voir l'art autrement – en relation avec les textes

Articles tagués “visage

Muhamed Kërveshi – Kosova


 

Kosova
Ta beauté entière gît en nos paroles

Sous nos yeux grands ouverts
l’on déloge les nids de tes oiseaux

Ton ombre entière emplit nos regards

Tu es la longue route de notre maturation
Dans les escaliers de tes kullas le temps
cherchait le visage des jours oubliés

Notre amour entier se coule au fil de tes rues

Mon peuple
Chaque matin je te vois plus imposant que la veille
– tu grandis
De toi j’ai pris forme et apparence
Je t’ai fait don de deux chênes et une fleur
en mai en avril et en mars
Quelle place te crée en lui mon cœur
– à ton âme, à ton amour, à ta chaleur,
dès que je pense à toi
– nos oiseaux m’en ouvrent les fenêtres –
Je me cherche moi-même en ton sein immense
La danse de la flamme va courant autour du foyer

Mon peuple élément vital, principe de fierté
toi seul m’élèves à ta hauteur.

 

( Muhamed Kërveshi est un auteur  du Kosovo,  d’où le titre  du texte )

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Rien ne peut repousser la nuit – ( RC )


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Elaine Sturtevant d’après  Marcel Duchamp :  » fresh widow »

Il y a cette fenêtre :
Les ténèbres s’y prélassent .
Peut-être est-ce le jour
qui ne peut rentrer :

Ma chambre, comme ma tête,
est close de rideaux noirs,
fermée sur sa blessure,
où se sont dissoutes les joies ,
que m’offrait ton visage
si loin dans le temps,

que je ne rappelle plus bien
—ni de son expression exacte,
—ni de la chaleur
qui m’envahissait .

Ma blessure a saigné ,
       puis le sang s’est retiré,
en marée descendante .
Je ne peux même plus ,
saisir la lumière :
mes veines sont sèches ;

rien ne peut repousser la nuit .

 

RC – juin 2017


Guy Goffette – Famine


Certains dimanches d’été, le ciel descend sur terre et tire au cordeau des routes pour les familles sans auto, les chevaux sans maître, les filles gommées des calepins.Sans bouger, chacun voyage à son rythme dans un pays rendu d’avance, jusqu’à ce que, le soir tombant, il faille se lever, rentrer le banc qui fraîchit, passer la barrière, le seuil, le jeu des ombres, son propre corps et retrouver enfin son visage dans la glace comme cette toile depuis des siècles dans la chambre du peintre.
Le comptable a fermé le dernier guichet tiré la grille et peut-être un instant pensé à devenir voleur,  à céder au poids de la clé brûlante dans la poche tandis que le soleil aux plis de sa nuque verse la rouille des jours perdus à supputer la chance d’une fenêtre dans ces visages minés  à contre-jour par la pioche infatigable du temps

Les villages de schiste sombre et froid laissent courir aussi des filles aux lèvres peintes et souvent le poing des vieux laboureurs s’écrase sur la table de l’unique bistrot élargissant d’un coup l’espace de l’attente où la lumière se rassemble, frileuse et comme prise au piège d’une lampe

mais il est midi à peine et dans la rue un chat guette une proie que personne ne voit

Derrière la haie le poste à transistors susurre le cauchemar de l’Histoire tandis que l’homme au bras huileux fend à la hache un bois récalcitrant dont le sang atteint le ciel au menton comme s’il voulait porter à notre place la croix alourdie du présent

La maison à veilleuse rouge dans l’impasse tu attendais de grandir, le cœur et les doigts tachés d’encre pour y chercher des roses

A présent qu’une route à quatre bandes la traverse tu es entré toi aussi sans savoir dans la file qui fait reculer l’horizon où cet enfant t’appelle qui n’a pas pu grandir portant jour après jour en ses mains sombres le bouquet rouge au fond du ciel que tu n’as pas cueilli

Comme le visage à vif du boxeur aveugle après la troisième chute tu n’entends plus les coups mais ton cœur entre ciel et terre qui répète sans se tromper le nombre exact

Le soir qui tombe sur tes épaules enfonce les clous un peu plus bas

Minée par quelle mer la ville puisque les taupes n’y harcèlent pas le printemps sans racines

Peut-être est-il venu le temps de croire que Jonas est vraiment sorti de la baleine et que c’est lui ce vide au carrefour que tous rejettent en accélérant
Les yeux jaunes des voitures le soir tu les voyais déjà, enfant détourer le pied des immeubles et tu faisais pareil à table avec la mer et les ciseaux dorés ajustant patiemment sous la lampe l’image à sa légende obscure.

