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Raymond Queneau – Quand les poètes s’ennuient


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 Alberto Giacometti 

 

                                                        

 

Quand les poètes s’ennuient

 

 

Quand les poètes s’ennuient alors il leur ar-

Rive de prendre une plume et d’écrire un po-

Ème on comprend dans ces conditions que ça bar-

Be un peu quelque fois la poésie la po-

Ésie

 

 

Ousqu’est mon registre à poèmes   

           

                     

Ousqu’est mon registre à poèmes

moi qui voulais…

pas de papier pas de plume

plus de poème

me voici en face de rien

de rien du tout

du néant

ah que je me sens métaphysique

sans feu ni chandelle

pour la poétique

 

 

                          Un train qui siffle dans la nuit 

 

 

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Georgia O’Keeffe. Train at Night in the Desert. (1916)

 

Un train qui siffle dans la nuit

C’est un sujet de poésie

Un train qui siffle en Bohême

C’est là le sujet d’un poème

 

Un train qui siffle mélod’

Ieusement c’est pour une ode

Un train qui siffle conme un sansonnet

C’est bien un sujet de sonnet

 

Et un train qui siffle comme un hérisson

Ça fait tout un poème épique

Seul un train sifflant dans la nuit

Fait un sujet de poésie

 


Basculés derrière l’horizon- ( RC )


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photo Phil F-

 

Sous nos yeux étonnés,
se déroule un grand film .
Panoramique,

il occupe tout l’espace ,
mais change     à vive allure,
comme si les champs
poussaient les montagnes,
les montagnes,        le lac,
le lac,                        la ville,
la ville,                   les forêts…
basculés derrière l’horizon .

Tout s’en va,
tout s’efface ,
derrière l’écran de la fenêtre .

>   Sans certitude
sur le bon endroit,
celui    où les choses s’attachent ,
où l’arbre demeure,
des siècles durant.

Le mouvement du train
zappe l’éternité
pour un temps éphémère,
un temps compressé ,
qui demeure curieusement
étranger
à la lente caresse du vent
dans l’ondulation des blés .


RC – juill 2017


Cribas – Fils de l’homme OU L’enfant humain


Fils de l’homme OU L’enfant humain

Par Cribas

photo: Alex Vasilenko

photo: Alex Vasilenko

Vois, mon frère bien aimé, vois ce que je deviens. Ce que nous avons rêvé autrefois, près du lac, dans la vallée où mille ricochets ont répété nos pactes et nos mots les plus idiots à l’époque. Toi, mon frère à jamais, comme nous le gravions sur les écorces d’arbre à sang chaud, ou sur les pierres de craie tendre, avec nos canifs aujourd’hui perdus.

Que de nostalgie, mon ami, mon frère, que de temps inutile depuis, a traversé nos vies.

Nous nous jurions de nous partager le monde, de nous en obtenir les plus gras morceaux, et cela sans jamais le moindre regret.

Il ne me reste que la mélancolie de ces années insouciantes, et tout ce que j’ai pu tenir, c’est de ne me laisser ternir par aucun regret.

Depuis longtemps pourtant, j’ai perdu ta trace, ton sourire efficace qui menait à bien nos projets, nos quatre cent mille coups tantôt en méchants, tantôt en indiens, et qui finissaient toujours avec des accrocs à nos pantalons, des taches de mûres et de sureau sur nos joues qui laissaient apparaître des fossettes, sous nos yeux brillants bénis des dieux. Je crois bien qu’il y eut aussi des centaines de fous rires contenus, lorsqu’il nous fallait rendre les clés de nos cabanes imaginaires, la nuit venue, à des adultes et des parents habitant un autre monde que le nôtre, venus d’une autre terre.

Vois mon frère bien aimé, ce que le temps fait disparaître. Sans crier gare, un jour on pose une valise au pied de sa vie, sur un quai de grisaille, et les grandes destinations de l’existence séparent, scindent en dizaines de méga-octets l’imagerie de notre vie.

On se retrouvera peut-être un jour, mon être sans la fierté d’avoir su monter un pur-sang pour revenir à la source, avec des chevaux moteurs rutilant de réussite sociale.

