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Cesare Pavèse – Rencontre


peinture Alan Lakin

Ces dures collines qui ont façonné mon corps
et qui ébranlent en lui autant de souvenirs,
m’ont fait entrevoir le prodige de cette femme
qui ne sait que je la vis sans réussir à la comprendre.

Un soir, je l’ai rencontrée : tache plus claire
sous les étoiles incertaines, dans la brume d’été.
Le parfum des collines flottait tout autour
plus profond que l’ombre et soudain une voix résonna
qu’on eût dit surgie de ces collines, voix plus nette
et plus âpre à la fois, une voix de saisons oubliées.

Quelquefois je la vois, elle vit devant mes yeux,
définie, immuable, tel un souvenir.
Jamais je n’ai pu la saisir : sa réalité
chaque fois m’échappe et m’emporte au loin.

Je ne sais si elle est belle. Elle est jeune entre les femmes :
lorsque je pense à elle, un lointain souvenir
d’une enfance vécue parmi ces collines, me surprend
tellement elle est jeune.

Elle ressemble au matin. Ses yeux me suggèrent
tous les ciels lointains de ces matins anciens.
Et son regard enferme un tenace dessein : la plus nette lumière
que sur ces collines l’aube ait jamais connue.

Je l’ai créée du fond de toutes les choses
qui me sont le plus chères sans réussir à la comprendre.

In Travailler fatigue, © Poésie/Gallimard, p.51


Vole la poussière des sentiers – (Susanne Derève)


Janis Lauva (Lettonie 1906-1986)

 

 

Vole la poussière des sentiers, 

la mer est au bout du voyage

battant et rebattant les cartes du temps,

offerte aux pluies d’été

au crépitement de l’averse,

à son frileux masque de brume. 

 

Dans la soudaine échappée de lumière,

l’ombre s’altère, 

le fil des pierres heurte le pas,

et  le pas cherche en vain

l’empreinte  d’autrefois …                                                                          

 

Seule la mer sait rebrousser chemin,

ciseler le temps avec une précision

de métronome,

imprimer  à l’estran  le va et vient du flot,

épouser chaque pierre

de son baiser de sel     

                                                                                                   

Vole la poussière des sentiers, 

les mots modèlent en vain

la pâte du silence,

l’argile grise des jours enfuis . 

La mer seule dit l’absence

 

 

 


Souvenir d’école – ( Susanne Derève) –


Françoise Pétrovitch – Fillette à l’oiseau ( exposition Fonds Leclerc pour la culture – Landerneau)

 

Une fleur de papier  qu’on fixait à la toile

ou l’aile d’un moineau 

le froissement du crépon sur la peau

la soie délicatement abandonnée

au point de colle 

…  un  souvenir d’école

Et  dans la cage de l’oiseau l’éblouissement du vol

vertige funambule  l’éclipse des pinceaux 

un frémissement d’ailes

le vert brillant des plumes

l’ocelle noire de deux  yeux affolés

et sous le fin duvet le cœur désordonné  

de l’oiseau

petit corps tiède entre mes mains

qui  me disait la vie  dans une histoire sans paroles   

l’air de rien

                                                    

 

 


Francis Blanche – Toi que voilà –


Horloge astronomique de la cathédrale Saint-Jean Lyon
                              
                              J'ai tout donné au soleil sauf mon ombre...

					Guillaume Apollinaire
 

			
Laisse couler le temps sous les doigts de l’horloge...
	J’ai bu l’oubli dans un verre brisé...
Le lustre semble un grand chagrin cristallisé
et l’heure - ô l’heure!... - est un miroir qui m’interroge...

Chaque date est un anniversaire oublié
et - souvent sans que tu le saches -
au creux de chaque jour se cache
un souvenir... presque un regret
si n’est brisé le lien secret
par lequel tout à tout s’attache...

	Et c’est par vagues que revient
	l’image des hiers si proches... si lointains!

        Le nez collé à la fenêtre
        tu regardes tomber la neige...
        Tout autour montent les maisons..
        Te voilà marchant à tâtons 
        dans les souterrains du collège.

