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Jean-Claude Pinson – Saison des civelles


( extrait de son ouvrage    » J’habite ici )

Tard un soir que nous traversions la Loire à Nantes
nous fascina le spectacle de dizaines de bateaux

qui allaient et venaient entre les ponts semblant fouiller les eaux avec leurs projecteurs
on était en mars et c’était comme si dans ce remuement nocturne le printemps
bientôt à naître avait
eu un cœur et qu’il battait au rythme étouffé
des diesels nous avions laissé la voiture sur la berge pour marcher
et mieux respirer l’odeur de la marée
montante, celle qui pousse les civelles
dans les eaux de l’estuaire
Le long du quai il y avait aussi des pêcheurs à pied ceux-là; ils trempaient des tamis
dans les remous
du mascaret avec des gestes graves d’orpailleurs nous nous étions approchés: au fond des épuisettes ce qu’ils remontaient ressemblait à du verre en
fusion ou plutôt à des spermatozoïdes vibrionnant désormais en vain et nous avions parlé aux enfants
d’une odyssée commencée là où dort dans les grands fonds l’Atlantide engloutie
du moins c’est la légende, avions-nous ajouté en remontant dans la voiture
je songeai à me servir de cet exemple dans un cours sur la nature et la finalité
je poserais la question de savoir s’il y a un sens à dire qu’une intention quelconque a présidé au long voyage des civelles comme si quelque main anonyme et connaissant les cartes marines les avait guidées jour après jour depuis qu’elles sont confiées aux bras infatigables du courant et en quel sens leur transhumance témoigne pour la force d’une mémoire, d’une lumière d’avant les hommes- droit d’aînesse que d’ailleurs il leur faut payer au prix fort
Ainsi je fais moins fi des variations du temps,sèche avec le vent d’est, revis lorsqu’une dépression approche son haleine, humecte l’horizon d’un front bas de nuages
alors le corps est comme une maison où des chambranles gonflent où des parquets respirent  les lèvres colmatent leurs fissures prêtes pour la pluie ou plutôt le crachin qui est comme les postillons d’une grande parole le regard intérieur s’assouplit tandis qu’à l’horizon le bocage lève comme un gâteau on dirait même que les viscères sont prêts (pourtant les miens sont franchement athées)
à écouter la pluie et son crépi jeté évanescent sur les fenêtres comme une aria céleste
mais c’est évidemment trop dire
Au printemps j’ai des chemins creux qui poussent dans la tête, des envies de campagne
rarement je passe à l’acte je me complais plutôt à choyer la mémoire d’un jour à l’île aux Moines où nous avons marché entre deux fanfares d’aubépines (la métaphore tant pis trahit la paix du lieu)

le vert d’une île en face faisait comme un motif mit la très grande assiette de la mer

Pourquoi étions-nous si sereins?
Etait-ce au bout du chemin la certitude que serait une plage où ramasser des coquillages?
Ce matin j’ai senti un avant-goût d’été
il suffisait que soit ouverte une fenêtre de cuisine que s’en échappent des bruits légers de vaisselle qu’on range fugitivement faisant tinter comme des sous du nouvel an
les beaux jours à venir et que sur le rebord fume la tache rose des langoustines
dans un grand plat qu’on avait mises à refroidir


Georges Hyvernaud – le wagon à vaches ( court extrait )


Annette Messager, Les Tortures Volontaires (1972), 2013 13179857583

art: Annette Messager  – les  tortures volontaires

 

 

(…) Bonne vieille race obstinée des hommes : toujours prête à tout recommencer, à remettre ça. Se raser, cirer ses souliers, payer ses impôts, faire son lit, faire la vaisselle, faire la guerre. Et c’est toujours à refaire.

Ça repousse toujours, la faim, les poils, la crasse, la guerre. Et des monuments poussent sur les places, des noms poussent sur les monuments. Il en repousse toujours, des noms. On trouve toujours de la pierre pour graver des noms dessus et toujours des noms à graver dans la pierre… (…)

 

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Les papiers et le sel ( RC )


Tout à l’heure, en rangeant la vaisselle
J’ai vu la table débarrassée  ( ayant mangé dans un coin)
Le reste occupé, par un tas de papiers

Toujours des choses dont l’urgence attend
Qu’on veuille bien s’occuper d’elles
Ces papiers éparpillés ont même recouvert
Des livres, dont la couverture me rappelle

« La revanche de la pelouse »
Le récit de Brautigan
Dans sa version originale
Avec un cadre vert
Et une fille qui sourit.

