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Articles tagués “ville

Une vie au ralenti – ( RC )


Colorful Fall Leaves on Wooden Park Benches

Du troisième étage,

on voit le kiosque  à journaux

devant le parc aux platanes ,

          qui s’ennuient.

 

Ils s’ennuient des enfants 

qui sont maintenant

à l’école,   et des mamans

ne sortant plus les  landaus .

 

          La vie est au ralenti,

      ce vendredi après-midi.

L’automne recouvre le carrefour

de feuilles brunes  et or .

 

Tout le quartier se dissimule

sous les parures des arbres

        désormais au sol

masquant le goudron.

 

Les rues,    semblables

    à une  étoile de mer ,

ne mènent plus  désormais

nulle part .

 

       Les feux de circulation

       n’ont rien compris.

Ils changent de couleur

obstinément, en  cadence .

 

        La ville s’est  endormie

( une pause avant la pluie ).

Les voitures alignées

    ont l’air  de scarabées gris.

RC- nov 2019

Mokhtar El Amraoui – sans valises


Les Pigeons voyageurs

Sans valises
Quand les ailes se déploient,
Je me tais
Et écoute mon maître le pigeon.
Sans valises,
Sans mémoire,
Il décide de la portée de son clavier
Et ouvre, seul,
Les veines de la ville
Et ses cieux.


Allain Leprest – l’homme aux deux ombres


Sur l'établi | baldini Jean Pierre – Sculpteur

sculpture  :  Jean-Pierre Baldini

 

Le type d’en haut le solitaire
Si j’vous disais il a deux ombres
Qui le suivent sous les réverbères
De la ville quand la nuit tombe

Une ombre bleue à chaque jambe
La sienne et celle d’une dame
Deux ombres qui soupirent ensemble
Sur le drap sale du macadam

On dit que c’est un vieil amour
Un coup au coeur jamais guéri
Qui n’a laissé que son contour
Découpé dans un matin gris

V’là c’est pour ça qu’il a deux ombres
Qui déambulent derrière lui
Qu’il promène dans les décombres
De sa mémoire toutes les nuits

Deux ombres enlacées côte à côte
Cousues au bas de son manteau
Les mains mises l’une dans l’autre
Qui s’embrassent derrière son dos

Une ombre bleue à chaque jambe
La sienne et celle d’une dame
Deux ombres qui soupirent ensemble
Sur le drap sale du macadam

Le type d’en haut il a deux ombres
Et il les rentre au petit jour
Quand le premier rayon fait fondre
Les contours de nos vieilles amours


Dominique Grandmont – le spectacle n’aura pas lieu ( extrait 01 )


 

 

 

Josef Sudek -.jpg

photo Josef Südek

De sorte évidemment qu’ils seraient là sans l’être sous la peau déchirée des murs où des lambeaux d’annonces dessineraient pour eux une carte inconnue peut-être
un quartier comme un autre ces cafés agrandis par la résonance construits tout en longueur pour qu’on ne puisse pas compter les silhouettes ni trouver l’entrée

Un tel silence pourtant le samedi après-midi les guêpes s’énervaient tu le lui disais un peu plus quand on entendait l’hymne national qu’on se serait cru dans un studio après quoi dans des cours envahies d’herbes folles qui atteignent la poitrine ou bien quand tu t’arrêtes en plein milieu d’une phrase la lumière est si fausse que toute la ville est vide

C’est seulement quand ils tournaient la tête qu’on s’apercevait qu’ils n’avaient
qu’un seul profil et pas de visage ou restée dans les yeux mais verts tu l’oubliais toujours comme à travers une vitre l’ombre sans vêtement une route sur la colline

 


du chapitre « L’autre côté du vide »

 

« Le spectacle n’aura pas lieu »  a été publié  chez  messidor  1986, dispo aussi en version numérique.