Je te retrouve même
dans l'arrière-salle d’un bistrot
(le dôme Saint-Paul... te souviens-tu ?...)
pendant la classe de philo,
tu manges des croissants avec un café crème...
et Claude, qui veut être avocat, te parle en son langage
des droits contractuels issus du mariage...

Dans un auditorium où luisent des « silence »
te voilà devant un micro qui broie tes mots et qui les 
                                                    lance
aux quatre vents de la France...

Puis par un matin de fin août
quelqu'un que tu aimais bien sans le savoir, est mort
                                          tout à coup...
Un soir d'été, tu quittes toutes les choses familières...
À l'horizon, une mitrailleuse s’exaspère...
Et le pays se plie en deux comme une porte à glissière
Te voilà filant à soixante à l’heure derrière un camion
où rient des aviateurs qui n'ont plus leurs avions...
Ils mangent du jambon rose comme l'aurore.
En trombe on traversait Rabastens-de-Bigorre...

Tu as laissé dans un vallon de la Dordogne un peu
de ton espoir, de ton sourire... Il pleut...
Un autogire t’a sauvé la vie près de Périgueux.

Te voilà rédacteur d’un journal comme il faut
où les linotypistes ont tous un pied bot -
et chaque jour, ciseaux en main, vers midi
tu fais de la dentelle avec les quotidiens de Paris...


Et le temps passe... ton destin
se joue sur les rythmes d’automobiles ou de trains

... et puis, volant partout comme des papillons 
                                          de flamme,
tous ces regards tendres de filles femmes...
            Qu’ils soient rieurs ou tristes, 
            gais ou mélancoliques,

   ce sont les reflets des instants
qui sont gravés tout entiers dans le temps...
Quels qu’ils soient, ne les renie à aucun moment
   car tous ces souvenirs ne te trahiront jamais...
   Ils seront toujours là comme ils étaient...

... et même celui-là... ce regard presque bleu
       ces cheveux presque blonds, ce rire presque triste...
comme un roman mort-né qui se mélancolise,
tout cela a la douceur des espoirs pas tout à fait perdus...
et c’est tout ce qu'on demande aux reflets des miroirs...

Le souvenir, ce n’est qu’un regret apaisé
qui vient flotter comme un parfum de sauge...

Laisse couler le temps sous les doigts de l'horloge...

J ai bu l'oubli dans un verre brisé...



 

Francis Blanche

MON OURSIN ET MOI

Le Castor Astral


Walter Helmut Fritz – mon signet


photo RC – Marseille 2017

hier fut un brin d’herbe
assez éphémère

pour dans le souvenir
resplendir, pour dire

un chemin qui
continue à vibrer

dans ce poudroiement de lumière
qui ne cesse de

défricher la ténèbre.

extrait de « cortège de masques » éditions Cheyne


Feston d’automne – (Susanne Derève)


PH-4 – Clyfford Still – 1952

.

Rouge feston des mues d’automne ,

qui vient aux nervures des feuilles

comme on suivrait les lignes de la main.

.

Je serrais si fort dans la mienne sa petite main d’enfant,

chaude et vibrante – le cœur battant d’un petit animal

palpitant sous mes doigts –

.

Son babil m’emportait, ses joues flambaient de froid.

Nous épuisions les jours à fouler dans les bois

d’épais tapis de feuilles mortes qui finiraient

en feux de joie.

.

J’aurais voulu saisir les bronzes et les ors

les soies brillantes de l’automne,

les écus de lumière inondant les futaies

mais déjà il n’était plus temps.

.

Les branches ne portaient plus

que le rire cristallin de l’enfant

étincelant dans le silence .

.

Puis, les bois se sont tus …

et d’un pas ingénu s’en est allée l’enfance.

.


Pontaniou – (Susanne Derève )-


 

.

En longeant les murs délabrés de l’ancienne prison

de Pontaniou  sous le fil bleu des grues

je me disais, suspendue à ton bras :

«  Te retrouver est comme aimer une première fois,

     et la vie une fleur vagabonde ».

De sa corolle ouverte  renaissait ton sourire.  

Que serions-nous demain ?

