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Cesare Pavese – la terre et la mort


photo RC – causse de Sauveterre ( 48 )

Tu es comme une terre
que nul n’a jamais dite.
Tu n’attends rien
que la parole
qui jaillira des tréfonds
comme un fruit parmi les branches.

Un vent vient, te gagne.
Ces choses, mortes et desséchées,
t’encombrent et s’en vont dans le vent
Membres et paroles anciennes
Tu trembles dans l’été.


Alejandro Oliveros – cartes


portulan – Bibliothèque municipale de Dinan

Nous sommes des habitants
sans rues ni places.
Les frontières de cette terre
ne correspondent pas
à nos cartes.
Les montagnes sont plus froides
mais moins hautes ;
les fleuves plus paisibles,
sans boas ni piranhas ;
il y a bien des plaines,
mais sans sécheresses mortelles,
et les mers sont bleues,
mais sans raisins sur les rameaux.
On ne nous trouvera pas
sur ces cartes ;
sur la rose des vents,
aucune fenêtre.
Nos rivages
se sont perdus, et avec eux
notre nord
et nos demeures.


Antonio Gamoneda – Je parle avec ma mère


photo Jock ( flickr)

Maman : tu es maintenant silencieuse
comme l’habit de qui nous a quittés.
Je fixe le bord blanc de tes paupières
et je ne peux penser.

Maman : je veux tout oublier
au fond d’une respiration qui chante.
Passe-moi tes grandes mains sur la nuque
tous les jours pour que
ne revienne pas
la solitude.

Je sais que sur chaque visage
on voit le monde.

Ne va plus chercher sur les murs, maman.
Regarde le visage que tu aimes :
dans chaque visage humain, mon visage.

J’ai senti tes mains.
Perdu au fond des êtres humains je t’ai sentie
comme tu sentais mes mains avant ma naissance.
Maman, ne recommence plus à me cacher la terre.
Telle est ma condition.
Et mon espoir.

on peut voir ce même texte sur le site lafreniere

en savoir plus sur cet auteur


Carl Norac – Chansons pour Robert Walser 2


gravure sur bois : Lynd Ward

J’écris sur des bandes de papier dit-il
je n’enfile pas les perles toute parole digitale
le passé rôde où on l’enterre il y a
des visages à compter des cibles à contenter
je viens gâcher mes yeux en signes minuscules qui me lira tombera
sur la paroi d’un grain de sable
( Walser ainsi va au clocher
au merle à l’arbre à la rivière
il a perdu cent noms cachés
sait comment peser sur la terre
les ailes sont pour les passants
et lui ne passant plus vraiment il écrit à défaut de vivre )


les grands ifs – ( RC )


ifs de la place de l’église d’Hurigny

Regrettes-tu de n’être
pas immortel ?
Où tu pourrais côtoyer peut-être
au milieu des cieux
les demi-dieux ,
les voir de près
si tu décollais de terre
si , aussi, tu t’élances
au-dessus des cyprès

et redoubles de patience –

Les grands ifs
puisent leur sang
dans la terre…
ils ont le temps
de balayer la lumière,
de leur tête verte.

Leur règne est végétatif ,
leur vie est ouverte
à tous les temps
tous les dehors.
Ils ont bien autre chose à faire
que de t’écouter,
toi qui voulais leur parler
depuis le cimetière
et te lamentes sur ton sort…

Il est vrai que ta vie n’est pas parée d’ailes,
et ne possède qu’un court avenir …
mais qu’y faire ?


le buffet des desserts de lune – ( RC )


photo perso RC

Au buffet des couleurs
un peu de sirop d’érable,
parure des heures de la nuit
sucre de pastèque,
lueurs du rêve :
c’est la pleine lune,
le dessert
qui traverse la fenêtre
et rebondit sur la Rance,
même le soleil

caché de l’autre côté de la terre
ne l’a pas avalée,
malgré un solide appétit…


Les beaux restes – ( RC )


publicité ( sans le texte ) de Christian Dior, modif perso

Après les lendemains de fête,
voilà que s’apprêtent
les mains qui sortent de l’ombre
tenant un petit pot de vernis
en équilibre sur deux phalanges,
car les squelettes ont toujours envie
de vernis à ongles.
parce qu’ils ont cette coutume étrange
de pousser encore,
longtemps après la mort ;
personne n’aurait l’idée
de raboter des serres aiguisées…