 


Georges Perec – (A Franck Venaille)


 

Metropolis Paul Citroen

                 Paul Citroën – Métropolis 

 

        A Franck Venaille

 

cela ne l’effraiera ni ne le fera rire

              la ville à l’infini

il la reniflera il la flairera

            la ville fécale la ville effarée

il ne rêvera à rien      il avancera

le café-calva en face  le ciné l’avenir vicié  l’air calcaire

           la ville en vacance     la ville vaccinée

il ne vérifiera ni l’affre ni la faille

Flânerie. Errance.

 

la ville écaillée la ville varicelle la ville calvaire

la ville avariée

 

il verra venir la ville carnaval le financier affairé à la

cervelle nickel

 

                         la vieille fille avinée le créancier vénal  la fiancée  le fakir

                         la reine enfarinée  la flicaille

 

                        avarice  vieillerie  vilenie  féerie facile  féerie fanée

                        rafle civière Vive la France

 

                                      

 

                        L’éclair vrille le ciel calciné

 

                        Fièvre : Revenir en arrière. En finir avec ce rêve à la flan.

                        Écrire à la craie frêle la villanelle effacée

 

vienne le navire à la carène effilée

la fière caravelle

vienne l’île vicinale

arrive enfin l’avenir enraciné

 

                       en ce livre ancien vacille la vie vieille

 

 

Beaux présents belles absentes
Poésie Points

Ahmed Mehaoudi – Le matin s’éveille


scan 202.jpg
photo Berenice Abbott

 

Le matin s’éveille sur un temps nuageux, les choses de la vie circulent banalement, et même dans un cadre urbain triste et monotone , la place Carnot dans son vert bouteille , son kiosque à musique,  ses terrasses bondées de consommateurs , ce tout le monde qui chuchote , les furieux klaxons angoissants , la ville s’enfonce dans le jour   chacun dans l’espoir de vivre mieux

la ville  pourtant est  dépeuplée ,il y a comme un grand vide , un manque à faire pleurer , un sentiment qui ne s’avoue pas ,un sentiment qui n’a pas de mot , peut-on l’expliquer , lui donner un nom , inutile il est abstrait et il  vous tient à la gorge , c’est beaucoup plus une envie de monter au ciel et de disparaître ,

à croire  que plus personne ne respire en ville , que personne  n’est vivant , et pourtant le bruit du monde vibre tout près comme un  être qui ronfle dans la nuit ..

 

Ce matin, il y a comme un froissement de silence, une voix tremblante sans qu’elle se discerne d’une voix qui s’est tue ; je regarde cette tentative de pluie, elle ne vient pas,

j’y entends un murmure, peut-être une complainte, un petit chant doux,

je voudrais tant écouter, mais mon cœur est si fermé ce matin que je me sens étrangement absent de moi-même …

 

Est-ce donc çà l’amitié quand l’autre part et vous quitte à jamais ? Il n’y a pas de larmes , ni cri de détresse , un rien , un néant …

 

le matin s’éveille , sans lui qu’est-ce pour moi cette ville ,

 

un étonnant terrain vague où se confond des formes inconnues que je ne reconnais plus pourtant si familiers , des formes et des formes  à l’infini jusqu’à la sortie du dernier virage …

Il me le disait , me le disait au grès de nos cafés et de nos vertiges littéraires , je m’en irai , quel  vide vous aurez à vivre ,

ici où l’on m’avait confisqué mon bonheur , et où j’avais  piteusement vécu ,

ici où je m’étais allongé dans la boue d’une insolente farce ,

comme quoi il n’y a rien de mieux que de se rendormir et de reporter ce réveil matinal à plus tard …je me recouvre de ma couverture , allons le rejoindre dans notre rêve…

 5 mars 2013

… d’un rêve en couleurs, comme un tableau de Chagall – ( RC )


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peinture: Marc Chagall

 

Il y a trois chevaux courant dans le ciel,
ils marchent sur des nuages et boivent le vent .
Il y en a un vert, un rouge , un jaune.
        Ils galopent au-dessus de la ville.

