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Octavio Paz – l’amphore brisée


peinture – Francis Bacon – étude de taureau 1991

Le regard intérieur se déploie, un monde de vertige et de flamme
naît sous le front qui rêve :

soleils bleus, tourbillons verts, pics de lumière
qui ouvrent des astres comme des grenades,

solitaire tournesol, œil d’or tournoyant
au centre d’une esplanade calcinée,

forêts de cristal et de son, forêts d’échos et de réponses et d’ondes,
dialogues de transparences,

vent, galop d’eau entre les murs interminables
d’une gorge de jais,

cheval, comète, fusée pointée sur le cœur de la nuit,
plumes, jets d’eau,

plumes, soudaine éclosion de torches, voiles, ailes,
invasion de blancheur,

oiseaux des îles chantant sous le front qui songe !

J’ai ouvert les yeux, je les ai levés au ciel et j’ai vu
comment la nuit se couvrait d’étoiles.

Iles vives, bracelets d’îles flamboyantes, pierres ardentes respirantes,
grappes de pierres vives, combien de fontaines,
combien de clartés, de chevelures sur une épaule obscure,

combien de fleuves là-haut, et ce lointain crépitement de l’eau
sur le feu de la lumière sur l’ombre.
Harpes, jardins de harpes.

Mais à mon côté, personne.
La plaine, seule : cactus, avocatiers,
pierres énormes éclatant au soleil.

Le grillon ne chantait pas,

il régnait une vague odeur de chaux et de semences brûlées,
les rues des villages étaient ruisseaux à sec,

L’ air se serait pulvérisé si quelqu’un avait crié : « Qui vive ! ».

Coteaux pelés, volcan froid, pierre et halètement sous tant de splendeur,
sécheresse, saveur de poussière,

rumeur de pieds nus dans la poussière, et au milieu de la plaine,
comme un jet d’eau pétrifié, l’arbre piru.

Dis-moi, sécheresse, dis-moi, terre brûlée, terre d’ossements moulus,
dis-moi, lune d’agonie, n’y a-t-il pas d’eau,

seulement du sang, seulement de la poussière,
seulement des foulées de pieds nus sur les épines

seulement des guenilles, un repas d’insectes et la torpeur à midi
sous le soleil impie d’un cacique d’or ?

Pas de hennissements de chevaux sur les rives du fleuve,
entre les grandes pierres rondes et luisantes,

dans l’eau dormante, sous la verte lumière des feuilles
et les cris des hommes et des femmes qui se baignent à l’aube ?

Le dieu-maïs, le dieu-fleur, le dieu-eau, le dieu-sang, la Vierge,
ont-ils fui, sont-ils morts, amphores brisées au bord de la source tarie ?

Voici la rage verte et froide et sa queue de lames et de verre taillé,
voici le chien et son hurlement de galeux, l’agave taciturne,

le nopal et le candélabre dressés, voici la fleur qui saigne et fait saigner,
la fleur, inexorable et tranchante géométrie, délicat instrument de torture,

voici la nuit aux dents longues, au regard effilé,
l’invisible silex de la nuit écorchante,

écoute s’entre-choquer les dents,
écoute s’entre-broyer les os,

le fémur frapper le tambour de peau humaine,
le talon rageur frapper le tambour du cœur,
le soleil délirant frapper le tam-tam des tympans,

voici la poussière qui se lève comme un roi fauve
et tout se disloque et tangue dans la solitude et s’écroule
comme un arbre déraciné, comme une tour qui s’éboule,

voici l’homme qui tombe et se relève et mange de la poussière et se traîne,
l’insecte humain qui perfore la pierre et perfore les siècles et ronge la lumière
voici la pierre brisée, l’homme brisé, la lumière brisée.

Ouvrir ou fermer les yeux, peu importe ?
Châteaux intérieurs qu’incendie la pensée pour qu’un autre plus pur se dresse, flamme fulgurante,

semence de l’image qui croît telle un arbre et fait éclater le crâne,
parole en quête de lèvres,

sur l’antique source humaine tombèrent de grandes pierres,
des siècles de pierres, des années de dalles, des minutes d’épaisseurs sur la source humaine.

Dis-moi, sécheresse, pierre polie par le temps sans dents, par la faim sans dents,
poussière moulue par les dents des siècles, par des siècles de faims,

dis-moi, amphore brisée dans la poussière, dis-moi,
la lumière surgit-elle en frottant un os contre un os, un homme contre un homme, une faim contre une faim,

jusqu’à ce que jaillisse l’étincelle, le cri, la parole,
jusqu’à ce que sourde l’eau et croisse l’arbre aux larges feuilles turquoise ?