A présent tu sais lire et tiens ferme la barre de ta fenêtre sur le monde où les immeubles s’écroulent l’un après l’autre dans l’incendie découvrant peu à peu la ligne sous laquelle il te faudra descendre descendre encore, paupières closes, pour joindre les bords extrêmes de ta vie.

Hopper Circle Theatre 1936, Private collection.jpg

peinture  edw Hopper

Lui qui avance les mains nues les paupières scellées sur la scène déserte et sous les projecteurs le temps ne l’arrête pas ni le vide, il marche depuis des siècles vers un mur connu de lui seul comme l’arbre qu’un ciel obstiné tire vers l’horizon et s’il s’écarte parfois c’est pour laisser à sa place une fenêtre ouverte où quelqu’un appelle invisible et chacun croit l’entendre dans sa langue
La nuit peut bien fermer la mer dans les miroirs : les fêtes sont finies le sang seul continue de mûrir dans l’ombre qui arrondit la terre comme ce grain de raisin noir oublié dans la chambre de l’œil qu’un aigle déchirant la toile enfonce dans la gorge du temps
La nuit a volé son unique lampe à la cuisine piégé dans la vitre celui qui se tait debout dans la tourbe des mots

Il brûle à feu très doux l’obscure enveloppe du silence (comme ces collines sous la cendre réchauffent l’aube de leur mufle) et pour la première fois peut-être son visage d’ombre est toute la lumière et parle pour lui seul.
Un peu du plâtras des murs rien qu’un peu et rendre à la jeune putain son sourire de vierge

(Aimer ô l’infinitif amer dans la nuit des statues et dans le jour qu’écorchent les bouchers)

Visage impossible à saisir avec ce ciel collé au bout des doigts quand la femme unique sur toutes les fenêtres aveugles de la terre roule des hanches et passe .

Ce peu de mots ajustés aux choses de toujours ce questionnement sans fin des gosses dans la journée ces silences plus longs maintenant, à l’approche du soir comme le soleil traversant la chambre vide sur des patins,

tout cela qui se perd entre les lames du parquet, les pas, les rides a fini par tisser la toile inaccessible qui drape chacun des gestes du vieux couple lui donne cet air absent des statues prenant le frais dans la cour du musée

et nul ne voit leurs ombres se confondre enjamber le haut mur du temps mais seulement l’échelle aux pieds de la nuit l’échelle sans barreaux ni montants d’une vie petite arrivée à son terme.


Jacques Ancet – Diptyque  avec une ombre


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Tu passes toujours et tu reviens.
D’autres t’ont donné un nom. Pourtant
tu n’en as aucun, tu les as tous.
Je dis cendrier, purée, pollen,
je dis visage, herbe, bol, silex.
Tu sors de l’un pour entrer dans l’autre.
Tu tisses des fils qu’on ne voit pas
mais qu’on sent partout. J’ouvre la porte,
je suis sur le seuil: tu me regardes.

 

Diptyque  avec une  ombre    2005

 


Robert Creeley – Distance


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photo: Tamsin

 

Distance

 

1

Comme j’avais
mal, de toi,
voyant la

lumière là, cette
forme qu’elle
fait.

Les corps
tombent, sont
tombés, ouverts.

Cette forme, n’est-ce pas,
est celle que
tu veux, chaleur

comme soleil
sur toi.
Mais quoi

est-ce toi, où,
se demandait-on, je
je me demandais

 

toujours. La
pensée même,
poussée, de forme

à peine naissante,
rien
sinon

en hésitant
d’un regard
après une image

de clarté
dans la poussière sur
une distance imprécise,

qui projette
un radiateur en
arêtes, brille,

la longueur longue
de la femme, le mouvement
de l’

enfant, sur elle,
leurs jambes
perçues derrière.