La tête à l’envers sur le quai de la gare,
les sons et les parfums tournent dans l’air du soir
la galaxie est toute proche .
Tu pourrais presque toucher les étoiles.

C’est comme dans un tableau de Chagall .
Un violoniste joue sans partition
de vieux airs yiddish
         avec un accordéoniste .

C’est un mouvement de danse
qui t’entraîne au-dessus des toits.
Cette mélodie t’appelle ….
…        – d’un rêve en couleurs tu te rajoutes des ailes.

RC – mars 2018


Jacques Lovichi – Piazzale Michelangelo


Résultat de recherche d'images pour "pluie de cendres"

 

 

Piazzale Michelangelo
les ombres courent sur la ville
océan des cloches
soudain
Dire juste le tremblement
cette fêlure dans la vitre
la pluie de cendres sans oubli
Un autre jour meurt.


Rues d’anciens habitants – ( RC )


On se demandera quelle carte consulter,
ou plutôt, à quelle époque,
et si on peut retourner dans la géographie intime
des rues de la ville .
Il y a d’anciennes inscriptions,
qui cohabitent avec les plaques émaillées
et qui disent d’anciens lieux,
des noms qui n’évoquent pas ceux d’hommes célèbres,
mais l’activité pratiquée, ou ce qui marquait
visuellement l’endroit .

La ville est un continent , dont une part est englouutie
dans les épaisseurs de l’histoire .
On peut revoir des cartes anciennes ,
l’écriture penchée, et appliquée pour les noms,
toucher les vieux papiers ,
ignorant l’aspect plastifié d’aujourd’hui
mais rien ne vaut autant,
que pénétrer plus avant dans son ventre,
là où il serait impossible de se repérer ,
dans le sous-sol , où l’ombre règne.

Ce sont des gouffres qui ont englouti les rues,
dirait-on,
un double du quadrillage aérien,
qui court, à la manière d’une autre ville,
cachée dessous, à l’instar d’un arbre,
où les racines se développent dans l’ombre,
comme les branches, dans l’air.
Ou bien la partie cachée de l’iceberg ,
dévoilant , pour qui en a entrepris l’exploration,
la face inconnue des choses.

Une partie ignorée, et qui peut le demeurer :
tout un dédale de souterrains se développe,
juste sous nos pieds .
Il y a des artères principales ,
des croisements , bifurcations ,
impasses, et cavités,
qu’on prendrait presque pour des boutiques,
( comme celles situées au-dessus de la surface ),
des chapelles, le tout rempli jusqu’à ras-bord,
des ossements d’anciens habitants.

L’imagination aidant, les catacombes
sont le continent du sous-sol .
Il revit peut-être avec ses spectres:
les squelettes se réveillent, et se promènent :
Ils n’ont pas besoin de leurs yeux défunts,
de toute façon inutiles dans l’obscurité totale .
Mais pour ceux qui n’y voient pas ,
on a privilégié le sens du toucher,
et c’est peut-être pour cela , que le nom des rues
reste indiqué, à chaque carrefour,

Avec ces lettres profondément creusées dans la pierre .


RC – dec 2017

 