Tiens , j’ai laissé le sel
A côté d’une facture.
Il me faut une enveloppe, et un timbre…
Je dois bien avoir ça quelque part,
Dans la pièce à côté…

RC     – 30 janvier 2013


Antonella Aneda – Avant le dîner


photo perso  -  sculpture ; Parc de klaipeda  - Lituanie

photo perso       – sculpture ;            Parc de Klaipeda –    Lituanie

 

[Prima di cena]
[Avant le dîner]

Avant le dîner, avant que les lampes ne chauffent les lits et que le feuillage
des arbres ne devienne vert-noir et la nuit déserte. Dans le court espace du
crépuscule défilent des saisons entières et méconnues; le ciel alors se charge
de nuages, de courants qui soulèvent bûches et ronces. Contre les vitres de la
fenêtre bat l’ombre d’une tempête mystérieuse. L’eau renverse les buissons,
les bêtes chancellent sur les feuilles mouillées. L’ombre des pins s’abat sur les
planchers; l’eau est gelée, de la forêt. Le temps s’arrête, disparaît.
Soudainement, dans le calme solennel des allées, dans le vide des fontaines,
dans les pavillons éclairés toute la nuit, l’hôpital resplendit tel une résidence
de Saint-Pétersbourg en hiver.

Il y aura un cauchemar pire
entrouvert entre les feuilles des jours
aucune porte ne claquera
et les clous plantés au commencement de la vie
plieront à peine.
Il y aura un assassin étendu sur le palier
son visage dans les draps, l’arme à ses côtés.
Lentement la cuisine s’entrouvrira
sans le bruit des vitres brisées
dans le silence d’un après-midi d’hiver.
Ce ne sera pas l’amertume, ni la rancune, seule
– pour un instant – la vaisselle
deviendra immense d’une splendeur marine.

Alors il faudra s’approcher, monter peut-être
là où le futur s’étrécit
à l’étagère remplie de pots
à l’air renversé de la cour
au vol sans déploiement de l’oie,
avec la mélancolie du patineur nocturne
qui d’un coup connaît
le sens du corps et de la glace
se tourner à peine,
s’en aller.

Traduit par Francis Catalano et Antonella D’Agostino


Là-haut, ici bas – ( RC )


 

 

 

 

 

 

 

Là-haut, ici bas.

Sans limites, se poussent les nuages en épaisseurs  grises
C’est un ciel  d’étains, qui bascule à coups  d’éclairs…
Une  couverture  dont  on ne  connaît pas la lisière
Tandis  que, dans un mélange de clairs et de bruits, la terre  s’enlise.

C’est une  dispute  de géants, à coups de cimeterres
Pour la conquête  d’un territoire immense
Et l’on reçoit ici, les échos  du combat,  en pluie dense
Agrémentée des roulements  du tonnerre.

Les  fanfares  d’Eole  embouchent leurs  trompettes
Les arbres  se secouent  en tout sens
Et mêlent  leurs  membres  de toutes  essences
Quand  s’approche la tempête.

Voila que  gifle une tornade de grêle…
Le sol accepte sans  résistance
Que les dieux bataillent  sans  décence
Et s »envoient  à la figure  leur vaisselle .

Ceux qui connaissent l’endroit se demandent ce qu’il est advenu
Du paysage  riant,  de sa vallée large, maintenant déserte
Des routes emmêlées de troncs, une marée verte
De branches  en tous sens, et du feuillage haché menu…

Il faudra une main large pour écarter les nuages
Et mettre une fin provisoire, aux  hostilités
Déjà, s’amoncèlent  les  dégâts  – une calamité
Pour les habitants d’en bas, comptant leurs dommages.

Une main puissante  qu’on ne puisse pas mordre
Pour  retrouver  le chemin de l’entente, et l’esquisse
D’un début de paix et sérénité, une  armistice
Que certains nommeront le retour à l’ordre.

Pour  fuir la confusion, un peu d’autorité
Que le pays panse ses plaies
Il faut reconstruire,     et sans  délai
Après l’ouragan ,         de la fin de l’été.

 

RC  –  17 octobre  2012

 

( toute similitude  avec les situations politiques  ne serait pas complètement fortuite)

 

 


L’armoire, porteuse d’histoires (RC)


La vieille armoire, celle qui prend feu
A abrité longtemps des piles de draps
Des trousseaux inutilisés, mangés par les rats
Autres générations , autres enjeux

Tante Ernestine est morte
Un jour d’hiver fardé
Auprès de son feu, attardée
Un jour ,  a cédé sa porte

Et les piles des habits d’antan
Les parures et les dentelles
Napperons de belle vaisselle
N’ont pas attendu les petits enfants

Partis ailleurs  émigrer
Se chercher, loin du bercail
Une raison de vivre, un travail,
Evidemment de leur plein gré

La maison d’Ernestine est vide
Personne n’est revenu au village
Lui rendre un dernier hommage
Aux maisons barricadées, arides

Il a fallu extraire les meubles pesants
Du pays de la famine
Rongés par la vermine
La vie d’antan, du modèle paysan

image: — combinaison informatique, — production personnelle —- dec 2010

Le feu qui maintenant
Dévore le bois craquant du sapin
Se nourrit des volutes du destin
De l’exil, des déserrements

Alors que,  patient témoin gris
L’olivier au feuillage argenté
Décrit le temps des ancêtres arrêté
Sans s’en montrer davantage aigri.

RC