Autant se faire une beauté,
( déjà la bague ne jette plus d’éclats ) :
il n’y a plus de soleil en bas,
ou bien c’est un astre noir
enfoui dans la terre,
qu’on ne peut pas voir :

Un léger maquillage
ne peut vous faire ombrage
on ne sait plus très bien si çà sert :
Oublié le rouge à lèvres
des noces funèbres !
nous nous contenterons d’un autre décor

je peindrais bien votre main en or – ,
mais les ongles en noir,

( je suis sûr
que ça entretient l’espoir…
Acceptez cet auguste geste
pour une vie future…
Vous avez de beaux restes,
je vous l’assure ! )…


Christophe Condello – Terres calcinées


image source  » the Independant »

Un volcan
en nous
un jour ou l’autre
brûle le coeur
de nos extrêmes

métamorphose

nos terres premières

voir le blog poétique de C Condello


Nous ne jouerons pas aux dés – ( RC )


Je sais qu’il y a cette bête,
– je ne peux nommer -,
Je la maintiens prisonnière.
Je la porte en moi,
comme si je l’avais engendrée
( ainsi la pomme qu’une larve habite
et qui va lentement se développer).

image Laurent Meynier:  nature morte de sucrerie avec vanité, 2010

Elle attend le moment favorable
pour me tuer,
serpent invisible
que j’ai nourri
et élevé.
J’espère qu’elle ne grandira pas trop vite
et me laissera le temps de la dénoncer.

Quant à vouloir déjouer
les signes du destin,
gravés dans ma main,
je ne suis pas capable
d’éviter le déclin inéluctable:
cette bête,
nul pourra l’extirper.

Pas la peine de lui tenir tête:
je peux toujours m’en moquer
faire comme si elle n’existait pas:
— rira bien qui rira le dernier.
Nous ne jouerons pas aux dés.
Quand elle aura triomphé
je ne serai plus là pour le constater:

Je n’aurai plus aucune chance:
il est couru d’avance
que je perde la partie:
je porte en moi ma mort :
de la branche se détachera le fruit
qui retournera à sa terre
indulgente et nourricière.

D’après un texte de Lucie Taïeb:

On porte en soi la mort comme un fruit qui mûrit, paraît-il, mais on ne veut pas, pour autant, qu’elle parvienne à maturité.

On préfère qu’elle ne grandisse pas, alors on ne bouge pas, de peur d’accélérer le processus.

Mais, il y a, dans cette immobilité, quelque chose qui ronge, véritablement : un épuisement prématuré des forces, un déclin impassible, une image qui vous fascine et vous empêche de fuir, comme la bête piégée par l’éclat des phares, stoppée net au milieu de la voie, et que le véhicule n’évitera pas


Tsadur Berberian – au cimetière du quartier arménien


photo Massimo Ferrero

Quand je mourrai un jour, emmenez-moi dans le cimetière du quartier arménien
et en silence, rendez-moi à la patrie.
Car elle est sainte, pure, comme mon sel et le sang
Elle le gardera dans son sein jusqu’à sa mort.

Quand le cercueil descendra dans le trou glacial,
Semez de la terre sur le côté et laissez-la telle quelle.
Pas d’oraison, pas de prière, pas de cris d’angoisse,
mais mettez seulement une rose sur ma tombe pour me sourire en silence.

Parce que je n’ai jamais vu un sourire ou un mot ,
qu’il soit important, pour eux d’essayer d’apaiser ma douleur en silence.
Mais malgré ma bonté, j’ai reçu des flèches acérées.
Des flèches pointues, des agrafes, qui m’ont transpercé sans pitié.