 

 

2

Les yeux,
les jours et
la photographie des formes,

les yeux
vides, mains
chères. Nous

marchons,
j’ai
le visage couvert

de poils
et d’âge, des
cheveux gris

puis blancs
de chaque côté
des joues. Descendre

de la
voiture au milieu
de tout ce monde,

où es
tu, suis-je heureux,
cette voiture est-elle

 

à moi. Une autre
vie vient à
la présence,

ici, tu
passes, à côté
de moi, abandonné, ma

propre chaleur
réprimée,
descendre

une voiture, les eaux
avançant, un
endroit comme

de grands
seins, le chaud et
l’humide qui progressent

s’éveillant
jusqu’au bord
du silence.

3
Se dégager de comme en amour, ou

amitié de
rencontre, « Heureux de vous

rencontrer — » Ces
rencontres, c’est
rencontrer

la rencontre (contre)
l’un et l’autre
le manque

de bien-être, le mal
aise du
cœur en

formes
particulières, s’éveille
contre un corps

comme une main enfoncée
entre les jambes
longues. Ce n’est

que la forme,
« Je ne connais pas
ton visage

mais ce qui pousse là,
les cheveux, malgré la fêlure,
la fente,

entre nous, je
connais,
c’est à moi — »

Qu’est-ce qu’ils m’ont fait,
qui sont-ils venant
vers moi

sur leurs pieds qui savent,
avec telle substance
de formes,

écartant la chair,
je rentre
chez moi,

avec mon rêve d’elle.

 

Robert Creeley

Traduit de l’américain par ]ean Daive


Anne-Marie Derèse – le sel sur la peau


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photo Inrocks- Louise Bourgoin

 

Le sel sur la peau

Je suis un personnage
de mi-carême,
le visage enfariné.

Les épices au creux du ventre,
le sel sur la peau,
le coeur poisseux
d’un sang trop riche,
je titube, halète
et m’endors dans ta mémoire.

 

© Anne-Marie Derèse

Yvonne Belval-Buirette – Un amour pour passer le temps


Lecture d'un message - mail Orange

sculpteur non identifié

 

 

UN AMOUR POUR PASSER LE TEMPS (fragment)

 

Tu as mis aujourd’hui
Ton beau visage
Celui que j’aime
Pur et lumineux

Tes yeux vivent
Tes yeux me voient
et m’aiment
et me le disent

Tes yeux sont bleus
comme ceux de Frankie
Barney, Willi

Et ce sont eux aussi
Que j’aime en toi
Lewis

Yvonne BELVAL BUIRETTE,    Soleils d’Afrique (Jean Grassin, 1959)

 


Hugues Labrusse – L’indésirable


 

( – à Gaston Puel )

Détail de la façade ouest de l'église (XIIe s.) d'Aulnay-en-Saintonge (Charente-Maritime, France) 15216914856.jpg

sculptures –  Aulnay de Saintonge

Jour indivisé

Des pierres arrondissaient les angles.
Le soleil s’en allait.
Deux poutres reliées par une traverse.
Un chien hagard plonge dans les broussailles.
On n’arrache pas un sourire à l’écorce.

Lendemain

Dans la continuité de la masse, en guise de visage.
Le feu âpre transit le cône de marbre.
Tard, dans l’été,     la figure roule dans ta paume.
Son oubli fut le dernier souvenir qu’elle te laissa.

Surlendemain

Notre sœur à tête d’animal, notre peur encore muette et ses fleurs de terre
ses onguents de serpents, la saveur de sa lumière et de sa fatigue.
Ses mains ne remuaient pas encore.
Toujours plus tard
L’atrocité rêve à son écuelle en bois.
Du sommet de la montagne dévalent des étoiles épineuses.
Ton œil est de glace. Tu crains l’aiguille de métal qui te sert à coudre le ciel.
Laisse battre les volets.