Image associée


Luis Aranha – L’aéroplane 25


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Je voudrais être un as de l’aviation pour voler
Au-dessus de la ville de ma naissance !
Bien plus haut que les lamentos de bronze
Des cathédrales cataleptiques ;
Tout près de l’azur, montant presque au ciel
Loin des maisons qui diminuent
Loin, bien loin de ce sol d’asphalte…
Je voudrais planer au-dessus de la ville !…
Le moteur chanterait
Dans l’amphithéâtre lambrissé de bleu
Sa ronflante symphonie…
Oh! voler sans escales dans l’espace qui s’étire
Pour moi, seulement pour moi ;
Traversant les vents effrayés
Par mon audace ascensionnelle
Jusqu’où eux seuls sont parvenus !…
Tournoyer en altitude
Et d’une descente rapide
Tomber en tourbillon
Comme un oiseau blessé…
Faire de subites cabrioles
Des loopings fantastiques
Des sauts de la mort
Comme un athlète élastique en acier
L’âpre crissement du moteur…
Dans l’amphithéâtre tapissé de nuages Tambour…
Si un jour
Mon corps s’échappait de l’aéroplane
J’ouvrirais ardemment les bras
Pour le bleu plongeon dans le soir transparent…
Comme je serais pareil
À un ange au corps déployé
Ailes ouvertes, précipité
Vers la terre distante…
Fendant le ciel dans ma chute brusque
Rapide et précise,
Déchirant l’air en extase dans l’espace
Mon corps chanterait
En sifflant
La symphonie de la vitesse
Et je tomberais
Dans la ville parmi les bras ouverts…
Être aviateur pour voler bien haut !

 

 

 


Vitrines de Noël – ( RC )


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>         Quelques jours avant,
un peu de neige souffreteuse,
en petits tas tristes et gris,
sur les trottoirs de la ville    .

On peut ouvrir les portes,
du calendrier de l’avent,
négliger le froid mordant,
pour se promener          pourtant

Mais rester au-dehors,
devant les vitrines,
au décor clinquant,
lumières et paillettes,

Pyramides de cadeaux,
soigneusement enveloppés,
se mirant,
sous les spots électriques,

Angora et soie,
des beaux quartiers,
habits coûteux ,
et mannequins radieux.

C’est une fête avant Noël,
celle du commerce,
où se pavanent
de riches clients .

On peut admirer,
les étals de foie gras ,
pâtisseries ouvragées,
et montagnes chocolatées…

Tu as le droit
de lécher les vitrines,
mais sans avoir rien, à se mettre
sous la dent ,        … que le vent.

RC – dec 2017


Une ville dont je connais les artères – ( RC )


Résultat de recherche d'images pour "metz vue"

 

C’est une ville dont je connais les artères,
je les ai parcourues, en tout sens,
il y a longtemps,
et je trouvais mes repères ,
devenus familiers,
à la façon d’un jeu de pistes.

Je suis retourné,
dans ma ville natale,
les places ont bien le même nom,
mais les immeubles n’ont plus le même aspect,
leur aspect est devenu froid,
débordant de béton et de verre.

Les rues ont le même tracé,
mais je ne les reconnais plus .
Elles ont perdu leur familiarité,
leur intimité.
Elles sont des lieux de passage,
et pourraient être ailleurs.

L’ailleurs s’est importé,
décalqué, en quelque sorte
sur les quartiers, que je traversais à pied.
La ville que je connaissais
s’est dissoute peu à peu, comme un souvenir
auquel je n’accède plus.

Elle n’a de nom que géographique .
La ville de mon enfance
avait son charme désuet,
ses rues encombrées,
mais je pouvais lui parler.
Mais si je le fais aujourd’hui, personne ne répond.


RC  – janv 2017


Basculés derrière l’horizon- ( RC )


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photo Phil F-

 

Sous nos yeux étonnés,
se déroule un grand film .
Panoramique,

il occupe tout l’espace ,
mais change     à vive allure,
comme si les champs
poussaient les montagnes,
les montagnes,        le lac,
le lac,                        la ville,
la ville,                   les forêts…
basculés derrière l’horizon .

Tout s’en va,
tout s’efface ,
derrière l’écran de la fenêtre .

>   Sans certitude
sur le bon endroit,
celui    où les choses s’attachent ,
où l’arbre demeure,
des siècles durant.

Le mouvement du train
zappe l’éternité
pour un temps éphémère,
un temps compressé ,
qui demeure curieusement
étranger
à la lente caresse du vent
dans l’ondulation des blés .


RC – juill 2017


Astrid Waliszek – clac


Omer Parent.jpg

visuel:  Omer Parent

tes veines, vivantes et bleues dansent une sarabande effrénée
sur le dessus de ta main. La terre tremble, dis-tu.

