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Marie-Hélène Lafon – Herbe


photo perso 2021

L’herbe est l’apanage de ce pays, sa première peau.
Elle s’immisce, elle confond par sa virulence.
L’herbe en terre verte ne se sème pas, elle se donne.
A la fin de mars, aux détours du changeant avril, elle pointe, timide, têtue.


En mai, en juin, elle devient insensée, elle ne connaît pas sa force, elle n’a plus de limites,

elle regorge, elle pavoise, elle frôle l’invraisemblable, elle se marquette de troupeaux repus et de pissenlits sémillants.


C’est la saison majuscule, le temps d’insolente jeunesse.
Le vent la brasse, l’étreint, l’éreinte, la pluie la couche, elle se redresse, elle récidive, elle vient à bout de tout.
Elle sent fort le neuf. Enfin elle s’émaille de fleurs vives et penchées, c’est son chant du cygne, elle sera fauchée pour excès de zèle, prolifique munificence.

Elle a été fauchée. Elle jonche, et encore, avant d’être enfournée dans la gueule chaude des machines qui tonitruent, avant la touffeur des granges et des hangars, avant les gaines de plastique drapé, encore, l’herbe se donne. Elle emplit l’air, les soirs, les nuits s’arrondissent d’elle, elle poursuit, elle happe, elle prend, se fait capiteuse, entête comme une chanson ancienne.

Ramassée, compressée, engrangée dûment, elle persiste, elle repousse, elle revient, elle recommence, elle est là, plus légère et non moins crue, à peine émaciée, en regain convoité, une ou deux fois par saison sur les terres les plus généreuses.
Son royaume serait les montagnes d’été où les machines ne l’atteindront pas.

Sur les plateaux de pleine lune, Limon, Cézallier, Aubrac et autres steppes, juin, juillet, août sont le grand temps de l’herbe en gloire, sertie de fleurs aux prénoms précieux.
Les bêtes lentes, répandues sous le ciel énorme, la paissent.
Plus tard, au large des automnes, le fastueux navire cargue les voiles pour le voyage d’hiver, on le déserte;

tout est rare, troupeaux et gens, ce qui reste de l’herbe se tasse, tenace, indéfectible, jauni, mâchuré, roux et rêche à l’œil, souple cependant sous le pied.
Les insectes crépitants n’y courent plus.
L’herbe se fait pelisse, toison de la bête, tendue au ras des jours et des nuits, craquetante et enchantée de givre dans les aubes de décembre.
Sous la neige l’herbe recommence.

extrait de l’ouvrage  » album  » éd Buchet-Chastel


James Joyce – musique de chambre V


 

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assemblage: Joseph Cornell   » Cassiopea »

 

 

V
Quand l’étoile s’élance au paradis,
Timide et inconsolée, chastement ;
Daigne entendre dans le soir assoupi
Celui qui à ta porte vient chantant.
Son chant est plus tendre que la rosée
Et lui est venu pour te visiter.

Ô ne te penche dans la rêverie
Quand il t’appelle à l’orée de la nuit.
Ni ne songe   «Qui est donc le chanteur
Dont tombe ce chant qui parle à mon cœur ?»
Reconnais l’amoureuse mélopée :
C’est moi qui suis venu te visiter.

 

 

V
When the shy star goes forth in heaven
All maidenly, disconsolate,
Hear you amid the drowsy even
One who is singing by your gate.
His song is softer than the dew
And he is come to visit you.

O bend no more in revery
When he at eventide is calling.
Nor muse : Who may this singer be
Whose song about my heart is falling ?
Know you by this, the lover’s chant,
’Tis I that am your visitant.


Tomas Tranströmer – Novembre aux reflets de nobles fourrures


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C’est parce que le ciel est gris
que la terre s’est mise à briller :
les prairies et leur verdure timide,
le sol labouré et noir comme du sang caillé.

Il y a là les murs rouges d’une grange.
Et des terres submergées
comme les rizières lustrées d’une certaine Asie —
où les mouettes s’arrêtent et se souviennent.

Des creux de brume au milieu de la forêt
qui doucement s’entrechoquent.
L’inspiration qui vit cachée
et s’enfuit dans les bois comme Nils Dacke.

 

 

 

Tomas Tranströmer, Baltiques. Œuvres complètes 1954-2004. Poésie/Gallimard


Eden en Hespérides (RC)


peinture: Hercule et le dragon des Hespérides - Casino, Villa Lante

 

 

 

Au jardin d’hiver

C’était hier

C’était donc  Avant  ;

L’histoire  d’Adam …(date du printemps)

 

Celui qui, avec les pommes

Se vit devenir homme

Pour qu’il soulève

Aussi le voile  d’Eve

 

La légende ne date pas d’aujourd’hui

Elle parcourt les siècles et dit

Qu’il vaut mieux avec les patates

Les mélanger  d’ tomates

 

Les ramasser au jardin d’Eden

Cà vaut le coup, ça  veut la peine

De se pencher un peu

Pour se régaler à deux

 

C’est un homme  plein de ressources

Mais si on regarde de près,  la source

On n’est pas à mille lieues

Des héros et des  dieux

 

Devant ces fruits de fécondité

Hercule n’eut pas la probité

De laisser moisir ses doigts

Pour  ajouter un de ses exploits

 

Au paradis clos, poussaient dehors

Des arbres bizarres, dotés de   fruits d’or…

Et notre Hercule, qui n’est pas timide

S’en fut de suite ,voir aux Hespérides

 

Remplir sans façons, aux fruits de la passion

Son panier              …                            de tentations

Et tourner en bourrique

Un gardien peu sympathique

 

Ce dragon bien féroce

Mais trop benêt pour notre colosse

Qui revient  sans  bruit

Tout chargé  de fruits

 

Des fruits défendus

Qu’étaient bien pendus

Qui disaient l’amour

Eternité,             –            toujours.

 

Les pommes d’or

Ont changé d’couleur

Les voilà vermeilles,

et pleines de soleil

 

Mais alors,moins sucrées

Que les pommes nacrées…

On fait sauce tomate

Pour savourer les pâtes

 

Ou bien concentrées

( c’est pas un secret)

– Secrets culinaires

De la cuisinière  –

 

Ortolans et grives

( et puis l’huile  d’olive)

A faire des envieux

Parmi tous ces dieux…

 

RC     31 mars 2012