Pépites, étoiles, boule de cristal – ( RC )


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Montage: RC

Dis, t’as vu comme est petite
la terre, dans la boule de cristal  !
Tu la secoues, et des étoiles
comme autant de pépites.

Se posent sur tes paupières,
teintes d’un léger bleu :
et dessus,         tes yeux…
( je te vois ainsi à l’envers )….

Un peu de neige volète
mais il ne fait pas aussi froid
qu’on le croit :
elle retombe sur ta tête .

Puis se repose
éparpillée sur ton image.
C’est ton visage
sous des pétales de rose .

Ceux-ci sont blancs .
Mais ce n’est pas l’hiver,
dans la boule de verre :
il y fait toujours printemps.

Et même si les saisons changent .
Il ne peut pas mourir
avec ton sourire .
Lui,  a quelque chose de celui d’un ange …

RC- septembre  2016

D’après  « pas vu ça ».. de R Desnos


Pierre Mhanna – La rue et ses passants


 

 

 

3471866108_c17754237d%2520Fairy%2520of%2520Lakes.jpgMa vie entière est une lettre écrite pour vous dans une langue que seul l’amour peut comprendre.
My whole life is a letter for you written in a language only love can understand.

~

By the candlelight
I loved to read her poems
and gaze, every now and then,
into her eyes,
at the way the flame flickered
and danced upon
the page of her face,
the poem of my life.
À la lueur des bougies
J’aimais lire ses poèmes
et le regard, à chaque instant et puis,
dans ses yeux,
à la façon dont la flamme vacillait
et dansait sur
la page de son visage,
le poème de ma vie.
~

With the patience
of the river
dissolving rocks
and carrying them to the sea
my touch will have her skin
dissolved in poetry.
~

Avec la patience
de la rivière
dissolvant les roches
et les transportant vers la mer
mon contact verra sa peau
dissoute dans la poésie.

 

traduction  RC de cette  toute récente  parution  sur le blog  de Pierre Mhanna  ( english )

 

 


Beatrice Douvre – présence d’un visage


 

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Son chemin la terre jointe
Sa voix cette lampe droite
Ce qui tremble
Plus haut
Comme qui eut froid
De précéder le jour

Poids de celui qui parle
Et veut se perdre loin

Sa lumière file devant
On se souvient
D’une ombre digitale
C’est qu’une main portait
Nos lampes

Béatrice Douvre


Zareh Chouchanian – Tu cherches quelqu’un dans le miroir


 

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Je suis perdu dans un bois
Fait de pierre
De gens et de chair
Je suis ligoté dans un filet
Fait d’amour et de tendresse
Où je suis l’araignée
Et la mouche
Je pensais que je pouvais courir
Je pourrais voler
Je pensais que je pouvais mourir
Mais je ne pouvais pas

J’ai oublié qui je suis
Comment j’étais
Là où j’étais
De là où je suis
J’ai oublié de temps en temps

Maintenant, j’ attends
Que quelque chose se passe
Que quelqu’un arrrive
Pour me rappeler
Pour retrouver
Un nom
Un visage
Un endroit

Il n’y a rien
Tout est pareil
L’heure
L’espace
Juste un miroir plat.

Pour m’aider à sortir

Rien ne sera
Rien ne peut
Je ne vis pas
Je ne peux pas mourir
Je ne peux que crier
Pleurer
De plus en plus fort

Qui suis-je ?


LOOKING FOR SOMEONE IN THE MIRROR
I am lost in a wood
Made of stone
People and flesh
I’m tied up in a web
Made of love and tenderness
Where I am the spider
And the fly
I thought I could run
I could fly
I thought I could die
But I couldn’t

I forgot who I am
How I was
Where I was
From where I came
I forgot now and then

Now I’m waiting
For something to happen
Someone to come
To remind
To re-find
A name
A face
A place

There’s nothing
All the same
Time
Space
Just a plane mirror

To help me get out

Nothing will
Nothing can
I don’t live
I can’t die
I can only shout
Cry
Louder and louder

Who am I

( visible  sur le site de la poésie arménienne )


Sur une photographie de Dora Maar – Man Ray – 1936 ( RC )


 

Sur une photographie  de Dora Maar - Man Ray   - 1936  ( RC )

 

Les mains  posées sur le mur,

aplaties , blanches, sous leur poussée,

et même transparent, invisible obstacle,

celui-ci porte aussi leur ombre.

