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Trop lourd, pour que je reste debout, à la surface du monde – ( RC )


gravure sur bois Lynd Ward

Le poids de ma tête est trop lourd
pour que je reste debout,
à la surface du monde.
Je le creuse avec les dents,
la face contre terre,
et il m’arrive de trouver,
quand je dévisse un membre,
mon double, sculpté dans le bois,
par ces racines revêches,
qui ont fini par absorber mon sang.


C’est ainsi que ma vue s’est brouillée,
sans doute à cause de la poussière,
qui, elle aussi encombre mon esprit.
Je ne pense qu’aux temps,
où, trop léger sans doute,
je planais à quelques mètres
au-dessus du sol.
Composé de plusieurs parties
prévues pour s’emboîter,
il a fallu les rassembler.


J’étais à la recherche de la pièce manquante,
qu’on déniche par inadvertance :
un visage à modeler,
qui, maintenant que j’y pense,
offre une certaine ressemblance
à celui qui me fait face et me regarde,
dans le dédale des racines .


Le poids de ma tête est trop lourd  :
je ne peux que supposer
que trop d’années l’ont plombée :
le jour se confond avec la nuit,
et je ne peux saisir aucune de ces lueurs,
enfouies dans la terre.


Je ne peux que les imaginer…
car, si j’y voyais encore,
je verrais croître les arbres
se nourrissant de morceaux d’étoiles.
La mienne doit être quelque part,
car un jour je l’ai perdue…


Antonio Gamoneda – Je parle avec ma mère


photo Jock ( flickr)

Maman : tu es maintenant silencieuse
comme l’habit de qui nous a quittés.
Je fixe le bord blanc de tes paupières
et je ne peux penser.

Maman : je veux tout oublier
au fond d’une respiration qui chante.
Passe-moi tes grandes mains sur la nuque
tous les jours pour que
ne revienne pas
la solitude.

Je sais que sur chaque visage
on voit le monde.

Ne va plus chercher sur les murs, maman.
Regarde le visage que tu aimes :
dans chaque visage humain, mon visage.

J’ai senti tes mains.
Perdu au fond des êtres humains je t’ai sentie
comme tu sentais mes mains avant ma naissance.
Maman, ne recommence plus à me cacher la terre.
Telle est ma condition.
Et mon espoir.

on peut voir ce même texte sur le site lafreniere

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Kate Tempest – Ballade pour un heros – ( War music )