Je ne suis jamais revenu près de ce lac. Je n’ai jamais osé me représenter là-bas pour vous montrer à tous l’album de ma vie resté vierge à vos yeux. Je sais, mon frère bien aimé, que la famille a grandi au rythme de ta réussite. Qu’on ne mange plus aujourd’hui que sous l’immense verrière dont les fondations ont été creusées sous les souches à sang froid, arrachées comme s’il s’agissait de simples nuages et que l’on avait attendu la fin de la tempête.

Si tu voyais, mon frère, si tu pouvais comprendre ce que ma différence autrefois imperceptible avait voulu pour ma vie.

Je n’ai pris qu’un seul train, et lorsque l’arrivée a sifflé, je suis descendu.

Ici ou ailleurs, ma destination n’avait que peu d’importance. Je n’ai pas d’amours inscrites, sur des registres ou des certificats de baptêmes.

Les femmes que j’ai rencontrées, je ne leur ai offert que le meilleur de moi même, elles ne m’ont appris que ce qu’il me manquait, et à chaque fois qu’elles avaient compris que le partage n’était pas une affaire de signature, mais seulement d’écriture du destin, je me suis éloigné sans trop de pleurs, sans crier gare non plus. Je suis toujours resté dans le coin dans le cas d’un appel un mauvais jour, souvent un mauvais soir, je suis l’inaccessible joignable sur simple appel d’un numéro de téléphone ad vitam aeternam.

Ma destination finale a toujours été ma première idée. Aimer, aimer comme un aide, aider comme on sème, aider chacun, chacune, à s’aider sans peine, à s’aimer autant que j’ai compris mes peines.

Vois mon frère, ma plus belle réussite. On m’aime !

Jamais l’on ne regrette, de m’avoir aimé. Je suis celui qui tait celui que tu es. J’accomplis mon devoir comme les ricochets de l’écho ; je répète juste assez lorsqu’un amour a besoin de plonger pile poil à l’endroit de la rescousse où son autre se noie.

Je n’ai voyagé que pour prendre le recul nécessaire à mon égo de naissance. Je n’ai rien fui d’autre que mes racines malades. En route, j’ai pris quelques rails de trop, mais étant sur la bonne ligne, j’ai rapidement récupéré mes facultés de conduite.

Non, mon frère, je n’ai pas non plus vendu mon âme à Rome ou à La Mecque. Mes frères sont du genre humain. Tous mes frères, du premier au dernier, même si parfois avec le temps, leurs canifs se sont transformés en guillotines ou en lames de boucher à décapiter.

Regarde mon frère, ce que ma différence qui était aussi la tienne peut faire de nous. Ni des moines, ni des archevêques, ni des frères musulmans au gosier plein de haine, mais sans aller trop loin, simplement des hommes appliquant enfin un garrot à la folie sanglante, simplement des femmes libérées de leurs sangles, et rappliquant afin d’appliquer un baume sur les peines de sang, vides de sens.

Vois, mon frère bien aimé. Bois, ma sœur bien lésée, ceci est le godet que tout homme véritable n’a jamais laissé de côté.

Vois ce que je deviens, ce que nous avons rêvé autrefois, frère enfant, frères et sœurs. Il ne doit nous rester qu’une rivière pleine de lacs, qu’un lasso unisexe pour sauver l’Homme des cascades.

Les trains éloignent des hommes. Les traînes embaument les femmes.

Quelle mélancolie mon amour ?

Voyager pour ses peines, avoir peur de se noyer parce que l’âge ?

Reviens me voir un beau jour

Un de ces jours où tes peurs au lavoir ne trahiront plus ton linge en nage

Mon frère, ma sœur

Tu trembles encore au bout de tes phalanges et c’est ton cœur

Ma sœur c’est ton droit

Mon frère tes regrets sont déjà froids

Revenons par dizaines

Ou par milliards marchons dans nos pas

Mes sœurs, mes frères, mon amour

Il ne me reste que la mélancolie pour me battre

Et je le fais depuis toujours

Mes frères, mes sœurs, ne nous laissons pas abattre

Brassons à côté de nos amours

Aimez-les comme on se noie chaque jour

Au dernier instant de l’apnée

Un dernier coup de canif dans les filets autour

Un reste d’oxygène, une dernière bouffée

Un sacrifice humain pour l’humanité…

Cribas 07.03.2013


Bassam Hajjar – S’il faut parler de lui ( le conteur )


photo; Pentti Sammallahti

photo; Pentti Sammallahti

S’il faut parler de lui

Evidemment,

je ne suis pas le conteur

je ne suis pas le loup
ni la porte du jardin,

je ne sais pas avant la fin
comment vous mourez
avec la déception de celui qui manque le train

et attend le train d’une heure et demie.