Elles  se mêlent, d’un défi obscur

à la promesse du vivant.

Le visage voisine son négatif,

à la façon d’un masque.

Lui aussi regarde un au-delà

caché  derrière nous.

Des fentes le parcourent.

Ou bien        est-ce inscrit dans notre oeil?

Ainsi ce serait ce poids de ciment,

griffé par les années,

supportant son être et l’enfermement

en empreintes négatives.

 

 

RC –  janv  2016

 


Sur la face à Gainsbarre – ( RC )


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photo         A Garcia        2016   Paris

 

 

J’ai marché sur un visage,
C’était une trace laissée sur le sol,
une trace de passage
( pas de celle que l’on décolle ) .

On voit trop de choses sur les murs,
tant et tant ,       que l’on s’en fiche…
il y aura toujours d’autres affiches,
ou des graffitis de peinture…

Mais là,         c’était sur le trottoir:
foncé ,        comme qui s’enrhume,
…       Aplatie sur le bitume,
la face à Gainsbarre…

– RC –

 


A pertes de vues – ( RC )


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– Qui connaît le milieu
d’une mer ? : elle se referme sur mes yeux,

>           Je n’en situe pas le centre,
ni ce qui les hante…
bien étanches à des sensations…
autres que celle du glissement de l’eau..
C’est peut-être que ceux-ci deviennent poissons,
et se cachent comme ils peuvent sous les flots,
en fuyant mon visage,
( comme si j’écrivais :  fuyant le rivage… )
La peau en serait la surface,
Elle se ramollit et s’efface,

On n’en saisit plus          les bords
Les yeux fuient bien plus au nord :
On voit bien qu’ils plongent
à mesure que les jours s’allongent,
et le regard se fait plus flou,
en échappant aux remous,
et aux mouvements de l’onde :
>         on dirait qu’ils fondent

ils se dissolvent dans le liquide
en délaissant les rides
accrochées aux paupières :
il y a de moins en moins de lumière
quand on s’écarte du soleil :
>       C’est la porte du sommeil :
Plus rien ne les anime,
au plus profond de l’abîme:

l’eau ruisselle et glisse,
mais sur une face,         désormais lisse :
il n’est pas sûr qu’ils émergent de l’océan :
désormais perdus dans le néant:
Il n’y a plus d’ailleurs
que pour le regard intérieur
comme s’il s’en était allé
dans une immensité d’eau salée…

C’est ainsi que du lointain se dilue
ce que l’on imagine  » à pertes de vues « .

RC – fev 2016


Luc Berimont – Si le jour est venu


Maya Figurines Preclassic Period 1800 BCE-250 CE (8) 411522480

sculptures:   têtes  ( art Maya )

 

Si le jour est venu dans un jet d’étendards
Le soir s’en est allé avec la proie de l’ombre
Mes frères, les humains, qui veillez sur le tard
Je n’ai connu de vous que l’amitié du pain.

Je penche mon visage à dormir sur ma main
J’entends gonfler des voix dans le gras des collines
Les piverts ont cloué des forêts de sapins
Le feu n’avait plus faim de mes arbres de verre
Une horloge battait à la tempe du temps.

Mes frères, les humains, qui veillez sur la terre
– Maraudeurs accoudés dans le verger des lampes –
Jetez-moi vos fruits d’or jusqu’au frais du matin
Couvrez-moi de vos cris, de soupe, de chaleur
Que je brave la peur, la lune et les feuillages.

