voir l'art autrement – en relation avec les textes

Articles tagués “voix

Anise Kolz – tout perdre


 
cellules   épiderme grenouille.jpg

 

Aimer

c’est être mortel
et lutter contre
avec toi

pénétrer dans ta chair
en nageant
m’y mordre
et me posséder
tout perdre
pour continuer
à vivre
dans une peau
humide et calme
comme une grotte

Me voilà parvenue jusqu’ici
maintenant je rebrousse chemin
ma voix en cage
muette

 


André Henry – ce n’était pas assez


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Ils vous ont enlevé vos couteaux, vos lacets,
Vos maisons, vos jardins.

Ce n’était pas assez.

Ils vous ont poursuivis, ils vous ont pourchassés,
Sur vos mains, sur vos pieds,
leurs yeux se sont posés
Pour guetter le non-sens.

Ce n’était pas assez.

Ils ont fermé sur vous
les portes successives.

Ce n’était pas assez.

Vous preniez trop d’espace,
Ils entendaient vos voix, ils entendaient vos pas.
Ils ont poussé sur vous l’ombre
Et les murs
Qu’ils vous avaient laissés.

Ce n’était pas assez.

Ils auraient bien voulu murer vos cris, vos yeux.
Ils auraient bien voulu que vous disparaissiez. 


Voix de livres – ( RC )


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Un ton de voix qui traverse les pages,
maintenant,         enfoui parmi d’autres .
Tous ne dialoguent pas ensemble,
mais il y a des échos qui transportent loin,

et la mémoire accorde quelque chose,
à la façon d’une saveur épicée,
à ces livres fermés depuis longtemps,
et que peut-être je ne lirai plus.

ou alors, si je les parcours
ce sera avec l’espoir de retrouver
les tournures des phrases
telles que ressenties avant.

Selon la couverture ,
on se rappelle plus ou moins
la couleur des mots
qui s’associaient à ce qui était conté .

Ils sont comme les statues d’un parc
attendant le visiteur.
Des années plus tard,
de la mousse aura envahi le visage,

elles auront été déplacées,
           on les pensait plus grandes,
car vues avec un autre regard
que celui d’aujourd’hui.

Les livres sont pressés
dans plusieurs cartons,
et la chair de leur voix,
palpite encore quelque part .

Ce ne sont pas des objets comme les autres,
ils contiennent un peu de moi,
       c’est peut-être pour ça
       que je ne les ouvre pas.

 


RC – août 2017


Jacqueline Harpman – le cri


 

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Sculpture  Franz Xaver Messerschmidt

 

Et l’unique cordeau des trompettes marines résonne encore en moi. Je suis debout à la pointe de l’île et je tremble de douleur.
J’ai entendu la voix qui montait des grands fonds marins, peut-être avait-elle traversé l’univers depuis les plus lointaines étoiles, elle avait parcouru tous les temps qui se sont écoulés, elle portait la trace de la première nuit, elle avait voyagé à travers l’immensité pour trouver une âme qui l’écoute et je me suis redressée, élue entre toutes, j’ai ouvert les bras, j’ai ouvert tout mon corps qu’elle a pénétré d’un seul coup, je suis devenue le lieu même qu’elle cherchait de toute éternité,nous nous sommes fondues l’une dans l’autre, j’ai connu l’appartenance absolue, j’étais elle, elle était moi, pendant l’intervalle
effroyablement court entre avant et après je suis devenue l’évidence, l’incontestable, l’affirmation définitive, mais elle ne s’est pas arrêtée, peut-être l’avais-je déçue ou devait-elle poursuivre sa route car je me suis retrouvée vide.
Le silence a repris son empire et j’écoute, malade de manque, rongée par l’espoir comme par un cancer, des trous s’ouvrent en moi, je suis en état d’hémorragie interne et je vais mourir noyée dansmon sang.
On n’entend plus que le vent ou le fracas des vagues, je les distingue mal l’un de l’autre.
Parfois une femme s’approche de moi et me tend de la nourriture, mais je ne peux pas la prendre,ma bouche se ferme irrésistiblement, il semble que mon corps refuse l’accès à tout ce qui n’est pas la voix.

Quand l’hiver a commencé, un homme est venu poser sur mes épaules un vêtement chaud, peut-être y est-il encore.

Je ne sais pas si je l’ai remercié, cela est probable car j’étais une femme très polie.
Du moins, il me semble. Je ne sais plus grand-chose de moi.