En ce joyeux Dimanche d’automne 

les enfants babillaient  sous les claires verrières

de l’ancien Arsenal.

La rue de Saint-Malo retentissait de rires.

Verrions-nous  un jour des rideaux aux fenêtres 

de l’austère prison , 

et des roses y fleurir ?

voir expositions/anciennes/prisons/pontaniou-ombres-et-lumieres/

                                 


Constantin Cavafis – Devant la maison –


Henri Rousseau – Une banlieue
Hier, en marchant dans un faubourg 
éloigné, je suis passé devant la maison 
que je fréquentais quand j’étais très jeune.
C’est là qu’Éros s’était emparé de mon corps 
avec sa délicieuse vigueur.

                             Et hier,
quand j’ai emprunté cette vieille rue,
aussitôt les trottoirs, les magasins, les pierres,
se sont retrouvés embellis par l’enchantement de l’amour,
jusqu'aux murs, balcons et fenêtres;
il n’y avait plus rien de sordide.

Et comme je restais là, en train de regarder la porte, 
comme je restais à m’attarder devant la maison, 
mon être tout entier libérait en retour 
l'émotion d’un plaisir qui s’était conservé intact. 





En attendant les barbares

et autres poèmes

Poésie Gallimard


Toussaint – Susanne Derève –


Pierre Rochereau – cimetière de Léhon

.

Ne parle pas de chrysanthèmes

c’est Toussaint

Ne me parle pas des pierres

c’est cimetière

La mort est un jour sans fin

et la faim me tenaille de vivre

encore

A Toussaint autrefois

c’était toujours Dimanche

parmi les fleurs

Maman se serrait contre moi

j’étais la chaleur des corps ensevelis

contre le sien     un bouclier ardent

Je faisais face au poids charnel

du chagrin      aux servitudes de l’oubli

Nos pas crissaient dans les allées

et les fleurs immobiles taisaient

lentement  leurs couleurs

Moi, pendue à son bras  

spectateur  du tendre  passé

je ne voulais pas que s’étiole l’amour

Je priais qu’il dure toujours    

.

.    

                                                                           


Ceija Stojka – Chrysanthèmes –


Egon Schiele – Chrysanthème blanc –

.

.

Chrysanthème, quand je te vois,

mon cœur me fait aussi très mal.

Tu étais la fleur de mon père,

il te caressait et aimait ton parfum.

Il est une chose que je ne saurai pas :

est-ce qu’à Dachau aussi il a vu des chrysanthèmes ?

Qui sait, qui sait !

Mais il est une chose que fort bien je sais, que mon père

dans ses pensées chantait pour ma mère :

Je t’offre des chrysanthèmes blancs

pour notre anniversaire de mariage…

Belle fleur, tu resplendis en automne,

le temps de la Toussaint approche,

de la mort de la mort.

Tu resplendis, chrysanthème blanc,

 je te vénère,

car tu me rappelles mon père

et ornes sa tombe.

Ainsi ne se sent-il pas seul,

et si tes feuilles tombent sur sa tombe,

ce sont des pensées qu’à moi aussi il adresse.

.

.

.

Chrysanthème wenn ich dich seh’

dann tut mein Herz mir auch sehr weh

Du warst die Blume meines Vaters

er streichelte dich und liebte deinen Duft.

Das was ich nicht erfahren werde ist

ob er auch in Dachau Chrysanthemen sah.

Wer weiβ, wer weiβ !

Doch eines weiβ ich ganz genau: Daβ mein Vater

in seinen Gedanken sang für meine Mama :

Weiβe Chrysanthemen

schenk ich Dir zum Hochzeitstag …

Du schöne Blume strahlst im Herbst

es naht die Zeit der Allerheiligen

des Todes Tod.

Du strahlst, weiβe Chrysanthème

ich habe Ehrfurcht vor dir

denn du erinnerst mich an meinen Vater

und schmückst sein Grab.

So fühlt er sich nicht allein

und fallen deine Blätter auf sein Grab

so sind es Grüβe auch an mich von ihm

.

.

.

.

Auschwitz est mon manteau

et autres chants tsiganes

Editions Bruno Doucey


Avec l’ombre de Jupiter – ( RC )


montage perso

Je photographie toujours ton ombre,
et la nuit surgissant de tes yeux .