peinture M Gromaire

Ton papa est soldat, mon petit
Ton papa est parti à la guerre,
Ses mains fermes tiennent son arme,
Il vise précis et sûr.
.
Ton papa est dans le désert maintenant,
L’obscurité et la poussière,
Il se bat pour son pays, oui,
Il le fait pour nous.
.
Mais ton papa va bientôt rentrer à la maison,
Dans pas longtemps il sera là,
Je te mettrai ta plus belle chemise
Pour aller le chercher sur le quai.
.
Il te portera sur ses épaules et
Tu chanteras, tu applaudiras, tu riras,
Je le tiendrai par la taille,
Et je l’aurai enfin tout près de moi.
.
Ton père n’a plus quitté la maison,
Ton père ne se brosse pas les dents,
Ton père est toujours en colère,
Et la nuit, il ne dort pas.
.
Il fait sans cesse des cauchemars,
Et il semble faible et épuisé,
Oui, j’ai tenté de le soutenir, mais
On se parle à peine.
.
Il ne sait pas quoi me dire,
Il ne sait pas comment le dire,
Toutes ses médailles pour sa bravoure,
Il veut juste les oublier.
.
Il boit plus que jamais, mon fils,
Avant, il ne pleurait jamais. Mais maintenant,
Je me réveille la nuit et je le sens
Qui tremble à côté de moi.
.
Il m’a enfin parlé mon fils !
Il s’est tourné vers moi en larmes,
Je l’ai serré contre moi et j’ai embrassé son visage
J’ai demandé ce qu’il craignait.
.
Il a dit qu’il fait toujours plus sombre,
Quelque chose n’a pas disparu,
Il dit qu’il le comprend bien mieux
Maintenant que sable et fumée se sont dissipés.
.
Il y avait ce gosse qu’il avait appris à connaître,
Un jeune d’à peine dix-huit ans,
Brillant et gentil, il s’appelait Joe,
Il tenait son fusil bien propre.
.
Sa petite amie attendait un bébé,
Joe aimait plaisanter et rire,
Joe marchait devant ton paternel,
En patrouille sur un chemin.
.
Tout était calme jusqu’à
ce qu’ils entendent l’explosion.
L’homme qui a marché devant Joe
A été complètement soufflé.
.
Des éclats d’obus ont frappé Joe au visage,
Arraché les deux yeux à la fois,
La dernière chose qu’ils aient vue
C’est l’homme qui était devant :
.
Membres et chair et os et sang,
Déchiquetés, éparpillés,
Et après cela – juste la nuit.
Le goût, la puanteur, le bruit.
.
Je te dis ça mon fils parce que
Je sais comment tu seras,
Dès que tu seras assez grand
Tu voudras aller te battre
.
Qu’importe la bataille où tu t’engageras,
Tu donneras ton sang, tes os,
Pas au nom du bien ou du mal –
Mais au nom de ta patrie.
.
Ton père croit au combat.
Il se bat pour toi et moi,
Mais les hommes qui envoient les armées
Ne l’entendront jamais pleurer.
.
Je ne soutiens pas la guerre mon fils,
Je ne crois pas que ce soit juste,
Mais je soutiens les soldats qui
Partent en guerre pour combattre.
.
Des troupes comme ton papa, mon fils,
Des soldats jusqu’au fond de l’âme,
Portant fièrement leur uniforme,
Et faisant ce qu’on leur commande.
.
Quand tu seras grand, ma petit, mon amour,
S’il te plaît, ne pars pas à la guerre,
Mais combats les hommes qui les décident
Ou combats une cause qui est la tienne.
.
Cela semble si plein d’honneur, oui,
Si vaillant, si courageux,
Mais les hommes qui envoient à la guerre
Le font au nom de l’or
.
Ou vous envoie pour du pétrole,
Et nous raconte que c’est pour notre pays
Mais les hommes rentrent comme papa,
Et passent leurs journées à boire.

traduction M Bertoncini dans « jeudi des mots »

une musique lancinante qui a quelque chose à dire…et qui retrouve une certaine actualité ( en faisant le pont entre le souvenir de la guerre de 14, finalement assez peu évoquée ces derniers temps juste après le 11 novembre…, et l’actualité ukrainienne…………………………….sans parler des autres… )


Pierre Seghers – entre les mailles des buissons


photographe non identifié

Entre les mailles des buissons
Pris à la nasse d’eau des sources
Il vécut dans la fosse aux ours.

O le temps des maisons du vent
Il a campé sur l’océan
Il a mangé le pain des vagues,
Il but l’hiver avec l’été

Le chien de peur à son côté
Le ciel a rongé son visage.
Tous les paluds ont la vérole

Il eût fallu tant de parole
Pour proclamer ce qu’il savait
Que dans le vent, la boue, la colle
Il traînait des semelles folles
De silence et de vérité.

Quand les marais perdaient sa trace
Il était l’hôte de l’espace
Il mâchait l’herbe et le roseau.

Et sur les routes de Décembre
Il brûlait de gel et d’attendre
Le dernier des quatre chevaux


Un Janus en état de marche – ( RC )


Janus                              ( sculpture  de Max Ernst )     

Janus est là, qui nous regarde
de ses yeux ronds.
On ne saura jamais
si le double de son visage
apparaît derrière son dos.
Son corps de rectangle
a plutôt l’aspect
d’une planche à découper.
Incrustées à la verticale
deux coquilles Saint-Jacques
pour le voyage initiatique
qui l’emmènera
plus loin qu’on ne le pense,
( amulettes précieuses
nous rappelant que la mer
n’est jamais loin ).

Une petite tortue,
qui lui sert de bourse,
est aussi du voyage.
Elle évolue au rythme
éternellement lent
du marcheur .