Evidemment,
ce n’est pas moi qui attends
car je n’ai pas même écrit une lettre
pour qu’elle m’arrive dans un an
et que je m’en réjouisse
car j’aurai attendu
que cette fois je ne serai pas déçu,
que je m’en réjouisse car le temps passe,
et que ce n’est pas moi qui fabrique les aiguilles

ni qui frappe l’émail de la montre
pour savoir combien le temps passe.
Tout comme je n’ai pas de temps
pour jeter ce qui reste par la fenêtre ou sous la table
sans que les chiens n’y fassent attention, ni les marchands,
les écoliers.
Evidemment,
ce n’est pas moi le conteur
ce n’est pas moi qui tisse dans l’ombre
la toile d’araignée de mon âme
pour raconter comme qui a peur de voir,
pour voir comme qui a peur de raconter,
pour savoir comment réveiller vos esprits silencieux
et faire de vos rires un musée
pour les échos lointains,

ce vase !
Quand vous déterrez ma main
et que vous dites : que c’est beau
ce chandelier !
Quand vous déterrez mon cadavre
et que vous dites : voilà le conteur.
Mais ce n’est pas moi le conteur,
et je ne vois pas,
à présent,
l’utilité de ces paroles.
(Février 1983)

 

extrait de  « Tu me survivras »   ( actes/Sud )

 


Prisonnier de la petite condition ( RC )


 

 

 

peinture perso.  Détail

peinture perso   1998. Détail

Prisonnier  de la petite condition,
De ma fatigue, l’essence de la vie
Je rayonne moins  qu’un cheval au galop,
Et moins encore qu’un train,
Un assemblage de mécaniques,
qui ne pose aucune question,
Ainsi se délimite
Le contour des choses,
Le rayon d’action,
Ce qui est à portée  de mains,
Ou de geste.

Je me rappelle, comment la base des arbustes
Est taillée régulièrement
Dès lors que les chèvres  s’en chargent
Pas plus loin que ce que permet
L’extension maximale  de leur corps,
Et de même
Ayant rassemblé mes esprits
Mes idées  éparpillées,
Utilisant le jour,
Comme le permettent mes forces,
Je  délimite un espace

En empiétant sur la nuit,
Qui fuit de temps à autres,
Mais si peu,
La cellule mobile
Que je tapisse
De couleurs
Et de songes
Matériellement , peu définie,
Mais qui reste
Comme un costume
A ma mesure.

RC-  23 mars 2013

 


Plutôt prendre le train ( RC )



De légères gouttelettes, prises en tempête,
Se précipitent en gros flocons d’avalanche
Habillent une montagne blanche
S’accrochent aux reliefs, et font paillettes

Qu’aussi des voiles de brume drapent,
Avec les caprices  du temps,  survenus,
de mystère les endroits connus…
Les contours familiers s’échappent.

Les horizons nappés voilés de la pente
Un mur d’incertitudes imagées,
Où rien n’est dégagé
Et la route qui serpente.

Dans l’univers ouaté, les voitures qui glissent…
Engagées  sur la descente
Pourtant en allure lente
Soudaine nostalgie , des pneus qui crissent..