Les planètes se confrontent à l’avenir
quand les chandelles s’éteignent
dans un souffle, sous le regard sombre
des statues des dieux.

Ceux qui sont descendus de l’Olympe
ont délaissé leur empire,
les métamorphoses d’un univers
qui leur échappe.

L’ombre est celle de Jupiter,
qui rit encore sous cape .

Elle a grandi dans mon souvenir,
davantage qu’une sage imagerie
des héros de la mythologie
que la mémoire invoque .

Diane a les yeux fermés.
Son tombeau restera ouvert .
Il suffir que je l’évoque,
pour me retrouver dans d’autres lieux,
entouré de colonnes romaines .

C’est un site où règne le mystère,
où de ta bouche jaillit une fontaine,
l’argent des oliviers centenaires.

La nuit surgira de tes yeux .


Le chercheur d’absolu – (Susanne Derève)



Barthélemy d’Eyck : Triptyque de l’Annonciation d’Aix (détail)


 

Tu  conservais les fleurs des champs

dans  les pages des livres

Ce muguet de printemps que je t’avais offert

je l’ai trouvé séché, comme un jalon,

comme un repère,

un doux secret qu’abritait

Le chercheur d’absolu.

Sans doute  ainsi as-tu vécu

traquant  tes rêves solitaires. 

 

 

  

Et  de ces passages annotés,

est-il  un mot à effacer,

est-il une phrase,  un regret

un voyage à Cythère

dont on tairait  l’écho

une voix égarée

la trace d’un sanglot

 

 

une prière  tue

à jamais prisonnière                     

d’Un chercheur d’absolu

aux pages écornées  

que ronge la poussière

 

 

 


Immortelles – Rendez-vous de Novembre ( SD/RC)


 

cimetière marin de Talmont sur Gironde Christian COULAIS
Chrysanthèmes – photo C. Coulais

 

 

Ce sont des fleurs glacées

qu’on offre par brassées                 

à des jardins de pierres

 

ces cimetières frileux                 

antichambres aux adieux

des drames ordinaires

 

ces fleurs que la Camarde

accueille goguenarde

au coin d’un marbre noir

 

qu’on abandonne au vent

au grésil aux tourments

d’un sombre purgatoire    

 

ce sont les fleurs perdues                                                         

des amours éperdues

hommages dérisoires                        

 

tendus comme des mains

aux souvenirs défunts

aux ponts de la mémoire

 

corolles sans parfum                                                                        

sans pétales et sans tain

que la lumière captive                                         

                                                        

d’un Novembre morose

habille  d’ors et de roses                                

tel un baiser de  givre   

 

une douleur éclose

au parterre  où reposent

dans l’étreinte du soir

 

ces blanches immortelles

des regrets éternels

comme des encensoirs                                       SD 02 2017

 

 

C’est le rendez-vous de novembre,
celui des rendez-vous manqués.

On dépose sur le marbre,
des brassées de chrysanthèmes

et parfois des roses
devant les stèles grises :

peut-être que les morts
comprennent le langage des fleurs

ou voudraient prolonger leur vie,
d’où la couleur s’enfuit.

Une offrande ultime:
D’autres se décomposent en résine.

Le jardin de pierres,
se rappelle des vivants d’hier

Les tombes sont des demeures de silence,
elles se fichent des assauts du lierre,

des allées de gravillons blancs,
comme des saisons sur la terre .

Pour se rafraîchir la mémoire,
on a gravé les patronymes :

Il y a comme un arbre généalogique,
qui se penche sur la famille,

des ancêtres
jusqu’aux lointaines cousines…

Tout cela bien aligné
dans les allées numérotées.