En effet Janus
semble être immobilisé,
les deux pieds soudés
sur une plaque de bronze.
Mais comme la tortue,
l’espérance est le guide
le rapprochant du terme
de son pèlerinage.
L’important n’est pas d’arriver,
mais de partir à point….


Nous n’avons pas affaire à une statue, dont la bouche reste muette – ( RC )


photo RC – temple indou de Kuala Lumpur – Malaisie

Quel fruit se sépare,
d’un trait
où la largeur de l’infini
a peu de chance
de rentrer ?

La bouche est entr’ouverte,
sur les falaises brillantes
de l’émail des dents.
La soif des mots
se repose un instant,
de la parole…

Il se peut qu’on s’égare
dans les phrases,
quand aucun voile
ne dissimule le visage.
Nous avons dépassé
les vertiges de la censure…

Est-ce l’ombre de la vérité
qui s’exprime
dans la colère ou le sourire ?
Nous n’avons pas affaire
à une statue
dont la bouche reste muette…


Emily Dickinson – poème 566


Poème 566//

graph sur les murs d’Arles lors des rencontres photographiques

Son visage n’a que peu de Carmin
Sa Robe – manque d’Emeraude –
Ce qui la rend Belle – l’amour qui est en elle –
Et cet amour – rend visible – le mien


Claire Ceira – entre silence et ténèbres


montage RC

La nuit hésitait
entre silence
et ténèbres.

J’oscillais
entre cœur
et esprit.

La solitude était
lisse comme une plume.

Le passé
semblait une bien obscure
énigme.

Il fallait saisir
le présent
du bout du stylo.

On pouvait écrire
tout et son contraire
sans jamais
être dans le vrai.

A cette heure-là
la nuit
faisait miroir.

Je regardais
mon visage par la fenêtre.

*extrait de livret Polder n°163, édité par Gros Textes


Abdallah Zrika – ivresse de l’effacement 3


montage RC

L’amertume ne vient
qu’après la soie d’une blancheur
et l’or d’une main

La lamentation quand elle s’élève
ne se guérit pas par l’ivresse
d’un œil et la bougie d’un front

Tu montes les échelles d’un visage
et tu tombes dans le fond
d’un poème

Tu montes l’arbre de l’énoncé
et tu dors sous l’orange
d’une poitrine

Mais que doit-il rester de toi
pour que quelque chose reste de toi ?

Les conteurs eux-mêmes fuient
ta tombe

Les oiseaux emportent les cheveux
des filles de tes mots

Même la terre
n’est pas attirée
par la pâleur de ton visage

Quand le bois de ton nom
se tord
sous le froid d’un automne.

reblog du site « terre de femmes »


Marcello Comitini – la fenêtre



photo RC – Brest Penfeld

Regarde. Dans l’immeuble d’en face
plusieurs fenêtres sombres
grande ouvertes sur le vide des pièces.
Une seule reflète le ciel
traversé par la fuite des nuages blancs
et des vols d’oiseaux qui remplissent le bleu
comme des cerfs-volants échappés de main:
le vent les pousse vers l’espace infini.


Elle seule résiste
au vide qui envahit ces pièces désertes,
où avant ils coulaient
la vie des hommes
les cris des enfants, les éclats de rire des mères.
Elle convertit la fuite des nuages en danse
rend immobile l’heure qui fuit
la fait revenir avec un nouveau visage
même quand elle s’enflamme
du soleil couchant.
Et à l’aube, elle s’allume de tendresse.
Regarde la. Ressens-tu
grandir cette grâce autour de toi
venir te rencontrer, donner un sens
au vide de nos pièces ?