Je ne veux pas qu’ils s’approchent de mon monticule,
Et avec des mots maquillés , me transpercent à nouveau.
Qu’ils me laissent partager ma douleur avec nos saints,
Qui sont tombés menottés pendant les jours sombres d’avril.

voir le site de poésie arménienne


Amina Saïd – deux parenthèses ne font pas un cercle


photo Jakob B

Deux parenthèses ne font pas un cercle
et n’ont rien de définitif
puisqu’elles s’ouvrent et se ferment
comme une porte à laquelle frapper
ou encore les paupières et la bouche
d’un homme ou d’une femme qui parle elles sont simplement les cils de nos yeux
quand ils regardent le monde ou deux ailes
pour s’envoler au-delà de la page

de même les aiguilles des horloges
ne sont pas des flèches
et ne savent pas rejoindre la cible
ni ne sont le bec d’un oiseau
mais elles consentent à la séparation
du temps et du fleuve

car le temps tout entier présent
en chaque instant ne se laisse pas
enfermer dans une boite
il coule comme la lumière ou le sang
sur les feux de la terre

Amina Saïd – chronique des matins hantés (ed du petit véhicule)

on peut avoir plus d’informations sur cette auteure en allant sur « mots à la ligne », d’où est extrait ce texte


écrits confiés au vent – ( RC )


photo perso Causse Méjean – Lozère

Au long du chemin,
je vais pieds nus, sur la terre et le sable.
Je me nourris de peu,
ne compte pas mes pas,
et il arrive que je me pose
à l’ombre d’un pin .

Je trace avec un bâton
des lettres sur le sol
qui deviennent des mots ,
puis un chant
que personne n’entendra,
ou ne pourra lire.

Ou bien ce sera le vent,
les oiseaux
qui l’emportera,
avant que la pluie ne l’efface :
les mots seuls
ne pourront parler à ma place,

mais il vaut mieux
que je continue mon chemin,
suivi un temps par un chien .
Il voudrait me parler
et m’accompagner,
mais je ne peux le traduire .

A-t-il réussi de son côté,
à me lire ?
Voulait-il me guider
sur ma route à venir ?
Ce que me disaient ses yeux tendres,
je n’ai pu le comprendre…

A chaque terre traversée,
je pourrais apprendre une langue neuve
pour renaître, avec le peu que je sais
dans les mots d’autrui,
partager leur mémoire,
dans un petit écrit…

confié au vent.


Georges Drano – prairie


photo perso vallée du Lot – Lozère 2009

La prairie se reconnait
dans ce qui est plus loin
dans l’insignifiance

où le corps de l’eau remue
et se défait.

Le fossé est une arrière-pensée
pas même un paysage.
Dans ses fenêtres, des fleuves entiers,
des ravins
des couleurs
et lui-même, un lieu tourné
par la terre.


Mahmoud Darwich – Je ne désire de l’amour que le commencement


John-Singer-Sargent-Bedouin-Women-Carrying-Water-Jars

Je ne désire de l’amour que le commencement. Au-
dessus des places de ma Grenade
Les pigeons ravaudent le vêtement de ce jour
Dans les jarres, du vin à profusion pour la fête après nous
Dans les chansons des fenêtres qui suffiront et suffi-
ront pour qu’explosent les fleurs du grenadier

Je laisse le sambac dans son vase. Je laisse mon petit
coeur
Dans l’armoire de ma mère. Je laisse mon rêve riant
dans l’eau
Je laisse l’aube dans le miel des figues. Je laisse mon
jour et ma veille
Dans le passage vers la place de l’oranger où s’en-
volent les pigeons

Suis-je celui qui est descendu à tes pieds pour que
montent les mots
Lune blanche dans le lait de tes nuits ? Martèle l’air
Que je voie, bleue, la rue de la flûte. Martèle le soir
Que je voie comment entre toi et moi s’alanguit ce
marbre.