Si rien n’est stable
Et que tout à coup, rien n’adhère
Le conducteur le plus téméraire
Penserait plutôt : siège éjectable

Surtout quand au prochain virage
– on dit d’une route qu’elle n’est plus carrossable –
Obstacle inattendu , et collision inévitable
Précédé d’un lent dérapage,

Un bruit mat, et tout bascule
En doux regret ,    vers le ravin
….     J’aurais dû prendre le train
Et laisser au repos, mon véhicule…

A la chute lourde, aux bruits discordants,
Les roues tournent encore dans le vide, succède le silence
Ensuite, ….  c’est l’affaire des assurances…
–              Statistiques, et accidents…

….   On se raconte toujours des histoires
Quand on côtoie l’enfer
Tant pis, je n’serai pas centenaire
L’avenir ne se marie pas avec « trop tard » .

RC –  25 janvier 2013


Future friche industrielle – ( RC )


Art     Gerard Murphy           guèpe  et poires

Avançons, avançons jusqu’au bord

Au delà commencent les  rêves

Trève de  la nature

Gros plan, et fondu au noir,

Il n’y a plus de repères,

La perspective est en fuite

Les mots sont partout, en suspension

Il suffit de les rendre…

Tranchons, découpons

Les maux se fondent lentement

Dans la confiture des jours…

Il n’y a plus de certain;

Que la nuit,

Poussée par le train

Que regardent passer

Les ouvriers les mains vides.

Avançons, avançons jusqu’au bord

C’est alors que bascule l’avenir,

Où tout se fond en brouillard

Rien à donner, si ce n’est le passé.

Le présent est parti, vers d’autres contrées;

Le ciel n’a plus de fumées,

Que des cheminées vides,

Retournées à la friche.

Rc  – 1er octobre 2012

photo – forge de Clabecq Belgique

photo Torres: cimenterie Alba


Patrick Laupin – Voies de triage


 

J’aurais aimé pourtant encore
la rue Paul-Sysley et la gare de l’Est
les voies de triage désaffectées
l’entrepôt à ciel ouvert sous les garages d’arbres
le lierre sous la varangue, désastre musical
l’odeur de mazout et le cri rauque de la micheline
à midi dans le tremblé très seul du lilas

mais il est tard
tout est détruit
les trains ne partent plus

le mal d’un siècle divague
comme une éternité jetée à quai
dans le soir inépuisable
qui ne sait plus où poser ses pas

In “Le Sentiment d’être seul” © Paroles d’Aube, 1997

 

photo perso – Daugavpils 2011

 


Edith de Cornulier – Atone


Almasoror ( l’âme  soeur)  si j’ai bien lu... est un site que je qualifierai de « multi-disciplinaire »,  …  il y a une  foule  de liens,  et d’articles ,  et en patience il va me falloir, du temps  pour  en avoir une petite idée…

mais je me suis  dirigé  de suite vers la section « poésie », où des photographies  sont  « accompagnées », ici de textes  de Edith de Cornulier-Lucinère,  – voir  son blog perso –

qu’elle abrège  sous  E CL…

j’ai navigué  sur quelques uns  et tout ce que j’ai lu a capté mon attention,  voici  d’un d’entre eux:

ATONE

 

photo perso -... le personnage dans la bouteille de grappa... Ardèche 2001

 

 

 

Ma voix coule dans le soir
Mais mon cœur demeure aphone
Je respire dans ce bar
Des vapeurs d’alcool atone

Nous traversons les saisons
Main dans la main bien trop sages
Je n’observe à l’horizon
Aucun feu, aucun mirage

La vie et ses expériences,
Je les traverse en apnée
Puisque aucune délivrance
Ne nous est jamais donnée

Mais ce soir, dans la lumière
Du bar où flotte un suspense,
Ce soir je veux le salaire
Des années d’obéissance.

Que les lois et la morale
S’effacent de mon karma ;
De se courber sous leur pâle
Mensonge, mon crâne est las.

Dans ce corps où tout s’éteint
Pour jamais n’être fécond,
Que la passion prenne enfin,
S’il reste des braises au fond.

Que le désir se rallume,
Qu’il fasse briller mes yeux,
Pour qu’ils se désaccoutument
De leur rideau vertueux.

J’en appelle aux dieux païens
Ceux qui boivent et ceux qui chantent,
Qu’ils déchargent mon destin
De la ration, de l’attente.

J’en appelle même au stupre,
Si lui seul peut délivrer
Du convenable sans sucre
Un cadavre articulé.