à bousculer les nuages à chercher la chaleur
nous avons oublié l’heure celle de l’au revoir
– non, pas adieu   et voilà, c’est ici,
c’est maintenant couvre-toi,
ne prends pas froid tu ne reviendras pas,
c’est là c’est maintenant qu’il faut partir

les nuages se disséminent un froid soleil pâle se lève,
une portière de voiture claque
c’est un adieu, nous le savons tous deux
des pas résonnent sur le pavé rien n’a changé,
rien ne change jamais des portes se ferment,
d’autres s’ouvrent s’en va,
s’en vient l’amour – la ville dort

 

12 février 2012


Un habit pour la ville – ( RC )


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peinture:  C Soutine:  Cagnes

La ville se déplie,
tel un accordéon.
Les maisons sont en carton,
et quand le jour s’enfuit
ainsi un animal craintif,
qui se terre, et se dissimule :
derrière la pellicule.
Comme , de la photo, son négatif

alors les façades se déhanchent,
passent par-dessus bord,
aussi je vois l’autre côté du décor,
fondu dans la nuit blanche.
Le pinceau de la lune
lui donne des airs d’hiver :
elle répand une petite lumière
tout à fait opportune.

La ville est ainsi repeinte,
soumise à son propre sort
éloignée soudain de son port,
et de ses empreintes :
on se sait par quel sortilège
les immeubles se confondent :
c’est un nouveau monde
recouvert par la neige .

Les traces du jour sont effacées :
sous une ouate épaisse
cachant même la forteresse ,
– une antiquité dépassée – .
Les trottoirs ont fait peau neuve
La ville dort encore :
( aux meurtrissures devenues indolores.
il n’en existe plus de preuves ).

Tous les crimes sont pardonnés :
on a tourné la page
et fait le ménage,
libéré les condamnés :
Dans un air glacial,
un nouveau chapitre est à écrire,
offert à l’avenir
sous un habit virginal .


RC – dec 2016


Philippe Delaveau – Jardin du Luxembourg ( 1 )


peinture  – François Gall                    –   landeaux  au jardin du Luxembourg

 

 

Ongles blessés de mes mains vous le savez

j’ai déchiffré les cicatrices de la ville

oreilles la voix du vent vous l’avez pressentie

aux cheveux sur nous en bataille

écorce de marronnier aussi sèche que lèvres

écorce muette et nos bouches muettes

quand il fait nuit la moindre étoile émeut

ou seulement le mot étoile à sa propre fenêtre

nuit contre jour – lune pâle soleil

où nous habitons croît l’obscurité

je me promène dans les rues de Paris

mes mains scrutent le secret des pierres

je me promène dans les rues de ma tête

les yeux clos pour atteindre au secret de vie

joue contre l’arbre et yeux debout

nous affrontons notre navigation

sable en vie roule sous le bruit des pieds

l’ombre à nos pas cèle un secret

et la nuit sur la ville doucement refermée

la ville obstinément et violemment fermée

Paris erre Paris gémit dans la mémoire

avec la voix des morts et la voix des vivants

qui plus a disparu – qui plus est vivant ?

qui de vous disparaît qui infléchit le temps ?

je me perds dans les rues de Paris

mes yeux sont las mes paroles se perdent


Claire Ceira – Encres (pinceaux )


Encres (à Zao Wou-Ki)

 

 

 

pinceaux

On s’étire comme une ombre,
Au bord de l’eau sous les arbres.
C’est la dernière image d’un lac.
Le moment où on se relève
Ramasse l’écharpe et le sac à dos,
On rebrousse chemin.

Il y a sur la rive un petit squelette,
Qui voudrait faire peur avec ses orbites
Son béret et sa mitrailleuse
Depuis longtemps enrayée.
Mais on a l’esprit ailleurs,
On refait en pensée, avec attention
Le chemin depuis l’endroit
Où on tombait toujours de l’arbre.