Les fenêtres sont vides des jardins de ton châle. En
un autre temps
Je savais nombre de choses de toi, et je cueillais le
gardénia
A tes dix doigts. En un autre temps je possédais des
perles
Autour de ton cou et un nom gravé sur une bague d’où
jaillissait la nuit

Je ne désire de l’amour que le commencement. Les
pigeons se sont envolés
Par-dessus le toit du ciel dernier. Ils se sont envolés
et envolés

Il restera après nous du vin à profusion dans les
jarres
Et quelque terre suffisante pour que nous nous retrou-
vions , et que la paix soit

Anthologie
(1992-2005)
BABEL


Théo Léger – les dieux


ESPACE VEDIQUE: CREATION ET FIN DU MONDE /SCIENCE VEDIQUE
Brahma créateur du monde


Les beaux, les nobles, ce sont eux sans nul doute
qui nous donnèrent le feu et la rapide roue au caisson du char.
Le globe qui traverse en volant la Neige et l’Avril,
à l’Homme et à l’Abeille ils l’ont donné.

Sur le rivage de la mer des Ténèbres où. la Terre se noie
ils édifièrent leur palais. La demeure, ils la bâtirent
dans la flamme et le sifflement des vipères
pour que dansent la danse des masques, les sauvages.

Ils donnent mesure au Temps aérien, ils font rouler les soleils
mais ils ne savent rien des puissants ateliers
enclos dans la goutte de rosée aux ramures de l’Arbre de Mai
qui forgent sans répit la création du Monde.

(Théo Léger- 1960)


Mohammed Khaïr-Eddine – Nausée noire


photo J Marc Rocfort

Mon sang noir plus profond dans la terre
et dans la chair du peuple prêt au combat
mon sang noir contient mille soleils
le champ tragique où le ciel s’entortille
je ne veux plus de couleurs mortes
ni de phrases qui rampent
dans les cœurs terrorisés
vous êtes pris entre moi et mon sang noir
coupables
de meurtres tournés traîtreusement
à quelque phase obscure
mon passé se lève aussi égal
à ma hauteur
foudroyant
pareil au jour qui reparaît
ruisselant d’encres noires
mon sang noir sur une colline
je vous traînerai dans la boue
faite de mon sang noir
vous et moi jadis porteurs de mythes
mon sang noir
était le lait ardent des mamelles du désert
vous et moi comme un vent inconciliable
des tonnes de sable
des éternités de molécules
nous séparent à présent
car je suis le sang noir d’une terre
et d’un peuple sur lesquels vous marchez
il est temps le temps où le fleuve crie
pour avoir trop porté
comme un serpent noir

il broie roches et cèdres
jusqu’à la mer qui le comprend
debout
présent
ensemble
vous en face des cadavres
dont est lourd mon passé
des cadavres dont les vers
ne sont pas desséchés
moi juge pour avoir été victime
car mon sang noir
coule dans la terre
et au tréfonds du peuple
seuls témoins
et mon passé surgi
du plomb qui l’a brisé


Ne me dis pas que la terre est infertile – ( RC )


1 cht de la terre  ferier  -1848.jpg

Ne me dis pas que la terre est infertile.
On n’en connaît que la surface,
pas la profondeur.
Il y a des graines qui attendent,
à côté des pierres.

Il y a des galeries souterraines
où l’eau s’engouffre.
Des ossements et des secrets bien enfouis.
Des racines les prolongent
et s’en nourrissent .

Ne me dis pas que la terre est infertile,
les fleurs en sont nées
comme les forêts.
Même blessée elle porte le monde.

N’oublie pas que tu marches dessus.


Else Lasker-Schüler – Écoute


Kiki de Montparnasse by Constant Detré

peinture  : Constant Detré  : Kiki de Montparnasse ( années 20 )

Écoute

je vole dans les nuits

les roses de ta bouche,

afin qu’aucune femelle ne puisse y boire.

Celle qui t’enlace

me dépouille de mes frissons,

ceux que j’avais peint sur tes membres.

je suis la bordure de route

qui t’effleure,

te jette à terre.

