voir l'art autrement – en relation avec les textes

Articles tagués “souliers

Paul Vincensini – dans l’arbre


01 pompiers-01

Nantu à arburu

Sè tontu
Ùn micca mì
Ùn sὸ micca corba
Sὸ i me scarpi
Chè dormu calchi volta nantu à l’àrburi

 

Dans l’arbre
T’es fou
Tire pas
C’est pas des corbeaux
C’est mes souliers
Je dors parfois dans les arbres.

 

 

De ce poète corse, on peut lire  aussi cette page...

 


Guy Goffette – Maintenant c’est le noir


peinture:       Franck Stella

Guy Goffette, Solo d’ombres (1983)« Maintenant c’est le noir »
Maintenant c’est le noir
Les mots c’était hier
dans le front de la pluie
à la risée des écoliers qui
traversent l’automne et la
littérature
comme l’enfer et le paradis
des marellesTu prêchais la conversion pénible
des mesures agraires
à des souliers vernis
des sabreuses de douze ans
qui pincent le nez des rues
et giflent la pudeur
des campagnes étroites

Tu prêchais dans les flammes
du bouleau du tilleul
à des glaciers qui n’ont
pas vu la mer encore
et qui la veulent tout de suite
et qui la veulent maintenant

Maintenant c’est le noir tu
changes un livre de place
comme s’il allait dépendre
de ce geste risible en soi
que le chant hyperbole de la poésie
–›  »maintenant c’est le noir »
–› impuissance créatrice,
d’où l’hésitation
entre poésie et prose te revienne
et détourne enfin
avec la poigne de la nuit
le cours forcé
de ta biographie


Astrid Waliszek – Tu dors ?


Tu dors ?

Les mots ricochent et se perdent dans la nuit
– Tu dors ? elle dit, puis se lève
chercher l’écho d’un sourire sous la pluie
se souvenir d’un petit bout de rêve
Imagine – cette fin serait un début
On dirait qu’on ne s’est pas connus
Entre hier et demain elle est nue
Ne sait pas, ne sait plus
C’est encore loin, demain ?
L’aujourd’hui tremble dans ses mains
A retenir ce qui n’est déjà plus
Les souliers à la main, elle s’enfuit
Court rejoindre un autre lit.
Une autre ombre est là, muette – Tu dors ?

Astrid Waliszek ©

© Chapala Dmitry
on peut retrouver les beaux textes  de Astrid Waliszek, sur le blog « les égarés »,  dont la visite est fortement conseillée…

Véronique Bizot… mon couronnement 02


Ben Vautier.       Peinture murale  Paris

Passé quatre-vingts ans, la rue paraît différente lorsqu’on a quelqu’un avec soi, les gens qui viennent en face ne se précipitent pas sur vous comme s’ils comptaient vous éliminer de la surface de la terre, ils ralentissent puis s’écartent, et parfois même vous accordent un regard.

Mon fils, dans son harnachement de cuir, avec ce manteau qui lui battait les flancs, n’y était sans doute pas pour rien – aussi bien a-t-il quelque chose d’attirant, ai-je pensé en lui coulant un regard de biais, sans parvenir à me faire une opinion -ou était-ce l’assortiment contradictoire que nous formions. Toujours est-il qu’il m’a semblé que j’avançais avec plus d’assurance,  bien qu’un pas en entraînant un autre, nous sommes arrivés place de la Madeleine sans que j’aie pratiquement fait usage de ma canne ni ressenti le plus petit essoufflement. 4 000 m² dédiés à l’homme, ai-je pu lire, puis je me suis retrouvé sur un escalator.

La suite m’échappe qui s’est perdue dans des détails d’encolures et de boutonnières agités par deux jeunes vendeurs apparemment très au fait de leur métier, et, pour finir, la fameuse question des souliers, sur laquelle, malgré leurs mines navrées, je suis resté intraitable.

Mon fils a insisté pour m’offrir tout l’attirail, et lorsqu’on nous a remis ce grand paquet, j’ai pensé qu’il ne contenait rien d’autre que mon ultime achat vestimentaire, ce qu’il savait aussi bien que moi, de sorte que l’épisode prenant tout à coup un tour inutilement solennel, nous avons traîné un petit moment du côté des accessoires, examinant une chose et l’autre, après quoi nous avons repris l’escalator.

Dans la rue, et alors que nous attendions à un passage piéton, j’ai demandé à mon fils où il vivait maintenant. J’ai ainsi appris qu’il avait racheté notre ancienne maison de Picardie, un corps de ferme en plein champ dans lequel sa mère s’est suicidée et que j’ai vendu du jour au lendemain, deux choses qu’il ne m’a pas pardonnées.

