voir l'art autrement – en relation avec les textes

Articles tagués “Susanne Derève

Arcs-en-ciel – (Susanne Derève) –


Miguel Barcelo – Diluvio

.

Lumineuse est la vie  qui trace

de ses pinceaux de joyeux arcs-en-ciel

sur l’eau après l’orage

              ***

Mais j’ai vu  ce matin

à même le trottoir

sur le pavé luisant de l’averse

des hommes de carton

qui disent les chiens ont faim

.

Les chiens ont faim et les hommes se taisent

les chiens aboient   les voix s’aigrissent 

dans le cliquetis des chaines

Les hommes ont soif et les chiens traînent

des laisses inutiles

              ***

Que tout semble soudain dérisoire

de ce qu’on emporte avec soi

petites joies enrubannées

dans leurs pochettes de papier

chinées aux vitres lumineuses

aux enseignes dorées

douces fanfreluches de l’insouciance

innocentes peluches

              ***

Innocentes ?  Souviens-toi 

pareil à une pendule cassée

qui indiquerait obstinément l’heure

de l’éternelle enfance

ton vieil ours

dans le fauteuil de moleskine rouge

spectateur contraint  des années                                                         

              ***

Un paradis perdu l’enfance

S’en dépouiller , c’est comme un jour chuter

de l’arbre et ne plus pouvoir y grimper

Hâtons-nous, de faire provision de tendresse

               ***

Je nouerai les bras autour de ton cou

Dérobe-moi au monde

Ce soir, je ne veux  plus rien savoir

de la souffrance

Main dans la main elles vont

misère   douleur   souffrance

gâter la joie des gens heureux 

               ***

Eux qui n’ont pas d’histoire

J’en avais une pourtant à raconter

dont tu étais héraut

le pinceau à la main

– la valse des couleurs disais – je –

Tu savais peindre des musiques

le blanc velours du piano

et le bleu fluté des trompettes

le feu étincelant du saxophone

et le sombre rubis des cordes    

                                    

Big band – la dernière note ?

un habit d’Arlequin

un rire clair de Comedia del arte

               ***

Mais le  réveil du premier train

est d’un gris sale d’avant  le jour

coulant traîtreusement à travers les persiennes

dans le long chuintement des rails

Où auront-ils dormi ceux du trottoir 

sous la pluie fine

dans quelle noire encoignure de porte ?

               ***


Enfant-roi – (Susanne Derève)


Odilon Redon – Enfant endormi

.

Non je  n’irai pas réveiller l’enfant-roi

qui sommeille

dans la vive clarté du matin,

car le ciel est si  bleu,

les pins si verts,

les cimes si  brillantes

qu’ils portent en eux leur propre fin

annonciatrice d’orage.

.

.

Je le laisserai dormir à poings fermés

dans l’ombre mauve  des persiennes,

livré  à la tiédeur  des draps,

à la quiétude ailée  de ses rêves                                  

et je refermerai doucement la porte

après moi .

.


Toussaint – Susanne Derève –


Pierre Rochereau – cimetière de Léhon

.

Ne parle pas de chrysanthèmes

c’est Toussaint

Ne me parle pas des pierres

c’est cimetière

La mort est un jour sans fin

et la faim me tenaille de vivre

encore

A Toussaint autrefois

c’était toujours Dimanche

parmi les fleurs

Maman se serrait contre moi

j’étais la chaleur des corps ensevelis

contre le sien     un bouclier ardent

Je faisais face au poids charnel

du chagrin      aux servitudes de l’oubli

Nos pas crissaient dans les allées

et les fleurs immobiles taisaient

lentement  leurs couleurs

Moi, pendue à son bras  

spectateur  du tendre  passé

je ne voulais pas que s’étiole l’amour

Je priais qu’il dure toujours    

.

.    

                                                                           


Les pépins de la pomme – (Susanne Derève)


René Chabrière – Quartier de pomme (Aquarelle)

.

Tu manges les pépins de la pomme

et moi   je les enterre

.

.

avec la poule qui picore

l’agneau de lait

le sabot du cheval

.

.

l’héliotrope et l’éphémère

le rayon de la ruche

le chant des cathédrales

.

.

Je n’emporte  dans ma musette

que ce rêve de toi

que je sème à tous vents  

.

.

un morceau de nid d’hirondelle

et l’œil affolé du faon

ce frisson de feu sous l’échine

sa course fauve à travers champs

.


De poésie et d’eau fraiche – (Susanne Derève)


René Chabrière – Encre et acylique

.

