

 

 

Par là les siècles sont entrés
dans nos jours… Quelque chose de miraculeux au loin :
la lune pourpre frissonne et court à travers des nuages déchirés,
mais de ses branches sèches un peuplier l’attrape –
coquelicot déchiqueté qui flamboie
au milieu du blé par une chaleur sombre et immobile…

Silence partout. Enfin tu vas rentrer.
Pendant longtemps tu resteras éveillé, les paupières lourdes.
Dehors, le couchant dégouline sur la vitre humide. Déjà vide,
la boule de verre qui roule à l’horizon jette ses reflets dorés.
Encore un jour de passé. Mais qui s’en est aperçu ?

Kiril Kadiski

 

peinture: aquarelle Emil Nolde


Luce Guilbaud – l’instrument du temps et ma bouche


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toujours  extrait de  « la  chair à vif des roses »  (1978)

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Les hommes s’engloutissent dans leurs yeux refermés longs escaliers de l’ombre au fond gît la clarté.

Pour le dire je n’aurai d’autre instrument que le temps et ma bouche

aux paroles de pierres friables polies   roulées

usées par le temps gangue émaciée à cœur

la mort   le mot solide et lumineux le temps l’oeuvre au noir

creuset de l’or pirate de la boue au miracle

peinture: Hans Hofman Berkeley

Pour le dire du matin au volcan de la racine

à la torture du bâillon au silence

Pour le dire j’aurai l’amour immobile et ce temps qui est le tien

et qui concorde avec mon temps quelque part entre le scintillement

et l’étoile   qui file   l’instant.

Chemin de soif entre deux eaux

chemin de soir et de ciel plein mornes fossés

où les yeux d’ancolies arrachent aux départs

un peu de paix jusqu’à la tour où s’arriment les siècles

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