 

avec ce  deuxième extrait  que  je publie ici,    voir  aussi  l’article sur un autre ouvrage  de cette  auteure   » un avenir »

(  et du même coup visiter  le blog  très  documenté de  « ritournelle » )

 


Véronique Bizot… mon couronnement 01


peinture: Jim Dine

Je suis allé jusqu’au salon avec mes souliers à la main,

où j’ai trouvé un homme en manteau de cuir. Le pantalon aussi semblait en cuir, et à l’intérieur de tout ce cuir, c’était bien mon fils. Il y a longtemps que je ne l’avais vu, je le connais mal, mais je l’ai parfaitement reconnu et je me suis avancé dans la pièce.

Il m’a regardé des pieds à la tête, comme je suppose que j’avais dû le faire en le voyant, et il a eu ce sourire hérité de sa mère qui fait se déporter sa bouche mince en un rapide tressaillement latéral.

Je me suis assis pour enfiler mes souliers, que j’ai entrepris de lacer en me demandant ce qu’il venait faire là, dans quel pétrin il s’était fichu, puis j’ai voulu me relever, mais ça m’a pris plus de temps que prévu, il m’a fallu l’aide de mon fils, et quand j’ai été debout, sa main tenant fermement mon bras, un vertige m’a pris et j’ai bien failli appeler Mme Ambrunaz. Mon fils me dépassait d’une bonne tête, ce qui n’était pas le cas la dernière fois que je l’ai vu, et ce n’est certainement pas qu’il avait grandi, n’est-ce pas, on ne grandit plus à soixante ans. De près, il faisait largement son âge.

Que de perturbations, ai-je pensé. Eh bien, ai-je dit, te voilà, et je me suis rassis.

Ne fais pas attention au désordre, ai-je ajouté comme il regardait autour de lui, puis je me suis rappelé qu’il était brocanteur, du moins l’était-il aux dernières nouvelles. Tu tombes bien, ai-je encore ajouté, figure-toi que je viens tout juste de commencer à déblayer mes placards.

Si quelque chose de ce fourbi t’intéresse, emporte-le donc, personnellement je n’ai besoin que de ce fauteuil dans lequel je suis assis, pas question de me séparer de ce fauteuil, ni de ce petit tabouret où il m’arrive d’allonger les jambes. Le reste est à toi. Tu as salué Mme Ambrunaz ?

Papa, a dit mon fils, et j’ai pratiquement sursauté de m’entendre appeler papa par cet homme vieillissant, mais il est un fait que mon fils a toujours agi de façon imprévue, aussi ai-je affecté de n’avoir pas entendu. J’hésitais maintenant à lui demander ce qu’il était venu faire, et donc à m’attirer des reproches sur mon insensibilité, etc.

Mon fils m’a constamment tout reproché et tout ce qu’il m’a reproché, il l’a entassé dans le sac de mon insensibilité, après quoi il s’en est allé vivre sa vie, flanqué de ce sac plein de mon insensibilité. Dieu sait où il s’en est débarrassé et si même il s’en est débarrassé ; à le voir, rien ne dit qu’il l’ait fait. Un enfant aimable, puis un esprit prometteur et pour finir, ce déluge de ressentiment.

Toujours la même histoire, semble-t-il. Mme Ambrunaz est entrée au salon avec un plateau encombré de boissons que mon fils, s’avançant vers elle, lui a retiré des mains, ce qui m’a fait réaliser combien elle est devenue vieille, elle aussi, maigre silhouette persistant cependant à venir chaque jour effectuer ces quelques dérisoires tâches domestiques qui donnent un semblant de maintien à tout.

Il doit s’acheter un costume neuf, a-t-elle déclaré en me désignant du menton, puis elle a quitté la pièce et mon fils a voulu savoir pourquoi il me fallait un costume neuf.

Et pourquoi donc te faut-il un costume neuf? a-t-il demandé après s’être assis, sans doute soulagé de l’anodine tournure que prenaient les choses.

Allons-y pour cette conversation, ai-je pensé, et je l’ai informé de mon couronnement, ainsi que du contenu inexploitable de ma penderie, à la suite de quoi il est apparu qu’il n’avait rien de plus urgent que de m’accompagner dans un magasin et nous avons mis nos manteaux.

extrait  de « mon couronnement »–   un roman  au ton très particulier,voir la critique  de Télérama

remarquable  petit ouvrage  paru  chez  Actes/sud