Il faut dormir les yeux ouverts, il faut rêver avec les mains,
nous rêvons de vivants rêves de fleuve cherchant sa voie, des rêves de soleil rêvant ses mondes,

il faut rêver à haute voix, chanter jusqu’à ce que le chant prenne racine, tronc, feuillage, oiseaux, astres,

chanter jusqu’à ce que le songe engendre et fasse jaillir de notre flanc l’épine rouge de la résurrection,

Veau de la femme, la source où boire, se regarder, se reconnaître et se reconquérir,
la source qui nous parle seule à seule dans la nuit, nous appelle par notre nom, nous donne conscience d’homme,

la source des paroles pour dire moi, toi, lui, nous, sous le grand arbre, vivante statue de la pluie,

pour dire les beaux pronoms et nous reconnaître et être fidèles à nos noms,
il faut rêver au-delà, vers la source,  il faut ramer des siècles en arrière,

au-delà de l’enfance, au-delà du commencement, au-delà du baptême,
abattre les parois entre l’homme et l’homme, rassembler ce qui fut séparé,

la vie et la mort ne sont pas deux mondes, nous sommes une seule tige à deux fleurs jumelles,
il faut déterrer la parole perdue, rêver vers l’intérieur et vers l’extérieur,

déchiffrer le tatouage de la nuit, regarder midi
face à face et lui arracher son masque,

se baigner dans la lumière solaire, manger des fruits nocturnes,
déchiffrer l’écriture de l’astre et celle du fleuve,

se souvenir de ce que disent le sang et la mer,
la terre et le corps, revenir au point de départ,

ni dedans, ni dehors, ni en dessus ni en dessous,
à la croisée des chemins, où commencent les chemins,

parce que la lumière chante avec une rumeur d’eau,
et l’eau avec une rumeur de feuillage,

parce que l’aube est chargée de fruits,
le jour et la nuit réconciliés coulent avec la douceur d’un fleuve,

le jour et la nuit se caressent longuement comme un homme et une femme,

comme un seul fleuve immense sous l’arche des siècles
coulent les saisons et les hommes,

là-bas, vers le centre vivant de l’origine,
au delà de la fin et du commencement.

Octavio PAZ.


Michel Pierre – un seul mot



du site theconversation.com

À l’intérieur d’un seul mot vous ne respirez plus. La phrase vous laisse l’oxygène indispensable pour en revenir à l’idée, elle-même ombre du paradoxe qui retenait vos poings liés à la page blanche. Sinon des animaux sauvages s’emparent de votre délire. Vous parcourez toutes les savanes, remontez les déluges, appliquez à votre mémoire le vide circonstancié qui aspire faits et gestes anciens, lesquels couturent votre calotte ou, si vous préférez, votre bonnet d’enfance. Suffirait de bégayer dans l’oreille d’un imbécile qui vous prend illico pour un fieffé poète. Alors, ce qui doit être dit, laissez-le raconter par le plus prestigieux d’entre nous, celui dont la panse est couverte de médailles surannées, triste devant la connaissance qui rend obèse, aspire l’inspiration, asphyxie les phénomènes grammaticaux, l’ensemble prêt à rendre les ours comestibles. Bref, souriez sans réfléchir. Toute bulle vous conduit au firmament de l’impossible. Vos voisins sont des bâtisseurs et déjà vous n’apercevez plus la mer qui gronde, ignorez la torpeur des marais, n’entretenez plus le geste qui sauve et que, pourtant, vous avez déniché dans le bréviaire sacré de votre solitude. Et ce livre, écrit à l’intérieur d’un seul mot, ne sera jamais ouvert à la page de la moindre illumination.

Michel Pierre, L’enfer vaut l’endroit = ( publication des éditions des vanneaux )


Amal Donqol – fleurs dans une chambre d’hopital


peinture: John Singer Sargent: chambre d'hôtel 1907

Amal Donqol (Egypte)

Par Claire-Lise dans Poésie arabe
( Claire-Lise, mène  avec bonheur  son blog  « encres du monde’ , que je vous invite à visiter )
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Et les paniers de roses

Je les entrevois dans ma torpeur

Une carte sur chaque bouquet

Au nom de celui qui l’a offert

 

Les belles fleurs me disent

Que leurs yeux se sont écarquillés de stupeur

Quand elles ont été cueillies

Quand elles ont été rompues

 

Quand elles ont été anéanties dans leur jardin

Elles me disent

Qu’elles sont tombées de leur trône

Pour être exposées dans une vitrine

 

Ou portées par des marchands ambulants

Avant d’être achetées par un généreux passant

Elles me racontent comment elles sont arrivées jusqu’à moi

(Leur tristesse royale redresse leurs longs cous verts)

 

Pour me souhaiter longue vie

En exhalant leurs derniers soupirs

Chaque bouquet

Entre torpeur et éveil

 

Respire péniblement, comme moi, seconde après seconde

Tout content de porter sur sa poitrine

Une carte au nom de son assassin.

 

Sur le poète égyptien,  cette page vous en dit un peu plus…

peinture : J S Sargent; - roses 1886