Et alors si on se laisse aller, on voit en bas la signature. Une écriture étrangère et belle, le contraire des masses noires, au bord du lac, froid de celui qui les a peintes, qui les a confiées à la glace, funèbres.
Froid dedans et dehors, l’atelier
Qui même avec ses pinceaux lourds et doux s’est vidé.
Comme un évier tout est parti, l’amour, le feu, le geste ailé
Un hiver froid, branches derrière les vitres,
L’absence de signification
Une matinée blême en hiver.

Il attend, en équilibre,
Debout sur l’eau, glissant.

Et puis il change de pinceau.
Celui-ci est fin, fait pour écrire
Son propre nom, en bas à droite.

On est sauvé pour l’instant du trou de soi-même.        On sort dans la ville en hiver.


Jean Blot – Les cosmopolites


photo perso  quartier chinois  de Dublin - 2007

photo perso quartier chinois de Dublin – 2007

 

 

 

A force de courir  le monde…
la vie devient  étrange et plus docile à l’espace qu’au temps…
C’était Paris, Londres, New York, ou Genève, mais  était-ce avant ou bien après ?
En chaque ville, quand on la  retrouve, la  durée se ressoude, son tissu se refait, comme  si l’absence avait été une  blessure et le retour une guérison.
Qui vit en un lieu suit le temps dans sa marche et épouse son mouvement.
Mais le vagabond reprend à chaque  étape  le jour qu’il avait laissé là, qui s’était endormi et qu’il réveille en revenant. Ou bien, au contraire, un fil relié sans cause des lieux  éloignés et telle  conversation commencée à New York se poursuit à Genève, rebondit à Londres, et se conclut à Paris.
Cet ami rencontré sur la 5è avenue, on le retrouve sur le pont du Mont-Blanc, on le quitte  dans un café  de Montparnasse.
Ou encore on oublie le lieu, le temps: l’amitié  seule demeure.
Il semble parfois qu’il n’est ni passé, ni avenir;  ni lieux  distincts, mais un seul présent aux  facettes  nombreuses qui résistent  au classement et n’obéissent  
qu’aux  lois  secrètes  du sentiment.

Voyages départs  et retours font  que la  vie prend  de l’épaisseur, mais  qu’elle  ne  coule pas comme  elle  devrait.
Quand  on revient, on dirait que le temps se fait réversible:  tout  recommence…

 

Les cosmopolites   ( Gallimard)


Lucie Delarue-Mardrus – Par ma fenêtre ouverte


peinture :  takmaj

aquarelle : Maja Wronska ( takmaj )

Par ma fenêtre ouverte où la clarté s’attarde,
Dans la douceur du soir printanier, je regarde…
Chaque arbre, chaque toit qui s’élance dans l’air,
Tel le roc qui finit où commence la mer,
Marque la fin d’un monde au bord d’un autre monde.
Ici la terre et là le vide où, toute ronde,
Cette terre, toupie en marche dans l’éther,
Sans sa pauvre ceinture d’air
Ne serait à son tour qu’une lune inféconde.

Je contemple ce toit et cet arbre, montés
Vers l’insondable énigme et ses immensités.
En bas, la rue est calme et le printemps tranquille.
Rien ne trouble la paix de la petite ville.
On entend au lointain un merle. Il fait très beau.
C’est tout.
—    Pourquoi mes yeux regardent-ils si haut  ?

 

 

L D-M

( beaucoup des créations de l’auteure peuvent  être lus sur le site qui lui est consacré)


Valery Larbaud – De l’impériale


DE L’IMPÉRIALE
Hymne

Les boulevards de brume rose,
Les ombres du soir vert et bleu,
Tous ces gens et toutes ces choses,
Tout cela, c’est à vous, mon Dieu.

Le sourd grondement de la ville,
Ne résonne qu’en votre honneur ;
Et nous, d’un cœur simple et docile,
Nous vous louons sur la hauteur.

La tâche du jour est finie :
Nous rentrons fatigués chez nous,
Mais le meilleur de notre vie,
Seigneur : notre joie, est à vous !