Guarda. Nel palazzo di fronte
tante finestre buie
spalancate sul vuoto delle stanze.
Una soltanto riflette il cielo
attraversato dalla fuga di nuvole bianche
e voli d’uccelli che riempiono l’azzurro
come aquiloni sfuggiti di mano:
il vento li sospinge verso lo spazio infinito.
Lei da sola resiste
al vuoto che invade queste stanze deserte,
dove prima scorrevano
la vita degli uomini
i gridi dei fanciulli, le risate delle madri.
Converte in danza la fuga delle nuvole
rende immobile l’ora che fugge
la fa ritornare con un volto nuovo
anche quando s’infiamma
del sole al tramonto.
E nell’alba s’accende di tenerezza.
Guardala. Senti
crescere intorno a te questa sua grazia
venirti incontro dare un senso
al vuoto delle nostre stanze?

du site de Marcello Comitini


Reconstitution du portrait – ( RC )


peinture S Dali – Galatée en formation 1954

Ainsi vient la nuit,
quand le jour s’effrite,
griffé par les arbres .
La collision avec les nuages
apporte la pluie,
qui s’infiltre dans ses fissures.


Maintenant des sillons
se dessinent sur les vitres,
petits ruisseaux éphémères,
qui s’affolent et changent de direction.


Personne ne sait
ce qui réveille
les larmes endormies,
quand le vent se lève,
et se heurte aux vitres,
furieux d’une trop longue attente.


Les branches se soulèvent,
s’agitent, lourdes de reproches,
et traversent la pièce obscurcie.
C’est ton visage qui apparaît,
strié par les éclairs,
avant de se briser
en petits éclats de verre,
répandus sur le parquet.


J’évite de marcher dessus,
contournant notre existence.
Demain l’étonnement de vivre
refera surface avec l’aube,
et je reconstituerai ton portrait
comme je le pourrai.


Ne m’en veux pas
s’il en manque des morceaux,
il se peut que j’égare
le souvenir des jours heureux.


Tomas Tranströmer – Journal de nuit


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image du site branchesculture.com

Une nuit de mai, j’ai accosté
dans une fraîche clarté lunaire
là où les fleurs et les herbes sont grises
mais les senteurs verdoient.

J’ai glissé en haut de la colline
dans la nuit daltonienne
alors que des pierres blanches
le signalaient à la lune.

Un espace de temps
de quelques minutes de long
de cinquante-huit ans de large.

Et derrière moi
au-delà de l’eau plombée
s’étendait l’autre rive
et ceux qui la gouvernent.

Des gens avec un avenir
à la place du visage.


Un matin où j’avance mes mains trop près du ciel – ( RC )


Peine perdue
aux volutes des pensées désenchantées.
C’est un matin
où j’avance mes mains
trop près du ciel,
car le silence me répond, :
celui de la nuit pailletée,
que brouillent les voix de la veille :

  • de grands morceaux fragmentés
    ne composeront jamais un poème :
    miettes de croissants de lune,
    emportées par la rivière,
    un jour où le vent accompagne
    les gestes lents du balayeur.

Puis il y a eu ce visage
entr’aperçu derrière les rideaux pourpres
d’une fenêtre
qui recomposa ton image,
elle que je croyais perdue,
piétinée comme des fruits trop mûrs
se mêlant aux souvenirs diffus
d’une aube incertaine ;
tintement léger de la mémoire :
réminiscences en pièces détachées
dans le jour candide
qui se mettait à renaître,
comme si de rien n’était,

alors je t’écris cette lettre,
que tu liras peut-être
toi ,
si loin du ciel,
mais proche de moi, en pensée…


Gourmandise de Vermeer – ( RC )


peinture: Joseph Lee

On ne saura jamais combien
de secondes ont suffi
pour que se commette ce délit :
Aurait-on oublié
d’attacher le chien
ou serait-il amateur d’art ??
( à défaut de visiter un musée ),
lui, qui par hasard
s’est intéressé
à la crème glacée
de la pâtisserie
à plusieurs reprises
avant qu’on ne le chasse.

Il a laissé des traces
de sa gourmandise
en mangeant les fruits confits :
repas extraordinaire,
promener sa langue sur un Vermeer,
en commettant l’outrage
d’effacer son visage !

on ne voit plus ses yeux

  • ce qui est dommage –
    c’est toute l’incertitude
    de cette épreuve :

( dans cette œuvre
restera l’attitude
et le turban bleu ):
On reconnaîtra sans erreur
le jeune fille
dans la crème au beurre
parfumée de vanille:

elle est aussi jolie
que dans mon souvenir
sans que je la confonde
avec le sourire
de la Joconde…
… et c’est très bien ainsi.