 

LUC BERIMONT « Poésies complètes »


Cette ombre – ( RC )


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Image          -> opéra de Bavière: la femme sans ombre

 

——

Indissociable  des êtres…
elle  colle  à la peau, à mes moindres gestes;
elle  épie ce que la lumière  dit,
se plie sur les angles des fenêtres et dans les montées  d’escalier,
se fond  dans les  autres,       ou même  les  avale…

Elle gravit les  surfaces  rugueuses  sans  se blesser,
et s’allonge  sans mesure quand le soleil s’abîme,
aplatie  sur le sol.
Marquant même  par sa présence, le corps sans visage,
errant aux contre-jours,

Jouant à étouffer  les  couleurs,
De ses bords tantôt  précis ou flous.
Y a-t-il aussi celle des âmes,
dont on ne sait rien,          une fois parties,
mais dont interroge  l’épaisseur   et le retour ?

RC –  avril 2015


Rainer-Maria Rilke – Changement ,être et visage


​9 Roman Gods Who Weren't Just Rip Offs Of Greek Gods:

photo:          sculpture anthropomorphe aux jardins Bomarzo

 

« Nous ne sommes que bouche.

Qui chantera le cœur lointain
que rien n’atteint, qui règne au plus profond de toutes choses ?
Sa grande pulsation se partage entre nous
en pulsations moindres.

Et sa grande douleur,
comme sa grande exultation, sont trop fortes pour nous.
Ainsi, nous ne cessons de faire effort pour nous en détacher
et n’en être ainsi que la bouche.

Mais soudain fait irruption
secrètement la grande pulsation au plus profond de nous,
qui nous arrache un cri.
Et dès lors nous sommes aussi être,

changement et visage. »

 

Rainer Maria Rilke, Für Frau Agnes Renold

vintage 1940/50's dental mannequin "robot" for teaching:


un furtif passage – ( RC )


visage  street-art  whirlpool     .jpg

Quelle  est cette  lumière  étrange
Qui  ici, soudain,  règne ?
Est-ce  la parole de l’ange,
qui , tout – à – coup,  saigne,
Dans  cette pièce austère
Où rien ne bouge,
Au fond du verre
aux reflets  rouges ?

J’y vois un mur transpercé,
L’éclair fendant les nuages  ;
Ton image inversée,
Celle de ton visage.
L’arrondi des sourcils…
Le reste se fond dans l’obscur,
Une vision, du reste ,          bien fragile,
Qui se dissout lentement dans le mur.

C’est  peut-être un vestige  de la pensée,
Certains y verraient un mirage,
Un fantôme tentant la traversée
des apparences, – comme en furtif passage…

RC – oct 2015


Magali Bougriot – Nostalgie d’un baiser


dessin perso  créé sur ordinateur  - 2014

dessin perso —          cymbales,symphoniecréé sur ordinateur – 2014

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

il est des choses qui ne s’effacent pas…

Elle.

Tout en elle me faisait vibrer. Mais comme dans chaque symphonie, chaque partie a sa place, son temps sa mesure, son intensité. Un subtil mélange de sons dans un alliage percutant, profond et puissant.

Elle.

Tout commençait par la trame de fond, la cadence, son regard. Dans ses yeux gris, vert, bleu, je ne saurais jamais vraiment les définir tant leur couleur était variable, j’y plongeais les miens, dans une immensité sans fond, un voyage dans l’hyperespace, une sorte de doux flottement jusqu’à trouver la connexion, l’accroche, ce moment où la grosse caisse lourde et lancinante entre en raisonnance. Le rythme singulier d’un battement de coeur, boom….boboom….boom…boboom…Régulier, constant, rassurant, nous sommes ici, nous sommes 2 et nous vibrons sur la même longueur d’onde. L’alchimie peut opérer. Aucun contact nécessaire, juste ses yeux, les miens, et la myriade de messages synaptiques qui parcourent nos corps au rythme cadencé du sang qui afflux dans nos artères. Boom… Boboom….boom…boboom… Puis s’insinue le doux son d’un violoncelle, le glissement d’une main le long d’un bras, annonce d’une mélodie, les cordes frottées délicatement, le son pur, chaud, une promesse chuchotée…  » Je ne veux que toi…. »