En ce qui me concerne
je ne serai pas locataire

d’un caveau six pieds sous terre…
et si tu viens un jour de novembre

tu pourras t’en retourner,
il y a longtemps que je serai parti en fumée :

je ne participe pas au décor :
pas de crime, pas de corps :

même la police, en automne
ne trouvera pas d’indices de notre homme :

si tu en cherches la raison , la clef est dans ce poème   (car j’ai toujours détesté les chrysanthèmes)…

RC    02 2018

 

 


Je me souviens du vent dans mes feuilles – ( RC )


Rain on Leaf 6372654231[K].jpg

Je reprends quelques paroles,
d’une chanson engloutie
par des années d’oubli,
mais moi je me souviens
du vent dans mes feuilles,
car l’arbre que je suis
a davantage de mémoire
que celle des hommes,
car celles arrachées par l’automne .
même si elles se sont ocrées,
recroquevillées, desséchées
puis tombées en poussière
me rappellent les hiers.

Mais il n’y a pas de deuil
puisque malgré l’hiver
le gel sévère
est encore teinté d’éphémère;
les feuilles, je les renouvelle,
de manière providentielle
car tu sais que mon bois
toujours verdoie
aux futurs printemps
et reste vigilant
pour ne pas laisser périr
les souvenirs.

 

  • RC – août 2019

Ciseler l’image du souvenir – (Susanne Derève)


 

imogen Cunningham fleurs

 Imogen Cunningham – Hands and Aloe Plicatilis

 

 

Blanche colombe entre les mains

de l’oiseleur

vent tiède à la cime des trembles

les doigts du matin sur ma peau

 

Soleil      sang noir jeté sur l’eau

 

N’effacera pas le souvenir des doigts

de la nuit

n’effacera rien des souvenirs

ne fera rien

que marteler le bruit du sang à mes tempes

encore et encore

jusqu’à me fondre dans le souvenir

 

Regarde-moi ciseler l’image

de  mon   souvenir

avec le poinçon du graveur

 

– est-ce   pour toi    la même

oiseleur qui soupire –

 

 

 


Jean-Pierre Andrevon – Élie


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photo Ayashok

 

 

Élie

 

Mon ami

le petit Élie

juif

est mort à Paris

cet été

dans son lit

le petit Élie

n’était plus si petit

il avait mon âge

à peu près

je l’avais connu

en mille neuf cent quarante-quatre

nous avions trois ans

ou quatre

nous habitions

la même maison

moi au premier

lui au dernier

une seule pièce

sous les toits

une chambre de bonne

comme on disait

avec sa mère

et pas de père

sa mère qui était bonne

précisément

il m’avait dit

un jour dans la cour

où nous jouions

aux billes en terre

sans soucis

des rumeurs et des tremblements

de la ville au-dehors

il m’avait dit

tu sais je suis

juif

mais il ne faut le dire

à personne

juif je ne savais pas

ce que c’était

on n’en parlait pas

chez moi

ou alors à mots couverts

avec des drôles

de regards

mais pour faire plaisir

à mon ami Élie

je n’ai rien dit

à personne

surtout pas

à mes parents

qui sont morts

depuis longtemps

juif

j’ai appris plus tard

ce que c’était

quand j’ai grandi

quand j’ai appris

quand j’ai lu

quand on m’a dit

et Élie

comme moi a grandi

loin de cet hiver-là

loin de ce temps-là

d’Auschwitz et de

Treblinka

et puis

il a mené sa vis

jusqu’à sa mort

dans son lit

une vie ordinaire

qui ne vaut pas la peine

d’en faire une histoire

que j’écris quand même

ce soir

parce que

cet hiver-là

qui peut toujours

revenir

il ne faut pas

cesser

de s’en souvenir

 

Jean-Pierre Andrevon (né en 1937) in Obstinément des femmes des chats et des oiseaux, éditions Le pédalo ivre, collection poésie, 2016


Louis Aragon – Elsa au miroir


LEONARD DE VINCI ETUDE DE TETE

 

                              LEONARD DE VINCI    Etude de tête

 

 

 

C’était au beau milieu de notre tragédie

Et pendant un long jour assise à son miroir

Elle peignait ses cheveux d’or  Je croyais voir

Ses patientes mains calmer un incendie

C’était au beau milieu de notre tragédie

 

Et pendant un long jour assise à son miroir

Elle peignait ses cheveux d’or  et j’aurais dit

C’était au beau milieu de notre tragédie

Qu’elle jouait un air de harpe sans y croire

Pendant tout ce long jour assise à son miroir

 