De poésie  d’eau fraiche

et d’une tache sur le mur peinte

aux couleurs du jour

–  de rouge automne –

on vivait

là où le soleil nous débusquait parfois

au coin d’une table de bois

oublieux des heures

mariant les rimes

soudain pressés  de nous frotter

à la douce chaleur de midi,

à sa  tiède  torpeur sur la peau

et de les remettre à plus tard

de se faire chantre de la nuit

car le soleil  griot du jour

se passait bien des mots

.


Le peintre oublie les étoiles – (Susanne Derève)


Katherine Bradford – Night sky

.

Ce n’est pas la nuit

Ce n’est que la profondeur du temps

à grands coups de pinceaux sur la toile

Le  peintre oublie les étoiles

et puis il les ajoute une à une

patiemment

On craint un grand chambardement

mais ce n’est qu’un peu de blanc titane

d’ocre ou de rouge magenta

qui reste collé sur les doigts


Ballade – Susanne Derève –


David Hockney -Pearblossom Highway

.

Un quartier de lune à la traîne

une rose qui fane au fond d’un encrier

et la mer, et la mer indolente

aux blancs reflets d’opale

aux reflets d’amarante

la mer étale

.

Nos rêves étaient pareils à ces moissons du ciel

qu’engrangent les nuages

chimériques

Traversent-ils les âges ?

.

Je ne sais pas

Je n’en sais rien

Je ne sais plus

.

Nos souvenirs étaient   verts    neufs

à peine imprimés dans la chair

et la chair imprimait en nous

le désir

le désir animal

et  de le satisfaire 

était le principal     

L’était-ce ?

.

Je ne sais pas

Je n’en sais rien

Je ne sais plus

.

Toujours est-il

qu’aujourd’hui est ailleurs

sur la page

page blanche

Nul besoin de crayon

De toi à moi lecteur

un fil plus ténu qu’un nylon

.

Bas nylon aux coutures lascives

talons aux aiguilles cursives

Etait-ce   utile   banal ?

.

Je ne sais pas

Je n’en sais rien

Je ne sais plus

.

J’allais naviguer sur les crêtes

nu-pieds

dans le vent sidéral

la barrière de corail était notre Saint-Graal

.

Apres avoir défait le socle des statues

avions-nous désappris

– sans doute-

qu’on ne s’écarte pas aussi loin de la route

sans dévier ?

.

66 un motel oublié                                       

Harley Davidson au  hasard

vers nulle part

Marilyn de carton-pâte

sourire  d’albâtre

asphalte défoncé

Etait-ce encore l’été ?

.

Je ne sais pas

Je n’en sais rien

Je ne sais plus

.

Reprendre la route

coûte que coûte   vaille que vaille

j’ai fini par rentrer au bercail

Le rêve n’avait plus sa place

– gagner sa croute –

Je t’ai aimé par contumace

Comme tout s’efface…

.

Reste un quartier de lune à la traine

et les roses ont fané

J’ai jeté l’encrier

Inutile ?

.

Je ne sais pas

Je n’en sais rien

Je ne sais plus

.

La mer est  là

aux reflets d’amarante

Le soleil a l’éclat

de ce mica qu’on plante

dans les yeux qui cherchaient

le sens qu’on donne aux choses

.

Y semer des chimères

L’ai-je fait ?

.

Je ne sais pas

Je n’en sais rien

Je le suppose

.

2018


La mer – ( Susanne Derève) –


Arkhip Kuindzhi – Pêche sur la mer noire

.

Tapie , retranchée dans la nuit
je la devine à son long battement
de métronome ,
à la fulgurance de ses phares ,
à leur éclat – deux rouges un vert –
marquant l’entrée du port

Je la devine mordant la plage 
où la vague prend son essor
tutoie le ciel ,
dérobe un éclat de silence ,
et se saborde sur le sable ,
le sable froid des nuits d’été

La mer …
Je la devine essuyant les rochers
d’un blanc suaire d’écume
sous le vol lourd des goélands,
à son chant de cloche brisée
lorsque forcit le vent .


Ode aux jeunes filles – (Susanne Derève) –


Photomontage RC – Palais Royal –

Les dahlias s’épanouissent dans les jardins

du Palais Royal,

rouge pavois parmi les mauves.

.

Ainsi fleurissez-vous,   jeunes filles,

dans les allées de sable,  tendres appâts,

 papillonnant de l’ombre à la lumière

dans une nuée de rires, de selfies, de dentelles,

d’épaules nues …

.

Vous êtes belles ; sous les tilleuls valsent les confettis

du ciel, la cambrure légère d’une danseuse

à trottinette, le galbe d’un mollet, 

saut , pirouette ,

d’une robe où s’encanaille le vent.

.

Faites la nique aux passants, aux voyeurs

affalés dessus les bancs de bois parmi les fleurs :

vous lorgnent les yeux brillants des hommes.