RC


Hala Mohammad – Le sourire qui n’a pas trouvé son chemin


photo Everett Egripos

Le sourire

Qui n’a pas trouvé son chemin vers mes lèvres

Les jours de bonheur,

Tel un vent silencieux

Telle une pierre tombale

Fend mon visage

Dans mon chagrin 


Louis Guillaume – l’ancre de lumière


  

extrait de      "LA NUIT PARLE" (1961)

                                                                                           
  A Marthoune.

La mer semblait de pierre calcinée, mate et pourtant transparente et, à une grande profondeur, sur un lit de sable gris, je distinguais fort bien l’ancre lumineuse qui m’empêchait de dériver.
Il était seul, mon bateau, seul au milieu de l’immensité noire et, seul à bord, penché au-dessus de l’abîme, je ne quittais plus des yeux, minuscule et seule, elle aussi, dans le désert couvé par l’océan, cette croix de feu sous la courbe d’un sourire.
Et, à force de fixer sur elle mon regard, elle m’apparut comme un visage, comme ton visage nocturne, mon amie. –

montage perso

Les bras de l’ancre devinrent ta bouche, la tige dessinait la ligne de ton nez et le jas celle de tes sourcils. Si distant et si attachant, c’était bien ton visage qui brillait là-bas, qui liait ma barque à la terre malgré les ressacs et les courants, et continuait de veiller,
même lorsque je scrutais l’horizon.
— Lève l’ancre ! dit une voix soudaine.
Alors, tu poussas un cri si déchirant que je m’éveillai à ton côté.
Et notre lit tanguait dans l’ombre.


Barbara Auzou – Où ?


voir le site de B Auzou « lire, dit-elle »

Où sont-ils maintenant
Sinon sous les paupières piétinées du vent
Ceux qui fabriquaient la nuit de l’âge
Sous des pavés dissous d’ombres vaines
Et qui tentaient de déchiffrer
Les humeurs sévères de la mer inconsolée?

Ont-ils cru que tout se tient
Et qu’on se choisit l’angle du visage
propre à fabriquer des matins

Dans une poche d’air entre deux murs?
L’oiseau de la tempe depuis si longtemps
Brosse l’azur
À la recherche d’une vérité un peu respirable
Où s’érigeraient la fleur respectable
Et les chambres efficaces où coucher les os du temps.


Georges Henein – Beau fixe


 

Titian The Allegory of Prudence Art Print

peinture : allégorie  de la prudence    le Titien

 

dans cinq ans je serai… dans dix ans j’aurai… dans quinze ans on me…
l’avenir occupe un homme l’avenir presse un homme
l’avenir a de larges poches et l’une d’elles précisément
épouse la forme virile d’un pistolet
un regard sur une carte là germe l’ivoire là le tungstène
il fait noir dans cette île où accoste un homme
il y a des cris étranges dans ce port où débarque un homme
voix et silences se cherchent tout est mal réparti
je ne reconnais plus mes silences dit une femme angoissée
dont le visage n’est pas à décrire
à la douane on déclare ses souvenirs d’enfance
un homme est seul dans une rue
qui est la seule rue d’une île
on a donné à un homme de fausses adresses
dans une île des plus closes
vous n’aurez qu’à vous recommander de moi
et vous vous verrez choyé et entouré
mais un homme est des moins choyés
et des moins entourés dans une île
qu’il ne prévoyait pas aussi close
il y a un bateau par génération lui dit-on
d’un air las au bureau des renseignements
d’une île dans vingt ans un homme voguera de nouveau
l’avenir en tête la tête blanchie.