Elle peignait ses cheveux d’or  et j’aurais dit

Qu’elle martyrisait à plaisir sa mémoire

Pendant tout ce long jour assise à son miroir

A ranimer les fleurs sans fin de l’incendie

Sans dire ce qu’une autre à sa place aurait dit

 

Elle martyrisait à plaisir sa mémoire

C’était au beau milieu de notre tragédie

Le monde ressemblait à ce miroir maudit

Le peigne partageait les feux de cette moire

Et ces feux éclairaient des coins de ma mémoire

 

C’était au beau milieu de notre tragédie

Comme dans la semaine est assis le jeudi

 

Et pendant un long jour assise à sa mémoire

Elle voyait au loin mourir dans son miroir

 

Un à un les acteurs de notre tragédie                   _

Et qui sont les meilleurs de ce monde maudit

 

Et vous savez leurs noms sans que je les aie dits

Et ce que signifient les flammes des longs soirs

 

Et ses cheveux dorés quand elle  vient s’asseoir

Et peigner sans rien dire un reflet d’incendie

 

       

La diane française – Seghers  Poésie d’abord


Oubli (2) – Susanne Derève


LE BA DANG LBD115-lotus-1953-encre-427x600

                       LE BA DANG  Lotus (1953 – encre )

 

Cendres légères

cendres du passé

de l’innocence aveugle

 

Ces richesses  que j’étreins

que j’embrasse entre veille et sommeil

sont-elles nées du rêve sans cesse formé           

et reformé

d’un bonheur qu’on s’apprête à cueillir

comme les fleurs d’un très ancien voyage

ce souvenir que j’entrelace                                         

comme un ruban entre les doigts

avec les mots que tu m’envoies

 

 

Un corps qui ploie sur l’eau

la barque  silencieuse

la main effeuille les lotus roses  

à fleur d’eau    

Sous la roche suintante 

l’écho

peut-être de ta voix que j’invente       

 

             

 Les rames glissent en ombres  grises

au-delà  du miroir

surface sans reflet que les nuages

le grain des pierres

un livre ouvert sur des images

dont je trace le cours pas à pas

 

 

 Cendres légères

Est-ce une rêverie que tu as désarmée

l’innocence solaire

que tu m’offres à mains nues                                           

que je recueille avec les vestiges

des nuits passées

 

Aurores bues

de  tendresse   de douceur

de ces mots tus 

que je t’adresse

avant qu’ils ne se figent    

 

et que tu me retournes

comme le bouquet vivace 

d’une promesse de bonheur

 


Guillevic – Chanson


 

                                 Résultat de recherche d'images pour "nicolas de stael nus"                                         Nicolas DE STAEL  Etude de nu,

 

 

N’était peut-être pas venue,

Quand tu croyais l’avoir tenue.

 

N’était peut-être jamais née,

Ton souvenir, ton épousée,

 

Etait peut-être dans tes bras,

Lorsque tu la pleurais tout bas.

 

Avait peut-être un corps tout chaud,

C’était pour toi, c’était trop beau.

 

Avait peut-être deux regards,

L’un pour t’aimer, l’autre pour quoi ?

 

N’était peut-être que douceur,

Quand c’était toi craignant ton cœur.

 

A peut-être saigné ton sang

Pour que tu sois cet innocent.

 

Peut-être née, peut-être morte,

Pour que tes jours, tes nuits la portent.

 

Peut-être t’aura tant aimé

Que jamais ne s’en est allée.

 

Est restée, si elle est venue,

Et contre toi se serre nue.

 

 

Sphère (Chansons) Poésie Gallimard

 


Fleur recluse – ( RC )


Cim  Chanac      10.JPG

photo perso –   Chanac

 

 

C’est comme un coeur
qui garde sa couleur
encore quelque temps :
il parle doucement
de ses quelques printemps
vécus bien avant .
–         C’est une fleur à l’abri de l’air,
qui, par quelque mystère
        jamais ne fane,
mais ses teintes diaphanes
à defaut de mourir,
finissent toujours par pâlir .