Qui me parlera, désormais?
Je ne veux plus rien entendre et je dis que tout est silence qui n’est pas la voix.
Il semble que je vais me dessécher sur place, debout dans le vent, les oreilles tendues, j’ai mal à force d’écouter et j’ai le terrible pressentiment que la voix ne me parlera plus.
Je ne suis même pas sûre de savoir ce qu’elle promettait et voilà que je ne veux rien d’autre.

Cela va me faire mourir, c’est sûr, on ne survit pas en restant tout un hiver debout devant l’océan sans manger, sans dormir.
Mais qu’y puis-je?
Suis-je responsable de l’avoir entendue?
Je n’aurais pas même pu me boucher les oreilles car elle est arrivée à l’improviste, rien ne m’avait avertie.
On n’est pas responsable de ces choses, on vit innocemment, on écoute parler les enfants, les maris, les voisins, rien n’avertit que l’éternité peut entrer par les oreilles.
Le temps coulait comme une eau libre, il arrivait que je parle, je connaissais beaucoup de mots que je pouvais assembler selon des règles familières que j’observais sans y penser, de sorte qu’on me comprenait aisément.

Depuis que j’ai entendu la voix, j’ai la gorge nouée et la tête vide.
Il me semble que je crie de manière ininterrompue, au maximum de mes forces, mais je n’en suispas sûre : je suppose que je m’entendrais et, depuis un moment, je n’entends plus rien.
Rien du tout.

Je vois que l’herbe de la plaine est ployée, couchée et mouvante comme quand il y adu vent, que les vagues viennent se briser sur la grève et je n’entends plus un seul bruit.
Peut-être la voix m’a-t-elle rendue sourde ou je veux tellement l’entendre que je refuse d’entendretout ce qui n’est pas elle ?
Les gens viennent et me parlent, je vois leurs lèvres bouger.
Cela m’ennuie beaucoup et je tente de me rassurer en me disant que la voix est très puissante, quele petit bavardage humain ne peut pas la couvrir, mais l’agacement grandit en moi.
Je détourne mon regard d’eux, je le porte vers l’horizon ou vers le ciel puisque c’est de là qu’elle viendra, et je m’applique à ne pas voir les petits visages grimaçants de ceux qui veulent me distraire.
Je n’ai plus envie de bouger, après tout mes propres mouvements font un certain bruit
qui pourrait me distraire du bruit essentiel.
Si discrète qu’elle soit, ma respiration ne m’empêche-t-elle pas d’entendre?
Et les battements de mon cœur?                         Je suis sûre qu’ils m’assourdissent.
Il faudrait que je fasse tout taire en moi, que j’arrive au silence absolu des statues,
je veux que tous mes bruits s’arrêtent, le sang, les entrailles, les poumons sont insupportablement agités, mon corps vocifère, ce doit être lui qui encombre mon ouïe, il bouche l’éther,                         les sons ne se propagent plus, mon corps rend l’air si lourd que les délicates vibrations de la voix ne peuvent plus l’ébranler, tout cela doit s’immobiliser et je crois qu’alors, dans l’instant qui suit le dernier battement de cœur, la dernière exhalaison, il y aura ce qu’il faut d’immensité pour que, juste avant que je meure, se déploie de nouveau le bonheur et l’unique cordeau des trompettes marines.

 

extrait du recueil de nouvelles   « La Lucarne »   Stock  1992


Foroukh Farrokhzâd – il n’y a que la voix qui reste


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peinture:  Arpad  Szenes

Pourquoi m’arrêterais-je, pourquoi?
Les oiseaux sont partis en quête d’une direction bleue
L’horizon est vertical
L’horizon est vertical, le mouvement une fontaine
Et dans les limites de la vision
Les planètes tournoient lumineuses
Dans les hauteurs la terre accède à la répétition
Et des puits d’air
Se transforment en tunnels de liaison.
Le jour est une étendue,
Qui ne peut être contenue
Dans l’imagination du vers qui ronge un journal