Sens-tu ma vie autour

partout

comme un bord lointain ?


Benjamin Fondane – toute la douleur du monde


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C’est toute la douleur du monde

qui est venue s’asseoir à ma table

– et pouvais-je lui dire : Non ?

Je m’étais fait si petit,

une petite chenille, et j’ai éteint la lampe

–         mais pouvais-je savoir qu’elle mûrissait dedans

et pouvais-je m’empêcher     qu’elle sortît un jour,

une chanson entre ses ailes ?

J’ai dit à la douleur du monde

qui s’est couchée sous mon ventre :

N’ai-je pas assez de la mienne ?

Vois : j’ai ma propre soif !

On ne peut pas toujours demeurer une chenille

la terre m’est rugueuse au ventre

elle me fait mal votre terre

je suis né pour voler…

D’un bond je lui tournai le dos –

mais elle était déjà dans mon songe.

– Est-ce mon sang qu’elle voulait ?

J’ai dit la douleur du monde

– C’est une ruse, une sale ruse.

Voilà que tu chantes en t’en allant…

-Mais à ma place,        dites,        l’auriez-vous oubliée ?

 

 

(1944, Au temps du poème)

 


Transporter une partie du monde – ( RC )


Un filet d’encre te relie à ta terre
même au fin fond des mers.

Ce dessin inscrit à même la peau,
tu ne vas pas le cacher :
Tu transportes une partie du monde:
un tatouage de Bretagne, un angelot
en haut du bras
( landes et rochers
te suivent partout où tu vas ):
c’est aussi bien qu’une mappemonde .

Pour ceux qui ne connaissent pas la géographie
tu vas leur indiquer aussi.
chaque partie du corps
qui représente une région
chère à ton coeur,
– on voit que tu as parcouru la France
et que tes errances
t’ont conduit à maints endroits
que tu peux montrer du doigt -.

C’est sans doute mieux que le prénom
du chanteur passé de mode
dont il faut qu’on s’accommode
comme un blason
ou celui de la petite amie
depuis longtemps tombé dans l’oubli,
ou encore le dessin du lion rugissant
qui t’accompagne par tous les temps.

Ta peau a connu les tempêtes
malgré les ans, les tatouages survivent:
ils ont la mémoire abusive
tout à fait tenace
que tu arbores
avec fierté et audace
sur tout ton corps
à l’exception de la tête.

Si on t’examine
de la tête aux pieds
tu pourras sortir le certificat d’origine
quand on voudra te contrôler…
Produit garanti certifié
par lieu de naissance
mis en évidence….
…peut être rapatrié

( même sans carte d’identité )

tattoo pieds monde

 

RC –  mars 2020


Abdallah Zrika – Vides tortueux


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photo » Géo » La voix berbère  – janvier 2018

Rien

Rien

Le ciel est chauve

sauf de quelques corbeaux

Les poils de la terre

ressemblent aux poils des oreilles

L’atmosphère est vide

vide

même du vide

Les passants ont une tête de clef tordue

La peur est blanche

au sommet des montagnes

Les fronts sont des planches mortuaires

Les livres des pierres tombales

Les ponts des dos de vieillards

Les arbres des mollets de malade

L’ennui tourbillonne comme la poussière

Les ombres se sont gravées dans la terre

Les chiens qui aboient là-bas

Sont les seuls à vouloir congédier

Le rien

Traduit par Abdellatif Laâbi

Guy Goffette – Goya


Goya, plate 26 from 'The Disasters of War' (Los Desastres de la Guerra): 'One can't look.' (No se puede mirar.), 1810-20, etching, burnished lavish, drypoint and burin, plate: 14.5 x 21 cm (The Metropolitan Museum of ArtGravure  F de  GOYA

 
La nuit peut bien fermer la mer
dans les miroirs : les fêtes sont finies
le sang seul continue de mûrir
dans l’ombre qui arrondit la terre
comme ce grain de raisin noir
oublié dans la chambre de l’œil
qu’un aigle déchirant la toile enfonce
dans la gorge du temps.