Leon Felipe – Je ne suis pas venu chanter


 

Gravure  MC Escher  (  partielle):  goutte de rosée

 

Je ne suis pas  venu chanter,             vous pouvez remporter votre guitare.
Je ne suis pas non plus venu et je ne suis pas ici pour remplir mon dossier pour qu’on me canonise quand je mourrai.
Je suis venu regarder mon visage dans les larmes qui marchent vers la mer,
Le long du fleuve,
et le nuage…
et dans les larmes qui se cachent
dans le puits,
dans la nuit
et dans le sang…

Je suis venu regarder mon visage dans toutes les larmes du monde,
et puis aussi pour mettre une goutte de mercure, de pleurs, ne serait-ce qu’une goutte de mes pleurs
dans la grande lune que fait ce miroir sans limites où ceux qui viennent me regardent et se reconnaissent.
Je suis venu écouter encore une fois cette vieille sentence dans les ténèbres :
Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front
et la lumière à la douleur de tes yeux.
                  Tes yeux sont les sources des pleurs et de la lumière.


Richard Brautigan – Je vis au vingtième siècle


peinture  P Bonnard

Je vis au Vingtième Siècle
et tu es allongée ici à côté de moi.
Tu étais malheureuse quand tu t’es endormie.
Je ne pouvais rien y faire. J’étais désespéré.
Ton visage est si beau que je ne peux pas m’arrêter
pour le décrire, et il n’est rien que je puisse faire pour te rendre
heureuse pendant que tu dors.

traduit de l’anglais par E. Dupas

.


Dominique Grandmont – le spectacle n’aura pas lieu ( extrait 01 )


 

 

 

Josef Sudek -.jpg

photo Josef Südek

De sorte évidemment qu’ils seraient là sans l’être sous la peau déchirée des murs où des lambeaux d’annonces dessineraient pour eux une carte inconnue peut-être
un quartier comme un autre ces cafés agrandis par la résonance construits tout en longueur pour qu’on ne puisse pas compter les silhouettes ni trouver l’entrée

Un tel silence pourtant le samedi après-midi les guêpes s’énervaient tu le lui disais un peu plus quand on entendait l’hymne national qu’on se serait cru dans un studio après quoi dans des cours envahies d’herbes folles qui atteignent la poitrine ou bien quand tu t’arrêtes en plein milieu d’une phrase la lumière est si fausse que toute la ville est vide

C’est seulement quand ils tournaient la tête qu’on s’apercevait qu’ils n’avaient
qu’un seul profil et pas de visage ou restée dans les yeux mais verts tu l’oubliais toujours comme à travers une vitre l’ombre sans vêtement une route sur la colline

 


du chapitre « L’autre côté du vide »

 

« Le spectacle n’aura pas lieu »  a été publié  chez  messidor  1986, dispo aussi en version numérique.

 


Bernat Manciet – Sonet XI


Résultat de recherche d'images pour "fleur noire"

 

Des voiles vont dans ton visage
vers le large sans âme et même
sans néant —se perdre
seulement et me perdre

bientôt tu ne seras plus
et que serai-je?
ta main se pose sur mes yeux
tu ne veux plus les voir

tu ne veux pas que je sache
où tu m’égares     elle ne fait que passer
comme toi et depuis longtemps

tu étais et n’étais pas menteuse
        fleur menteuse
ma mort parmi tes doigts.


Aujourd’hui, c’est le dernier jour … – ( RC )


Greece and Schauble

Aujourd’hui c’est le dernier jour :

          Tu le sais,         je t’ai averti :
il n’y aura pas d’après,
pas la peine d’avoir des regrets,
sur ce que tu n’as pas accompli,

           il fallait y penser avant :
après, c’est trop tard,
tu aurais dû le savoir :
– qu’as-tu fait de si important.
alors que nous étions
si près de la fin ?

As-tu simplement fait un festin,
mieux disposé tes pions
sur l’échiquier des années,
sauvegardé tes arrières
( qui – à coups de prières )  ?

alors que tu te savais condamné
à redevenir sauvage,
car je suis la sorcière
                             qui sait défaire
                             tous les visages !