Ils vous regardent et se déhanchent,

font jouer leurs muscles sous la peau,

de leurs dents blanches, vous dérobent un baiser,

.

 tandis que  le soleil balance son carrousel

de gueules d’amour et de cornets glacés ,

poisse les doigts enlacés des jeunes filles,  

et des garçons en débardeurs ,

.

qui  s’éloignent en chœur, main dans la main,

vers les abords du grand bassin

 et les jardins des Tuileries où leur fantôme

s’évanouit   …  

Photomontage RC


Plus fine que la dentelle des cathédrales – (Susanne Derève )


photo RC

Tout près si près

plus proche que le silence

plus pure que la fine dentelle

des cathédrales

plus chatoyante que le jade ,

l’aigue-marine,

palpite dans un souffle ,

juste au dessus de l’eau ,

une aile immense

de libellule…


Je n’ai plus de barque où naviguer – (Susanne Derève) –


Photomontage – RC

Je n’ai plus de barque où naviguer
ni de voile pour prendre la mer

La mer habite mon passé
et mon présent est fait de landes
et de tourbières,
de bois, de chants de blés,
et de l’eau glacée des ruisseaux
où le pied heurte les galets

La mer habite mon passé
que noie le chant des cascades

L’écume y est plus blanche
qu’une coiffe empesée,
que la frange des vagues,
ou que les blancs nuages à la dérive
des vents d’Ouest
voguant mollement vers la mer

Elle bat furieusement les terres
du passé et les sables déserts
mais je n’ai plus de barque où naviguer
plus de voiles, ni d’amers


Chemins dérobés- ( Susanne Derève)


Léon Spilliaert – Sur la plage

.

Qu’advient-il à prendre les chemins dérobés
du poème  ?
Un égarement sans doute, une fugue entre les mains
ardentes du pianiste – l’ivoire sous les doigts – ,
une eau qui se referme,
un pas foulant le sable des étés

Semelles d’or que révèle la fuite
je ne retiens de l’absence
qu’une empreinte à demi effacée , tienne ,
qu’arase le vent des dunes,

le vent qui me jette en pâture ses averses de sel,
ses grumeaux d’écume ,
et les mots du poème qu’effaceront les brumes


Mouettes- ( Susanne Derève) –


Milton Avery – Birds

Elles volent de concert
les mouettes
volent et volent

dans un concert de cris
un seul son guttural
qui plombe le silence

Et minéral
seul lui répond
celui des pierres

sous l’aile du ressac
dernier coup de cymbale
avant la haute mer


Digitales – (Susanne Derève)


Emile Nolde – Jardin de fleurs

Vénéneuses ,
étrangement mortelles
comme il se doit des fleurs
dans le long cortège du soir,

elles font face à la nuit ,
les rouges digitales
au bazar des étoiles – Orion ,
Chariot de feu , Beltégeuse –

et Minuit tend sa toile d’araignée
songeuse sous le plafond du bal
où le vent les épuise
comme un feu de Bengale


Il rêva ce cor nu – (Susanne Derève)


Photo SD – Pancarte de rue – Recouvrance – Brest

Il rêva ce cor nu
l’olifant
un cerf filant sous la ramée
une tendre biche aux abois
et leur fuite éperdue
les orgues du couchant
la mise à mort la curée

Il rêva d’un corps nu
plus pur qu’un corps d’enfant
de la douceur des draps
sur sa peau de son rire ingénu
Il rêva d’être amant

Il rêva d’un cor nu
rêve de concertiste
dans une symphonie
portée par les hautbois
si fervente et si tendre

qu’il s’éveilla tremblant
se demandant
qui de la mort
ou de l’amour
viendrait le prendre

(inspiré d’une des pancartes de rue de Recouvrance )


Ophélie de pierre- (Susanne Derève) –


                                                      Paul KLEE – House on the water 

 

Je ne convoque pas les images     

 je les laisse

insensiblement m’envahir                                                                                                     

dériver lentement

comme les voiles gris  d’une Ophélie  

de pierre                                                                              

 

et son visage  est celui des murs

de ma maison 

d’un pot de grès

des fleurs séchées que j’y dépose

de la nappe usée sous le doigt

 

de la lumière que verse à flots par la  fenêtre           

un trop rare soleil

 –  les arbres du jardin  en ployant sous le vent

 y   jettent de grands papillons d’ombre :

l’érable,  ses samares  blondes,

et le charme, obstinément adossé aux embruns –

 

Son visage est pareil aux murs de ma maison

emplie de rires d’enfants et de  nuits

sans sommeil,

de bonheurs et de larmes,

de rêves adolescents,

de veilles inquiètes dans l’ombre mauve des  matins ,

– à  l’horizon luisent encore les phares

dans le  jour incertain  –

 