Et toi, frère et faux-amour,
Co-victime et co-coupable,
Vas-tu taire pour toujours
L’hypocrisie impalpable ?

Nous traversons les saisons
Main dans la main bien trop sages
Et rien dans notre prison
Ne présage un grand orage.

Mais ma voix coule ce soir,
Et mon cœur te téléphone,
Je respire dans le bar
Des instances qui frissonnent.

Et si tu ne réponds pas,
Si rien en toi ne s’éveille,
Parce que mon cœur est las
Des jours aux autres pareils,

Tu prendras tout seul le train,
Et dans la nuit qui appelle,
Coupable de ton chagrin,
Je chercherai l’étincelle.

 

 

 


Wislawa Szymborska – Encore


Un récit-poème, marqué  de tragédie,  un des  sept disponibles  sur  ce site

ENCORE



Dans les wagons plombés
Des prénoms traversent la contrée,
Mais jusqu’où ils voyageront,
Si un jour ils en descendront,
Je n’en sais, je ne vous dirai rien.
Prénom Nathan cogne contre la cloison,
prénom Isaac hurle et chante sa folie,
prénom Sarah pour deux gouttes d’eau supplie,
puisque se meurt de soif le prénom Aaron.
Ne saute pas dans le vide, prénom David.
Ce prénom te flétrit pour la vie,
Ce prénom on ne le donne à personne,
C’est trop lourd à porter par ici.
Que ton fils porte un nom slave et blond,
Car ici, chaque cheveu on recense
Car ici on sépare le bon grain de l’ivraie
D’après tes paupières et d’après ton prénom.
Ne saute pas. Que ton fils s’appelle Lech.
Ne saute pas, Ce n’est pas encore l’heure.
Ne saute pas. La nuit rit aux éclats,
Et ricanent les wagons sur la voie.
Un nuage humain passe sur le pays,
Grand nuage, et une larme pour toute pluie,
Petite pluie, rien qu’une larme, quelle sécheresse.
Et les rails dans le noir disparaissent.
C’est comme ça – fait la roue. Pas de clairière.
C’est comme ça – train de cris à travers bois.
C’est comme ça – dans la nuit, je l’entends.
C’est comme ça – le silence cogne le silence.
(1957) Fleuve d’Héraclite, traducteur Christophe Jezewski et Isabelle Macor-Filarska.

—  une  autre parution d’un poème  de l’auteure  est visible  sur  Art et tique  et pique…


Wislawa Szymborska – La gare


Gare Hamburger de Berlin: installation lumineuse de Dan Flavin

La gare

Ma non-arrivée dans la ville N
s’est passée à l’heure ponctuelle

Je te l’avais annoncé
par une lettre non envoyée.

Tu as eu tout le temps
de ne pas arriver à l’heure

Le train est arrivé quai trois
un flot de gens est descendu.

La foule en sortant emporta
l’absence de ma personne

Quelques femmes s’empressèrent
de prendre ma place dans la foule

Quelqu’un que je ne connaissais pas
courut vers une d’entre elles
qui la reconnut immédiatement.

Ils échangèrent un baiser
qui n’était pas pour nos lèvres.
Entre temps une valise disparut
qui n’était pas la mienne

La gare de la ville N a passé
son examen d’existence objective

Tout était parfaitement en place
et chaque détail avançait
sur des rails infiniment bien tracés.

Même le rendez-vous a eu lieu.
Mais sans notre présence.

Au paradis perdu
de la probabilité

Ailleurs
ailleurs.
Combien résonnent ces mots.

—–Pour  découvrir cette poétesse,  vous pouvez  aller  sur  cette page, qui en publie  de nombreux:voir aussi ce recueil