Jeanne Benameur – j’attends


( extrait de son recueil: « l’exil n’a pas  d’ombre » )

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Ils ont déchiré mon unique livre.
Je marche.

Ont-ils brûlé ma maison?
Qui se souviendra de moi?
Je tape dans mes mains.

Fort. Plus fort.

Je tape dans mes mains et je crie.
Je tape mon talon, fort, sur la terre.
Personne ne pourra m’enlever mon pas.

Et je tape. Et je tape.
La terre ne répond pas.

Ni le soleil ni les étoiles ne m’ont répondu.
Trois jours et trois nuits je suis restée.

J’ai attendu.

Il fallait bien me dire pourquoi.
Pourquoi.

Il n’y a pas eu de réponse dans le ciel.

Il n’y a pas de réponse dans la terre.
Alors je tape le pied, fort, de toute la force qui a fait couler mes larmes.

J’attends.
Dans le soleil.
Dans le vent.

J’attends.

Que vienne ce qui de rien retourne à rien et que je com­prenne.
J’ai quitté l’ombre des maisons.
Je vais. Loin.

Loin.              Pas de mot dans ma bouche.


Zbigniew Herbert – l’abîme et la raison


Bram Van Velde, Nocturne, 1981 - source : wikiart.org -

peinture – Bram Van de Velde

en vérité, en vérité je vous le dis
         vaste est l’abîme
                 entre la lumière
                              et nous

le feu    la terre    et l’eau
          la raison les écarte

 

d’un recueil intitulé Hermès, le chien et l’étoile


Federico Garcia Lorca – Casida des colombes obscures


 

max-ernst-les-deux-colombes

  Max Ernst – Les deux colombes

 

 

Sur les branches du laurier

 j’ai vu deux colombes obscures.

L’une était le soleil,

et l’autre était la lune.

                                 – Petites voisines, ai-je dit,

 où donc sera ma sépulture ?

      – Dans ma traîne, a dit le soleil.

      – Dans ma gorge, m’a dit la lune.

Et moi, et moi qui avançais

avec la terre à la ceinture

j’ai vu deux aigles tout de neige

et une fille toute nue.

L’un était l’autre

et la fille n’était personne.

      – Petits aigles, leur ai-je dit,

où donc sera ma sépulture?

      – Dans ma traîne, a dit le soleil.

      – Dans ma gorge, m’a dit la lune.

Sur les branches du laurier

j’ai vu les deux colombes nues.

L’une était l’autre

et toutes deux n’étaient personne.

 

 

Divan du Tamarit
Dans Poète à New York   50 ans Poésie Gallimard

Guillevic – Carnac


( extrait de la  « suite » Carnac )

 

See the source image

provenance photo sites historiques  d’Ecosse

Mer du pêcheur,

Mer des navigateurs,

Mer des marins de guerre,

Mer de ceux qui veulent y mourir.

Je ne suis pas un dictionnaire,
Je parle de nous deux

Et quand je dis la mer,
C’est toujours à
Carnac.

Nulle part comme à
Carnac,
Le ciel n’est à la terre,
Ne fait monde avec elle

Pour former comme un lieu

Plutôt lointain de tout

Qui s’avance au-dessous du temps.

Le vent vient de plus bas,
Des dessous du pays.

Le vent est la pensée
Du pays qui se pense
A longueur de sa verticale.

Il vient le vérifier, l’éprouver, l’exhorter,
A tenir comme il fait

Contre un néant diffus
Tapi dans l’océan
Qui demande à venir.

 


Amandine Monin – c’est pour ça aussi que la nature nous est si familière


 

Looking Down.jpg

 

photo : John Finnan

 

Un mouvement continu brasse la terre.

Whitman écrit que l’herbe, c’est peut-être les cheveux des morts, il y a tant de monde en dessous qu’au bout d’un moment ils refluent, ils sont les arbres, le lierre, les roches, c’est pour ça aussi que la nature nous est si familière