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Digérer le désert – ( RC )


 

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Comme ces animaux, dont l’apparence se coule dans le fond,

Tu habites le désert, et t’y confonds.

Femme des sables, tu n’espères que les courants,

Les vagues d’un océan de dunes, qui, lentement, se déplacent.

Tu te couches dans le sable, tu t’étends sur l’horizon,

dont rien n’arrête la fuite.

 

Tu regardes passer les caravanes, mesurant le temps,

dans leur progression lente.

Tes désirs sont une piste, aspirée dans un mirage .

Et cette piste, s’efface avec le vent .

Ainsi la vie s’étire, blanche, sous la lumière brûlante,

écrasant tout de son feu.

 

Et comme l’ombre est rare, juste celle de  buissons épineux,

tu attends que le jour bascule, ne souhaitant rien .

Le violet de la nuit           s’orne d’une lune interrogative .

Si tu jette des cailloux vers les étoiles,  elles te les renvoient .

 

Tu peux les maudire, elles restent indifférentes à ton sort.

Elles contemplent d’autres pays.

Ceux dont tu n’as pas l’idée, enchaînée par la distance .

 

Il ne reste que les pierres, où se concentre ta colère .

Juste le temps que tu digères le désert.

 

RC – oct 2015


Luis Cernuda – Portrait de poète


peinture: Ramon Gaya –       l’enfant de Vallecas,  ( d’après Velasquez)  — huile sur toile,   1987        Musée de Murcie

Portrait de poète
À Ramón Gaya

Te voilà toi aussi, mon frère, mon ami,
Mon maître, dans ces limbes ? Comme moi
Qui t’y a conduit ? La folie des nôtres
Qui est la nôtre ? L’appât du gain de ceux qui
Vendant le patrimoine hérité et non gagné, ne savent
L’aimer ? Tu ne peux me parler, et moi je peux
Parler à peine. Mais tes yeux me fixent
Comme s’ils m’invitaient à voir une pensée.

Et je pense. Tu regardes au loin. Tu contemples
Ce temps-là arrêté, ce qui alors
Existait, quand le peintre s’interrompt
Et te laisse paisible à regarder ton monde
A la fenêtre : ce paysage brutal
De rocs et de chênes, tout entier vert et brun,
Avec, dans le lointain, le contraste du bleu,
D’un contour si précis qu’il en paraît plus triste.

C’est cette terre que tu regardes, cette cité,
Ces gens d’alors. Tu regardes le tourbillon
Brillant de velours, de soie, de métaux
Et d’émaux, de plumages, de dentelles,
Leur désordre dans l’air, comme à midi
L’aile affolée. Voilà pourquoi tes yeux
Ont ce regard, nostalgique, indulgent.

L’instinct te dit que cette vie d’orgueil
Élève la parole. La parole y est plus pleine,
Plus riche, et brûle pareille à d’autres joyaux,
D’autres épées, croisant leurs éclats et leurs lames
Sur les champs imprégnés de couchant et de sang,
Dans la nuit enflammée, au rythme de la fête,
De la prière dans la nef. Cette parole dont tu connais,
Par le vers et le dialogue, le pouvoir et le sortilège.

Cette parole aimée de toi, en subjuguant
La multitude altière, lui rappelle
Que notre foi est tournée vers les choses
Non plus perçues au dehors par les yeux
Quoique si claires au dedans pour nos âmes ;
Les choses mêmes qui portent ta vie,
Comme cette terre, ses chênes, ses rochers,
Que tu es là, à regarder paisiblement.

Je ne les vois plus, et c’est à peine si à présent
J’écoute grâce à toi leur écho assoupi
Qui une fois de plus veut resurgir
En quête d’air. Dans les nids d’autrefois
Il n’y a pas d’oiseaux, mon ami. Pardonne et comprends ;
Nous sommes si accablés que la foi même nous manque.
Tu me fixes, et tes lèvres, en leur pause méditative,
Dévorent silencieuses les paroles amères.