recueil


Luis Sepùlveda – Changement de route


Changement de route

Le mardi 17 mai 1980, le train Antofagasta-Oruro quitta la gare  pour un voyage de routine. Le convoi comptait un wagon postal, un de marchandises et deux de voyageurs, première et seconde classe.
Il y avait peu de voyageurs et la plupart descendirent à Calama, à mi-chemin de la frontière bolivienne. Ceux qui restaient, quatre dans le wagon de première et huit dans celui de seconde, s’installèrent pour dormir allongés sur les sièges, agréablement bercés par le roulis du train qui gravirait  péniblement les trois mille et quelques mètres jusqu’au pied du volcan Ollagùe et à la bourgade du même nom.
Là, les voyageurs qui voudraient continuer jusqu’à Oruro devraient prendre un train bolivien, tandis que l’express Antofagasta-Oruro poursuivrait sa route une centaine de kilomètres en territoire chilien jusqu’à Ujina, la fin du trajet.
Pourquoi l’express s’appelait-il Antofagasta-Oruro, et pas! tout simplement Antofagasta-Ujina, personne ne l’a jamais compris et il en est encore ainsi. c’était un voyage ennuyeux. La pampa du- salpêtre était morte depuis trop longtemps et les villages abandonnés,
jusque par les fantômes des mineurs, n’offraient aucun spectacle digne d’intérêt. Même les guanacos languissants qui regardaient parfois passer le train avec une expression idiote, s’ennuyaient- II suffisait d’en voir un pour les avoir tous vus
.

Si bien que dormir à poings fermés, une fois épuisés le vin et la conversation, était ce qu’il y avait de mieux à faire.