Détachée de la terre ,
elle est prisonnière
d’une gangue en plastique,
un procédé bien pratique
pour que la fleur
donne l’illusion de fraîcheur .
–     C’est comme un coeur
qui cache sa douleur ,
et sa mémoire,
dans un bocal de laboratoire,
( une sorte de symbole
conservé dans le formol ) .

Une fleur de souvenir ,
l’évocation d’un soupir :
celui de la dépouille
devant laquelle on s’agenouille :
les larmes que l’on a versées,
au milieu des pots renversés .
        C’est comme s’il était interdit
à la fleur,       d’être flétrie :
elle,       immobilisée ,
figée, muséifiée,
( églantine sans épines,
au milieu de la résine ) .

A son tour de vieillir :
         elle va lentement dépérir :
le plastique fendille, craque
ou devient opaque :
         les vieux pétales
cachés derrière un voile
entament leur retrait :
d’un pâle reflet
où les couleurs se diffusent :
       la rose recluse
se ferait virtuelle :
–    elle en contredit l’éternel –


RC – nov 2017


Patti Smith – M Train – ( le temps réel )


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J’ai refermé mon carnet et suis restée assise dans le café en réfléchissant au temps réel.

S’agit-il d’un temps ininterrompu ? Juste le présent ?

Nos pensées ne sont-elles rien d’autre que des trains qui passent, sans arrêts, sans épaisseur, fonçant à grande vitesse devant des affiches dont les images se répètent ?

On saisit un fragment depuis son siège près de la vitre, puis un autre fragment du cadre suivant strictement identique.

Si j’écris au présent, mais que je digresse, est-ce encore du temps réel ?

Le temps réel, me disais-je, ne peut être divisé en sections, comme les chiffres sur une horloge. Si j’écris à propos du passé tout en demeurant simultanément dans le présent, suis-je encore dans le temps réel ?

Peut-être n’y a-t-il ni passé ni futur, mais seulement un perpétuel présent qui contient cette trinité du souvenir.

J’ai regardé dans la rue et remarqué le changement de lumière. Le soleil était peut-être passé derrière un nuage. Peut-être le temps s’était-il enfui ? 

Patti Smith « M Train « 


Susanne Dereve – Offrande


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nécropole rupestre – Abbaye de St Roman – Gard

 

De charogne ou de cendre le jour où Elle viendra

choisissez un bon bois de chêne, lisse au toucher, robuste et clair, 

gardez-moi des vaines offrandes,

ces urnes que les us épandent en sombres paraboles abandonnées au vent,

aux rumeurs infécondes et sourdes du levant

et qu’un bras malhabile se devrait de répandre au-delà du silence

comme on boit le calice âcre de la souffrance     

 

De charogne ou de cendre le jour où Elle viendra

choisissez un carré de terre,

de ce terreau qu’égrainera la pelle d’un ton clair  

il faut du temps il faut des fleurs pour oublier

il faut ce marbre uni où poser des œillets     

l’herme aux lueurs du soir est plus doux au malheur que ces brumes d’errance le vent a-t-il jamais  séché les larmes de douleur

 

De cendre ou de poussière lorsque le temps viendra

choisissez un bon bois de chêne lisse au toucher, robuste et clair

et dans ce vieux pays de Rance enterrez-moi près de mon père.

 

 

suivi de ma  « réponse »

 

Quel que soit le carré de terre,
que des pelles viendront blesser
la pierre ou le marbre,
l’ombre des cyprès,
les noeuds de leurs racines,
auprès de toi,

Quel que soit le vent,
qui répandra les cendres,
comme autant de paroles vaines,
et aussi les fleurs
qui meurent, de même,
dans leur vase,

Il y aura un temps pour oublier,
lorsque les mousses
auront reconquis la pierre gravée,
les pluies effacé les lettres :
              – même la douleur 
ne peut prétendre à l’éternité .

Que l’on enterre une princesse
avec ses bijoux,
et toutes ses parures,
ne la fait pas voyager plus vite
sur le bateau
de l’au-delà…

Ce qu’il en reste
après quelques siècles :
>          quelques offrandes,
et des os blanchis
ne nous rendent pas sa parole
et le ton de sa voix.