Ma peau frissonne sous la pulpe de ses doigts et déjà je sais que la musique s’empare de moi, la transe s’installe, toujours plus profondément, fixant chaque instant sur les partitions de ma mémoire. Ses mains. Ses doigts. Divins, indéfinissables de perfection. Des mains pareilles sont faites pour caresser, pour étreindre, et à ce moment c’est moi qui me glissais entre elles, consciente de ce privilège. Mais comment ne pas toucher sa peau? Ce voile rosé et parfumé dont je percevais déjà les effluves si loin que je pouvais être d’elle. Un appel à la rencontre, le sucré, vanillé, une confiserie à portée de mains, de nez… Les sens en éveil pour mieux m’en délecter… Se retenir…. Et faire durer…. Se retenir… Je parcourais alors les contours de son visage du bout de mes doigts hésitants, comme on toucherait une oeuvre d’art, dans un respect protecteur, sous ses doigts l’exception, en être consciente et ne pas vouloir briser le rêve par des gestes trop brusques, sous peine de se réveiller et de tout perdre… Encore un peu… Encore un peu…. Je revois ses traits tendus, si particuliers, qui rappelaient les gravures grecques aux lignes saillantes et anguleuses, à chaque centimètre un son, nous composions le début d’un requiem. Quand nos corps vinrent à se rapprocher par l’attraction incontrôlée, quand de mes bras je vins la serrer contre moi,quand sur mon ventre, ma poitrine je senti la pression de son propre ventre, de sa propre poitrine, écrasant le peu de self contrôle qui nous restait, c’est tout le rang des cordes qui se mit en scène, dans une envolée légère.

La montée crescendo de la cadence, les doubles croches décrochant nos limites, toujours rythmées par les contre basses s’alliant à la grosse caisse dans nos yeux qui ne risquaient pas de perdre pieds. À quelques centimètres seulement, des secondes qui s’étirent, un temps qui se détend, tout semble figé et si mouvant pourtant. Je peux sentir la chaleur de son souffle contre mes lèvres, un dernier questionnement dans nos regards, vraiment? Maintenant? Tu es sûre? Un silence sur la partition, ce petit carré noir maitre de tout, et tout se suspend, l’éternité. Bien sur que je suis sûre! Bien sûr qu’on l’est! Et dans l’apothéose générale, les cuivres et flûtes entrent en jeu, jouant leur plus belle prestation, alors que les cymbales s’emballent, dans un fracas salvateur.

Nos lèvres se retrouvent en ce premier baiser comme après des millénaires d’absence. Celles qui ne s’étaient pourtant jamais rencontrées se connaissent comme si rien ne les avaient un jour désunies, et rien ne pourra les désunir à présent…


Ni son double, ni le tien – ( RC )


 

peinture: S Dali:  les  métamorphoses  de Narcisse    1937

peinture: S Dali: les métamorphoses de Narcisse 1937

 

Ce que le visage doit au reflet,

Le champ ouvert de la lumière,

Répercuté    sur l’étrangeté du monde,

Le ciel découpé en lamelles,

Comme s’il se gonflait de l’ absence ;

                Un écartèlement .

 

Je le percevrai peut-être,

Au sein de la caresse de l’eau :

>            Narcisse se penchant,

Devine son image,

Aperçue,             ondulée au fil du courant ,

Mais qui délaisse brindilles ,  et feuilles.

 

Ce n’est ni son double,

Ni le tien.

D’ailleurs                         quand il se retourne,

La vision ne s’accompagne    d’aucune présence.

( Ou bien juste la solitude ) .

Mais celle-ci  est transparente.

 

RC – mai  2015


Samuel Beckett – sans ce monde sans visage ,sans questions


peinture Mischa  Rezka

peinture Mischa Rezka

 

 

 

que ferais-je sans ce monde
sans visage sans questions
où être ne dure qu’un instant
où chaque instant
verse dans le vide
dans l’oubli d’avoir été

Samuel Beckett


Herta Müller – L’homme est un grand faisan sur terre ——–( petit extrait )


dessin:  Sam Dillemans

                   dessin: Sam Dillemans

 

 

 

 

 

 

 

 

Windisch ferme les yeux. Il sent la courbe de ses yeux entre ses mains. Ses yeux qui n’ont pas de visage.