Dans le wagon de première voyageaient un couple de jeunes mariés qui désiraient connaître la Bolivie – ils prévoyaient d’aller à Tiahuanaco -, un représentant en lingerie qui avait des affaires en cours à Oruro, et un apprenti coiffeur qui avait gagné un billet aller-retour à Ujina lors d’un concours radiophonique. Le futur coiffeur n’était pas très convaincu qu’un tel prix récompensât justement ses bonnes réponses au vingt questions du concours « Le cinéma et vous ».
Dans le wagon de deuxième classe tentaient de dormir un boxeur poids welter qui devait affronter trois jours plus tard, à Oruro, le champion amateur bolivien dans la même catégorie, son manager, son masseur et cinq petites sœurs de la Charité. Les nonnes n’appartenaient pas à la délégation sportive et resteraient à Ollagûe pour se consacrer à des exercices de retraite spirituelle.
Le train comptait deux mécaniciens, le responsable du wagon postal et un contrôleur.
La locomotive diesel traînait le convoi sans contretemps. Ils avaient quitté Antofagasta depuis dix-huit heures et longeaient les premiers escarpements qui protègent le volcan San Pedro et ses presque six mille mètres d’altitude. Encore cinq heures de voyage et ils entreraient à Ollagûe en affolant les chauve-souris des clochers.
Le mécanicien aux commandes vit subitement apparaître un banc de brouillard et n’y prêta guère attention. Le brouillard est chose courante dans la région, mais, sait-on jamais, il réduisit l’allure.
L’autre mécanicien somnolait assis. Il perçut le ralentissement et ouvrit les yeux.
— Qu’est-ce qui se passe ? Encore les guanacos ?
— Du brouillard. Très épais.
— T’occupe.
La locomotive s’enfonça comme un dard dans le banc de brouillard et le mécanicien remarqua alors quelque chose d’inhabituel. Le faisceau lumineux du phare ne perçait pas
i brouillard. Il s’arrondissait, comme projeté sur un mur ans et humide. Instinctivement l’homme réduisit la vitesse au minimum et son compagnon rouvrit les yeux.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Le brouillard. On ne voit rien. Je n’ai jamais vu un brouillard aussi épais.
— Tu l’as dit. Il vaudrait mieux arrêter la machine.
Ce qu’ils firent. Le train recula de quelques centimètres et s’immobilisa.
Le conducteur ouvrit une fenêtre et se pencha au-dehors en regardant vers l’avant, mais il ne vit pas le faisceau lumineux. De fait, il ne vit absolument rien et, alarmé, rentra la tête. Le phare ne semblait pas allumé.
— Merde, la bougie a fondu.
— Que diable, on va la changer.
Ils prirent une bougie neuve et sortirent sur la passerelle avec une caisse à outils. Les deux hommes tenaient une lanterne à la main. Le premier fit deux pas et s’arrêta. Il pensa que sa lanterne s’éteignait, mais en la levant il constata qu’elle était allumée. La lumière ne parvenait pas à percer le brouillard, elle se projetait quelques millimètres au-delà du verre et mourait.
— Collègue, tu es là ?
— Oui, derrière toi. Mais je ne te vois pas.
— Je commence à avoir la trouille. Donne-moi la main. Ils tâtonnèrent dans une obscurité totale et se prirent par la main, puis le corps collé à la rampe de la passerelle ils avancèrent jusqu’au phare. Il était allumé. Quand ils passaient la main devant le verre protecteur la puissante lumière la rendait transparente, mais ne parvenait pas à pénétrer d’un centimètre dans le brouillard. « — Rentrons. Il faut attendre, c’est tout.
—De retour à la cabine, le second mécanicien brancha la fadio afin d’informer de l’arrêt du train et de son retard Probable à la gare d’Ollagùe.
~~ Putain de putain !
— Qu’est-ce qu’il y a maintenant ?
— La radio. Morte. Elle ne marche plus.
— Il ne manquait plus que ça. Qu’est-ce qu’on fait ?
— Attendre. Et avec patience.
Les heures s’écoulèrent lentement comme dans toutes lp situations d’incertitude. Quatre heures du matin, six heures
— l’heure d’arrivée à Ollagùe -, sept heures, et bientôt vingt-quatre heures depuis le départ d’Antofagasta. Le brouillard ne se dissipait pas. Il était tellement dense qu’il ne laissait
pas passer la lumière du Jour, cette lacérante luminosité des aubes andines.
— Il faudrait informer les voyageurs.
— D’accord. Mais on y va ensemble.
Se tenant par la main, les deux mécaniciens descendirent de la locomotive et longèrent le train jusqu’au wagon postal. Le responsable fut heureux de les entendre et les suivit vers le wagon de première.
Ils montèrent. Le contrôleur, qui s’égosillait à fournir des
explications au représentant en lingerie, les accueillit avec soulagement.
— On va rester longtemps à l’arrêt ? J’ai des affaires importantes qui m’attendent à Oruro, déclara l’homme.
— Vous avez regardé par la fenêtre ? Vous ne voyez pas ce brouillard ? répondit un des mécaniciens.
— Et alors ? Les rails continuent, non ?
— Soyez raisonnable. Les mécaniciens savent ce qu’ils font, intervint la Jeune mariée.
— Collègue, va chercher les passagers de seconde. Il vaut mieux regrouper tout le monde.
L’homme traversa le wagon et les premiers à se présenter
furent le boxeur et son équipe. Il tint la porte ouverte pour laisser passer les nonnes.
Après une brève discussion, qui révéla que les Jeunes mariés et l’apprenti coiffeur étaient les seuls dotés de patience, une stratégie fut adoptée.
Selon les calculs des mécaniciens, ils se trouvaient tout près du volcan San Pedro, sur un tronçon de virages en épingles à cheveux qui dissuadaient de faire avancer le train dans un tel brouillard, mais il était possible que ce banc de brouillard ne soit pas très étendu. Peut-être se dissipait-il à la courbe suivante et si tel était le cas, les conducteurs étaient disposés à repartir. Mais il fallait en être sûr et envover un volontaire accompagné d’un mécanicien pour explorer la voie- Le boxeur se proposa aussitôt en disant qu’un peu de mouvement lui ferait du bien.
Afin de ne pas se voir obligés à marcher main dans la main, le boxeur et le second mécanicien s’attachèrent une corde autour de la taille, comme les alpinistes, et se mirent en marche. Ils n’avaient pas fait un pas que les passagers penchés à la portière les avaient déjà perdus de vue. Mais leur absence ne dura pas longtemps. Traînant le boxeur, qui ne comprenait pas la décision de rebrousser chemin, le mécanicien rejoignit le groupe.
— On est sur un pont, dit le cheminot.
— Quoi ? Mais il n’y a pas un seul pont sur tout le trajet, répliqua son collègue.
— Je le sais aussi bien que toi. Pourtant on est bien sur un pont. Viens avec moi.
Le boxeur fut détaché et les deux mécaniciens s’encordèrent. Ils ne se voyaient même pas. L’humidité du brouillard rendait la respiration pénible.
— Marche sur les traverses. On va faire deux pas. Prêt ? Maintenant, essaie de poser le pied entre les traverses.