 

Alors je laisse doucement refluer  les images

Je referme les murs de ma maison

 

Ophélie grise,

elle vogue vêtue des voiles du silence

au gré du hasard et du temps  

et  j’en suis longtemps le sillage

jusqu’à perdre sa trace  

insensiblement

 


Francis Jammes – Tristesses


Albert Marquet – La fenêtre aux plantes grimpantes

Je la désire dans cette ombreuse lumière

qui tombe avec midi sur la dormante treille ,

quand la poule a pondu son œuf dans la poussière

Par dessus les liens où la lessive sèche ,

je la verrai surgir , et sa figure claire.

Elle dira : je sens des pavots dans mes yeux .

Et sa chambre sera prête pour son sommeil,

et elle y entrera comme fait une abeille

dans la cellule nue que blanchit la chaleur.

Clairières dans le ciel

Tristesses (1)

nrf Poésie /Gallimard


Je vous regarde sans vous voir – (Susanne Derève)-


                                                          Euan Uglow  – Nude – 

   

Je vous regarde sans vous voir

Je vous regarde sans désir

Sur la toile je veux saisir 

le galbe nu de votre dos    

et la pâleur de votre peau  

  

Je ne suis pas de ceux

dont le pinceau caresse

Je voudrais vous peindre au couteau

traquer vos failles   vos faiblesses

cette intime fêlure  que d’autres 

habillent de tendresse

Je vous veux immobile

immortelle prêtresse  

et coudée comme l’arc

pour débusquer l’instant

où la corde se tend

stopper la course de la flèche

dans son élan


Le silence est sommeil – (Susanne Derève)


Henri Edmond CROSS – Bord de mer

Le sommeil est silence
rêve de chevaux fous nasse légère
entre deux eaux
Le silence est sommeil
parenthèse d’été
sur les pierres chaudes où se couler
lézard furtif
dans les interstices des roches
éclair fuite argentée rouge aveugle
sous les paupières

Au printemps les genêts y jettent des touches
de lumière les giroflées
leur feu cuivré le sable des grèves
miroite doucement sous l’eau un mica
une étoile oubliée et les longs filaments mauves
des méduses dansent dans le ressac
horloger de la mer égrenant le silence
un havresac entre veille et sommeil
où vient se blottir la conscience


C’est la nuit que je cherche – (Susanne Derève)


Photomontage RC sur Black Snowman (D Shrigley)

Un train traverse la nuit
C’est la nuit que je cherche
dans son manteau de neige
ses éclisses de gel ses quartiers d’ombre
et de lumière
à la lueur des réverbères tremblant
sous les assauts du vent

et toi bonhomme de neige
qui fanfaronne dans les jardins
blanchis de givre
bénis ma bonne fortune :
demain flottera ton chapeau
avec ton frac entre deux eaux

Je n’aurais plus qu’à les pêcher
dans une flaque
Coiffé de mon chapeau claque
j’attraperai le dernier train
pour rejoindre la nuit en habit de satin
et l’épouser sous la lune


Instant – (Susanne Derève )


Edward Hopper – Automat 1927

Au lever d’un  jour  incertain,

la vitre me renvoie une  image figée 

que noient   les verts humides du  matin,       

la ligne bleue des toits sagement alignés,

un paysage urbain

On croirait entrevoir un tableau  de Hopper : 

silhouette oisive  accotée au  comptoir

d’un bar ou d’une chambre vide

un mannequin de cire aux prunelles livides

au  regard  orphelin  …

Ce n’est  que mon reflet traquant mes rêves

souterrains,

la table de cuisine  et le pain

une tasse jaunie  où tiédit le café :       

                le même néant  sans objet.

À  tasse vide  coupe pleine,

trinquons aux  instants  qu’on égrène

… comme des pans  d’éternité


Ce que n’ont pas vu les oiseaux …SD+RC


Entre tilleul et cerisier,
J’ouvre une parenthèse:
mains, peau, émois, éveil, ….

Quelques éclats de soleil
nous caressent à notre insu.

Ce que les oiseaux ont vu,
je ne le dirai pas…

Dirai-je ce qu’ils n’ont pas vu :
la valse tendre de nos doigts
dans l’ombre du feuillage,
les étoffes froissées,

dansant,
ton corps léger , flottant dans l’air,
sous la lumière complice,
baignant le couvert de petites parcelles d’or
que tu n’as pas saisies.

C’est qu’ils n’ont pas surpris
la douce chanson du désir…

L’été s’est installé
dans un soupir…

SD-RC août 2020