Avec ses yeux seuls et sa pierre dans la poitrine, Windisch dit à haute voix : « L’homme est un grand faisan sur terre. »

Ce que Windisch entend, ce n’est pas sa voix. Il sent que sa bouche est nue. Ce sont les murs qui ont parlé.

 

Herta Müller  avec  ce  récit  poignant et très imagé, obtient  le Prix Nobel pour « L’homme est un grand faisan sur terre »


Jacques Ancet – la brûlure


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La Brûlure – – extrait

C’est dis-tu ce qu’on appelle le présent
ce qui toujours nous suit toujours nous précède
on voudrait dire cette chose sans corps
mais qui fume des corps
et ils flottent tournent comme des feuilles
qui un instant s’enflamment
brûlent puis s’éteignent et d’autres leur succèdent
dans l’immobile jaillir que nul ne voit
puisqu’il est dans nos yeux nos bouches nos gestes
qui le font être ce mouvement d’eau vive
lui donnent cette existence qu’il n’a pas
alors d’un bouquet d’éclairs naît la lumière
d’une grappe d’éclats la lenteur du jour
les images où nous croyons toucher la vie
la forme rassurante de chaque chose
ton visage et mon visage qui s’approchent
confondent dans la même ombre leur profil
tout ce qui dure le temps d’un bref regard
on l’habite peut-être une main se pose
on entend une phrase voilà la neige
ferme la porte et déjà on ne sait plus
quand ni où puisque cela n’a pas d’histoire
il y a seulement la même stupeur derrière la vitre
une blancheur sans mots
les pas qui se perdent sous le réverbère
sur le seuil la déchirure de l’espace
et la voix qui répète voilà la neige
et tout le paysage qui nous regarde
c’est tout cela qu’on voudrait dire
ce rien où toujours tout ne cesse de commencer
alors je dis je sais que c’est une image
tu me brûles
parce que c’est comme du feu entre nous
même si vraiment rien ne brûle
si c’est plutôt parfois comme la fraîcheur
avec ton rire d’un éclat d’eau
le clair de ton visage qui vient
et c’est encore ce qui nous recommence
nous fait remonter la pente du désastre
encore la vie au milieu de la mort
la pierre se délite le tronc pourrit
le corps se décompose et l’air reste seul en silence
comme pour veiller l’absence
et pourtant on marche au-devant du matin
comme si on ne devait jamais mourir
puisqu’on est là
les mouettes crient le froid fume
sur les lèvres les doigts touchent le métal d’une clé
la forme humide d’une rampe
comme si oui c’était la première fois
tu me brûles
il y a dans le petit jour
venue d’une porte entrouverte
une odeur de café frais
j’avance dans la lumière à ta rencontre
je traverse une rue
son fracas à cinq heures pour te rejoindre
j’ai toutes les raisons de désespérer
mais tu es là tu souris
bonjour dis-tu.

 

Jacques Ancet,       La brûlure (Lettres Vives, 2002)


Même si tu n’es plus – ( RC )


photo: Lux Coacta

                             photo:           Lux Coacta

 

 

S’il faut voyager dans la mémoire,
Et dans les chapitres
Que je t’ai dédiés,
Je revois ton visage,
Quelque part  réapparaissant
Au détour du chemin,

Et je passe le doigt sur ton sourire,
Malgré les rideaux de pluie,
Qui rebondissent sur la terre,
Et l’amollit pour mieux feuilleter,
Les pages du temps dilué,
Inondé d’émotions .

L’œil reste envoûtant ,
Le regard  énigmatique ,
Imperméable
A la déroute des ans,
Partis et disséminés,
Au petit bonheur,

Mais le souvenir,
Lui,           resté intact,
Retrouvé dans l’écriture fine,
Couchée dans tes lettres,
Comme l’enveloppe ouverte,
D’un poème permanent .

Même, si tu n’es plus…
( comme on dit ) .

RC –  juillet  2014