L’autre fut sur le point de perdre l’équilibre. Son pied traversa le brouillard sans rencontrer de résistance.
— Saloperie ! C’est vrai. Où est-ce qu’on est ?
— Tu as quelque chose de lourd ? Je voudrais savoir s’il y a de l’eau en bas.
— Compris. Écoute bien. Je vais jeter la lanterne. Ils retinrent leur respiration aussi longtemps qu’ils le purent, mais n’entendirent pas le bruit espéré. Il n’entendirent rien.

On dirait que c’est haut
Mais où est-ce qu’on peut bien être ? Ils retournèrent au wagon et leur visage perplexe rendit les voyageurs muets.
Les nonnes distribuèrent le café qui restait dans leur th mos, le représentant en lingerie compulsa son agenda ,les jeunes mariés se prirent par la main, le boxeur se mit ‘à arpenter nerveusement le wagon d’un bout à l’autre tandis que le manager jouait aux dames avec le masseur, et l’apprem’ coiffeur sortit timidement un transistor de son sac.
— Bonne idée ! Il y a peut-être des informations sur le temps. Il est sept heures du matin, c’est l’heure du journal s’exclama un mécanicien.
Ils se pressèrent autour du garçon et, en effet, ils écoutèrent le journal, d’abord avec incrédulité, puis avec malaise, et finalement avec résignation.
Le présentateur avait parlé du tragique déraillement du train Antofagasta-Oruro survenu la nuit précédente à proximité du volcan San Pedro. Le convoi, probablement à cause d’une défaillance du système de freinage, était sorti des voies et tombé dans un précipice. Il n’y avait pas de survivants et parmi les victimes se trouvait l’éminent sportif …
Ils se regardèrent en silence. Aucun d’eux ne mènerait à bien ses projets ni ne respecterait ses rendez-vous. Une autre invitation, inexplicable celle-là, et indifférente à la marche du temps les convoquait à passer de l’autre côté du pont quand le brouillard se lèverait.

 

 

 

Nouvelle  extraite  du livre  » Rendez-vous d’amour dans un pays en guerre » paru chez Métailié.en 1997      livre dont  j’ai déjà « posé »  « Pour tuer un souvenir »   ( le  recueil comporte presque une trentaine  de courtes nouvelles)


Claude Chambard – le chemin vers la cabane-


Claude  Chambard est un écrivain, que j’ai découvert  grâce à Anne-Françoise  Kavauvea,  (  voir  son site « de seuil en seuil »…),  et particulièrement  son article  sur Claude Chambard

 

C’est avec  « le chemin vers la cabane », un recueil de textes  courts,  poétiques  ou récit,  dont voici une  « parcelle »,que j’en donne une  petite idée…  il est édité au   » bleu du ciel  »

photo; Ghedolo

 

 

 

 

 

 

un jour j’ai marché

le long d’une voie ferrée

aucun train n’est passé

 

rien ne voulait de mes guenilles

(ritournelle)

 

 

Claude  Chambard

(un nécessaire malentendu III  )                                                     ed le bleu du ciel    Juin 2008


Marina Tsvétaieva– Si vous saviez (1913)


 

 

Si vous saviez, passants attirés
Par d’autres regards charmants
Que le mien, que de feu j’ai brûlé,
Que de vie j’ai vécu pour rien.

Que d’ardeur, que de fougue donnée
Pour une ombre soudaine ou un bruit…
Et mon coeur, vainement enflammé,
Dépeuplé, retombant en cendres.

photo: Vladimir Mishukov

Ô, les trains s’envolant dans la nuit
Qui emportent nos rêves de gare…
Sauriez-vous tout cela, même alors,
Je le sais, vous ne pourriez tout savoir.

Pourquoi ma parole est si brusque
Dans l’éternelle fumée de cigarette
Et combien de tristesse noire
Gronde sous mes cheveux clairs.

voir aussi chez esprit nomades,  beaucoup de choses qui lui sont consacrées…

photo: - extraite du "miroir" de A Tarkovsky