Dis-moi. Dis-moi. Non ces choses amères, mais subtiles
Profondes, tendres, celles que jamais n’entend
Mon oreille. Comme une conque vide
Mon oreille garde longtemps la nostalgie
De son monde englouti. Me voilà seul,
Plus même que tu ne l’es, mon frère et mon maître,
Mon absence dans la tienne cherche un accord,
Comme la vague dans la vague. Dis-moi, mon ami.

Te souviens-tu ? Dans quelles peurs avez-vous laissé
L’harmonieux accent ? T’en souviens-tu ?
Cet oiseau qui était le tien souffrait
De la même passion qui me conduit ici
Face à toi. Et bien que je sois rivé
À une prison moins sainte que la sienne,
Le vent me sollicite encore, un vent,
Le nôtre, qui fit vivre nos paroles.

Mon ami, mon ami, tu ne me parles pas.
Assis, paisible, en ton élégant abandon,
Ta main délicate marquant du doigt
Le passage d’un livre, droit, comme à l’écoute
Du dialogue un moment interrompu,
Tu fixes ton monde et tu vis dans ton monde.
L’absence ne t’atteint pas, tu ne la sens pas ;
Mais l’éprouvant pour toi et moi, je la déplore.

Le nord nous dévore, captifs de ce pays,
Forteresse de l’ennui affairé,
Où ne circulent que des ombres d’hommes,
Et parmi elles mon ombre, oisive pourtant,
Et en son oisiveté, dérision amère
De notre sort. Tu as vécu ton temps,
Avec cette autre vie que t’insuffle le peintre,
Tu existes aujourd’hui. Et moi, je vis le mien ?

Moi ? Le léger et vivant instrument,
L’écho ici de toutes nos tristesses.

Louis Cernuda


Antimatière ( RC )


Représentation d’un espace stellaire avec trou noir

 

 

 

Je vais suivre la piste aux étoiles

C’est un numéro d’équilibriste,

le vent du dehors, soulève les voiles

Il y a un ciel rose et améthyste

 

Qui se fronce et puis soupire

Sous la robe d’aurore boréale,

C’est un clin d’oeil en devenir,

Le tout, bordé de sépales

 

A l’aventure de cet espace

Je me projette …. dans cette antimatière,

pour y faire ma place,

J’emprunte une courbe altière,

 

Et, perdant ma pesanteur, je suis aspiré

Par la bouche d’ombre d’un astre noir,

Invisible dans l’espace, elle cueille les égarés

Et ceux qui y sont, – ne peuvent y voir

 

L’attraction céleste est si puissante

Que j’en perds mes esprits en chemin,

Rien ne freine dans cette pente glissante,

Même en jouant des pieds et des mains,

 

je suis à la merci d’une petite planète

Et quant à parier sur mon sort,

Dressé dans la tempête,

On me donne déjà pour mort…

RC – 29 octobre 2012


Marie Bauthias – L’ombre des leurres ( extrait 01 )


photo:             Andreas Ulvo

 

proche ou lointaine c’est
l’ombre qu’on recherche
le seuil où pourrait être dit la main son lit
le trésor qui veille à trouver à venir
la parole nomade qui nous rendrait amis
on cherche sans savoir une nuit efficace
un ciel qui roule de plus haut
sans doute l’autre endroit
le premier mot ouvert
on cherche
l’éclat et son sort


Jules Supervielle – Survivre


Survivre

C’est un toit gris qui surnage
D’une vallée inondée,
C’est le haut d’un peuplier
Dont le reste est coquillage.
C’est quelque chose qui flotte
Très loin et tout près d’ici,
Et qui berce son souci
Dans un flot, puis dans un autre.
C’est l’âme d’un corridor
Entre des murs écroulés,
Une volute enroulée
De l’autre côté du sort,
Une tête renversée
Sur ses intimes pensées.
Le silence perd le nord
Et chantonne dans la mort.

(Jules Supervielle)

 

photo Franck Hurley -------- guerre de 14