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Articles tagués “Thomas Bernhard

Thomas Bernhard – Devant le pommier –


Paul Sérusier – La vache blanche –
Je ne meurs pas, avant d'avoir vu la vache 
  dans l'étable de mon père, 
avant que l'herbe ne rende ma langue acide 
  et que le lait ne métamorphose ma vie. 
Je ne meurs pas,avant que ma cruche ne soit remplie à ras 
                                                      bord 
  et que l'amour de ma soeur ne me rappelle 
combien est belle notre vallée 
  où ils battent le beurre 
et tracent des signes dans le lard pour Pâques... 
  Je ne meurs pas, avant que la forêt n'envoie ses tempêtes 
et que les arbres parlent de l'été, 
  avant que la mère ne sorte dans la rue avec un fichu rouge 
derrière la charrette cahoteuse, où elle pousse 
  son bonheur : pommes, poires, poulets et paille -
Je ne meurs pas,avant que ne se referme la porte par laquelle 
  je suis venu 
devant le pommier -


Sur la terre comme en enfer

Traduit de l’allemand par Susanne Hommel

Editions Orphée -La Différence


Thomas Bernhard – Mon arrière-grand-père était marchand de saindoux


peinture: Ben Shahn

peinture: Ben Shahn

(Mein Urgroßvater war Schmalzhändler, 1957)

 

 

Mon arrière-grand-père était marchand de saindoux,et aujourd’hui
chacun se souvient encore de lui
entre Henndorf et Thalgau,
Seekirchen et Köstendorf,
et ils entendent sa voix
et se serrent
les uns contre les autres à sa table,
qui fut aussi la table du Maître.
En 1881, au printemps,
il se décida pour la vie : il planta
la vigne le long du mur de la maison
et appela les mendiants ;
sa femme, Maria, celle au ruban noir,
lui offrit encore mille ans.
Il inventa la musique des cochons
et le feu de l’amertume,
et parla du vent
et du mariage des morts.
Il ne me donnerait aucun bout de lard
pour mes désespoirs. »

 

T B    – Sur la terre comme en enfer (Auf der Erde und in der Holle, 1957)

 


Thomas Bernhard – Mon bout du monde


montage provenance non déterminée

 

 

MON BOUT DE MONDE
Des milliers de fois le même regard
À travers la fenêtre de mon bout de monde
Un pommier dans sa pâle verdure
Et au-dessus des milliers de bourgeons,
Ainsi appuyé au ciel,
Un ruban de nuages très étendu…
Les cris des enfants dans l’après-midi,
Comme si le monde n’était qu’enfance ;
Une voiture roule, un vieux se tient debout
Et attend que sa journée passe,
Légère, de la cheminée sur le toit,
Notre fumée suit les nuages…
Un oiseau chante, et deux et trois,
Le papillon s’envole rapidement,
Les poules mangent, les coqs chantent,
Oh oui, seuls des étrangers passent
Sous le soleil, d’année en année
Devant notre vieille maison.
Le linge flotte sur la corde
Et là-bas un homme rêve du bonheur,
Dans la cave pleure un pauvre hère,
11 ne peut plus chanter de chansons…
Il en est à peu près ainsi le jour,
Et chaque nouveau coup de cloche
Porte, mille fois, le même regard,
À travers la fenêtre de mon bout de monde..

 

 

extrait  du livre « sur la terre comme en enfer »  édition bilingue   Orphée – La différence