Je n’ai pas encore décidé
sous quel signe astral
je vais te placer,
et quel animal
tu vas incarner :

Allez,           – on va rester gentil –
je vais te transformer
                      en petite souris :
tu verras,         c’est très bien,
tu pourras te glisser partout ,

manger dans la gamelle du chien ,
et tu y prendras goût ) :
autrement…           il y a le fromage
mais il est hors d’atteinte :

          pas la peine de pousser des plaintes !
il était temps de tourner la page :
tu as passé trop de temps en humain ,
           sous une belle peau rose :
mais          tu en as fait bien peu de chose,

                      J’ai décidé de changer ton destin :
c’est une nouvelle aventure qui commence,
peut-être que le chat te reconnaîtra,
ou bien il ne te saluera même pas :
Ne t’étonnes pas s’il te donne la chasse
( il ne partage pas sa place ),

mais quand il n’est pas là, les souris dansent
– et lui-même,            quelque temps avant
ne se sentait-il pas trop seul
               habillé en ouvrier agricole,
          ou même,            en président ? –


RC


Zbigniew Herbert – la pierre blanche


Eye idol Period: Middle Uruk Date: ca. 3700–3500 B.C.                                                                    Period:                                      Middle...
idole aux yeux – mésopotamie         3500 av JC

Il suffit de fermer les yeux –

mon pas s’éloigne de moi
comme une cloche sourde l’air va l’absorber
et ma voix ma propre voix qui crie de loin
gèle en une pelote de vapeur
mes mains retombent
encerclant la bouche qui crie

le toucher animal aveugle
se retirera au fond
de cavernes sombres et humides
subsistera l’odeur du corps
la cire qui se consume

alors grandit en moi
non la peur ou l’amour
mais une pierre blanche

c’est donc ainsi que s’accomplit
le destin qui nous dessine au miroir d’un bas-relief
je vois le visage concave la poitrine saillante et les coques sourdes des genoux
les pieds dressés une gerbe de doigts secs

plus profonde que la terre le sang
plus touffue que l’arbre
la pierre blanche
plénitude indifférente

mais les yeux crient à nouveau
la pierre recule
c’est à nouveau un grain de sable
noyé sous le cœur

nous absorbons des images nous remplissons le vide
notre voix se mesure avec l’espace
oreilles mains bouche tremblent sous les cascades
dans la coquille des narines vogue
un navire transportant les arômes des Indes
et des arcs-en-ciel fleurissent du ciel aux yeux

attends pierre blanche
il suffit de fermer les yeux


Julio Ramon Ribeyro – quelque chose d’impérissable dans la mémoire


Chirico  variation  sc   -      06.jpg

 

 

Je ne crois pas que pour écrire, il soit nécessaire d’aller courir l’aventure.

La vie, notre vie, est la seule, la plus grande aventure.

La tapisserie d’un mur vue dans notre enfance, un arbre à la tombée du jour,

le vol d’un oiseau , un visage qui nous a surpris dans le tramway,
peuvent être  plus important pour nous que les grands événements du monde.
Peut-être que lorsque nous aurons oublié une révolution, une épidémie
ou nos pires avatars,            il restera en nous le souvenir du mur, de l’arbre, de l’oiseau, du visage.

Et s’ils y restent, c’est parce que quelque chose les rendait mémorables,

qu’il y avait en eux quelque chose d’impérissable et que l’art ne s’alimente

que de ce qui continue à vibrer dans notre mémoire.


Jean-Paul Toulet – Le Tremble est blanc    L’heure qu’il est (fragment)


 

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Le temps irrévocable a fui.

L’heure s’achève.

Mais toi, quand tu reviens, et traverses mon rêve,

Tes bras sont plus frais que le jour qui se lève,

Tes yeux plus clairs.
A travers le passé ma mémoire t’embrasse.

Te voici.

Tu descends en courant la terrasse

Odorante, et tes faibles pas s’embarrassent

Parmi les fleurs.
Par un après-midi de l’automne, au mirage

De ce tremble inconstant que varient les nuages,

Ah ! verrai-je encore se farder ton visage

D’ombre et de soleil !

 
Paul-Jean TOULET « Chansons » in « Les Contrerimes » (Éd. Emile-Paul frères)


une pierre informe dressée dans un jardin – ( RC )