{Les Poésies de A.O. Barnabooth, 1913)


Guillevic – Suppose



photographe  non identifié

photographe non identifié

Suppose
Que je vienne et te verse
Un peu d’eau dans la main
Et que je te demande
De la laisser couler
Goutte à goutte
Dans ma bouche.
Suppose
Que ce soit le rocher
Qui frappe à notre porte
Et que je te demande
De le laisser entrer
Si c’est pour nous conter
Le temps d’avant le temps.
Suppose
Que le vol d’un oiseau
Nous invite au voyage
Et que je te demande
De nous blottir en lui
Pour avec lui voler
A travers la pénombre.
Suppose
Que s’ouvrent sous nos yeux
Tous les toits de la ville
Et que je te demande
De choisir la maison
Où, le toit refermé,
Tu aimeras la nuit.
Suppose
Que la mer ait envie
De nous voir de plus près
Et que je te demande
D’aller lui répéter
Que nous ne pouvons pas
L’empêcher d’être seule.
Suppose
Que le soleil couchant
S’en aille satisfait
Et que je te demande
D’aller lui réclamer
Ce qu’il doit nous payer
Pour sa journée de gloire.

 

Guillevic (extrait du poème « Bergeries », dans le recueil « Autres » – 1980)


Pentti Holappa – Parole de ruine


photo perso : Loropeni - Burkina Faso  -  2012

photo perso :            Loropeni – Burkina Faso – 2012

 

Parole de ruine

 


Je veux venir près de toi.
Je ne trouve vrais
ni la pierre, ni le monde ni les distances.
Le coup d’aile d’un oiseau dans le ciel de grand gel dure
aussi longtemps que la ville aux murs coulés de béton

Il m’a fallu me briser avant de perdre mes illusions
Aujourd’hui,
je suis certain que tes cellules m’entendent quand je parle
la langue aux mille sens des ruines
en moi-même, mais rien que pour toi en vérité.


Pentti Holappa

 

 


Pierre Bergounioux – L’orphelin ( petit extrait )


dessin- gravure  nkvdo-  automne

dessin- gravure nkvdo- automne

« J’entendais, par intermittence, un gazouillis lointain et dans les intervalles de plus en plus longs, il n’y avait plus que l’odeur d’humus, la saveur acidulée de l’air froid, le goût d’arbre.
  Il y a un ultime intervalle, un dernier gazouillis après quoi c’en est fini de la voix du dedans. Ce n’est même plus un oiseau.
Pourtant, je suis rentré parce qu’un jour j’avais voulu. Je devais. Je me suis détaché du tronc, j’ai hasardé le premier pas vers ce canton de ténèbres au pied duquel scintillait l’essaim des lumières de la ville.
C’est comme de naître, un arrachement cruel.
Les jambes, qui touchaient terre, ont contracté, les premières, la rigidité des racines aériennes, des contreforts que possèdent certains arbres exotiques.
On a les joues cartonneuses, insensibles, comme de l’écorce, les dents soudées au point que, on a perdu l’aptitude à modeler des sons, à former des paroles, avec.
Car c’est quelque chose dont on peut aussi se passer quand on a rallié la forêt, les royaumes de la nuit. »

Nadia Tueni – Ecoute


 gravure Heinrich Campendonk, musée de  La Haye, NL


     gravure :                     Heinrich Campendonk,            musée de La Haye,   NL

Ecoute,
toi dont la voix fait de grands gestes
et dont les bras sont chant d’oiseau, écoute:
la ville blanche est un tombeau.
Ne crains ni le soir ni l’ennui,
tous deux ouvrent sur un jardin.
Ne crains ni l’amour ni la nuit,
la mort est un chariot faisant route vers l’est,
la vie n’est que la vie, simple abri du regard.
Ecoute.
Il y a sur ton ombre des chemins de quiétude.
Absolue.

 

.

NADIA  TUENI