A se dissoudre complètement
dans l’infini,
                         c’est encore modestie :
– On pourra dire « elle a été » -,
mais le temps du souvenir,
se porte seulement dans le coeur des vivants .


RC

 

:

 


Jacques Borel – la trace


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LA TRACE

 

À qui veux-tu parler ?

Les trottoirs sont déserts,

Un petit soleil mort

Ou le crachat d’hier

Se sèche sur le mur.

O veine de mica,

Tesson, mucus, paupière,

Trace d’une lueur

Absorbée par la pierre,

Ne t’éteins pas encore,

Reste d’un geste humain

Ou souvenir du jour,

Illumine ce peu

D’espace consolable

Où ma vie comme un poing

Serre ses derniers rêves  .

 

extrait de  « sur les murs du temps »


Hugues Labrusse – L’indésirable


 

( – à Gaston Puel )

Détail de la façade ouest de l'église (XIIe s.) d'Aulnay-en-Saintonge (Charente-Maritime, France) 15216914856.jpg

sculptures –  Aulnay de Saintonge

Jour indivisé

Des pierres arrondissaient les angles.
Le soleil s’en allait.
Deux poutres reliées par une traverse.
Un chien hagard plonge dans les broussailles.
On n’arrache pas un sourire à l’écorce.

Lendemain

Dans la continuité de la masse, en guise de visage.
Le feu âpre transit le cône de marbre.
Tard, dans l’été,     la figure roule dans ta paume.
Son oubli fut le dernier souvenir qu’elle te laissa.

Surlendemain

Notre sœur à tête d’animal, notre peur encore muette et ses fleurs de terre
ses onguents de serpents, la saveur de sa lumière et de sa fatigue.
Ses mains ne remuaient pas encore.
Toujours plus tard
L’atrocité rêve à son écuelle en bois.
Du sommet de la montagne dévalent des étoiles épineuses.
Ton œil est de glace. Tu crains l’aiguille de métal qui te sert à coudre le ciel.
Laisse battre les volets.


Marina Tsvetaieva – A Alia


À Alia*

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Un jour, ô ma gracieuse créature,

Je deviendrai pour toi un souvenir,

Perdu dans tes yeux bleus, au loin

De ta mémoire, dans le lointain.

Tu oublieras : et mon profil au nez busqué,

Et mon front couronné de fumée,

Mon rire importun et fréquent

Ma main calleuse aux bagues d’argent,

Notre logis d’amant, notre grenier cabine,

De mes papiers la confusion divine,

L’année terrible : malheurs et liesse

De ton enfance, de ma jeunesse.

 

(Moscou 1919, sa fille Ariadna allait avoir huit ans.)


Lucie Taïeb – Nous ne reviendrons plus ici


 

 

 

peinture: Adrew Wyeth Dodges Ridge

peinture: Adrew Wyeth Dodges Ridge

nous ne reviendrons plus ici nous n’avons plus les clefs c’est aussi bien ce lieu n’était plus adapté à la fatigue croissante. rien ne me manquera sinon ce que je voyais au matin depuis mon lit par la fenêtre mansardée un fragment d’arbre conifère. les lieux nous oublient et nous hantent sans nostalgie ils sont heureux et nous errons de halte en halte à demander « où sont nos morts » à des gens qui ne les ont jamais connus. Si je savais qui de mon cœur ou de ma tête me joue ce tour de garder souvenir de ce que mon regard ne pourra plus saisir d’un coup sec et sans remords, je l’arracherais comme un organe inutile, qui trouble vainement le repos de mon âme, et autres effets indésirables.


Marceline Desbordes – Les roses de Saadi


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J’ai voulu ce matin te rapporter des roses ;

Mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes

Que les nœuds trop serrés n’ont pu les contenir.

Les nœuds ont éclaté.         Les roses, envolées

Dans le vent,  à la mer        s’en sont toutes allées,

Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir ;

La vague en a paru rouge et comme enflammée.

Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée…

Respires-en sur moi l’odorant souvenir.

 

 

Marceline DESBORDES-VALMORE « Poésies inédites »