Pourquoi m’arrêterais-je?
Le mystère traverse les vaisseaux de la vie

L’atmosphère matricielle de la lune,
Sa qualité, tuera les cellules pourries
Et dans l’espace alchimique après le lever du soleil
Seule la voix
Sera absorbée par les particules du temps
Pourquoi m’arrêterais-je?
Que peut être le marécage, sinon le lieu de pondaison des insectes de pourriture
Les pensées de la morgue sont écrites par les cadavres gonflés
L’homme faux dans la noirceur
A dissimulé sa virilité défaillante
Et les cafards…ah                 Quand les cafards parlent!
Pourquoi m’arrêterais-je?
Tout le labeur des lettres de plomb est inutile,
Tout le labeur des lettres de plomb,
Ne sauvera pas une pensée mesquine
Je suis de la lignée des arbres
Respirer l’air stagnant m’ennuie
Un oiseau mort m’a conseillé de garder en mémoire le vol
La finalité de toutes les forces est de s’unir, de s’unir,
À l’origine du soleil
Et de se déverser dans l’esprit de la lumière
Il est naturel que les moulins à vent pourrissent
Pourquoi m’arrêterais-je?
Je tiens l’épi vert du blé sous mon sein
La voix, la voix, seulement la voix
La voix du désir de l’eau de couler
La voix de l’écoulement de la lumière sur la féminité de la terre
La voix de la formation d’un embryon de sens
Et l’expression de la mémoire commune de l’amour
La voix, la voix, la voix, il n’y a que la voix qui reste
Au pays des lilliputiens,
Les repères de la mesure d’un voyage ne quittent pas l’orbite du zéro
Pourquoi m’arrêterais-je?
J’obéis aux quatre éléments
Rédiger les lois de mon cœur,
N’est pas l’affaire du gouvernement des aveugles local
Qu’ai-je à faire avec le long hurlement de sauvagerie?
De l’organe sexuel animal
Qu’ai-je à faire avec le frémissement des vers dans le vide de la viande?
C’est la lignée du sang des fleurs qui m’a engagée à vivre
La race du sang des fleurs savez-vous?

Traduction de Mohammad Torabi & Yves Ros.

 


Roger Wallet – ça ressemble à une vie


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photo: Willy Rizzo

 

Ca ressemble à une vie

bonjour tristesse
le titre qui lui a plu il ne connaît
pas l’auteur mis à part du passé
il ne connaît
pas d’auteur Saint-Ex bien sûr comme tout le  monde
et puis l’aîné l’a offert à son frère…

il l’a dans un coin de l’atelier adieu tristesse  /   bonjour tristesse /
tu es inscrite dans les lignes du plafond /   tu es inscrite dans les yeux que j’aime…

ému les yeux que j’aime cette voix…
c’est comme si c’était elle qui lui parlait
et il le relit le sait vite par cœur le poème de P.Eluard        au début

je vous le rapporte je il se sent gauche.      je l’ai lu.
un silence. c’est très…
il se tait
elle est debout elle le regarde
aurait pas dû venir c’est trop… compliqué ?

prenez-en un autre elle sourit. lui : le cœur qui
bat comme un fou là-dedans
la main tremble  elle doit le voir [il pense]. s’approche de la  bibliothèque
la dévisage les yeux le nez la bouche
– le mot rien que le mot le fait frissonner

vous…
rien d’autre.
tourne le dos s’excuse
il sent sa main sur sa nuque       ses yeux sa bouche….

 

(  extrait du site  des  éditions  des Vanneaux )


Sculpteur de poème – ( RC )


Image associée

 

sculpture    Jaume Plensa      Yorkshire park

Tu t’imagines sculpteur
en travaillant le volume d’un poème….

Tu as à ta disposition,
comme celui du métier,
une matière malléable
qui serait comme la terre glaise
avec laquelle tu modèles tes idées.

Elles peuvent prendre toute forme
et le dire , en être rugueux
ou volontairement lisse,
selon le choix des verbes.

Tu travailles rapidement,
rajoutes, enlèves, soudes,
crées les espaces nécessaires,
associes les nuances,
se froissant même,
au parcours des sons.

Tourne donc autour de ta sculpture :
tu l’envisages sous un autre angle,
évidant les mots,
multipliant les arabesques.

Regarde l’ombre portée des phrases.
Creuse encore, où les sonorités s’affrontent ;
Imagine d’autres couleurs,
portées par d’autres voix.

Comment respire l’ensemble,
s’il se dilate avec le souffle,
s’il a la fluidité d’un marbre poli.

Il se nourrit de lumières et d’ombres
au foisonnement des images :
métaphores cristallisant l’imagination
avec la magie des vers:
le poème vibrant de son propre espace.


RC – mai 2017


Les doigts marchent au ralenti sur une plage – ( RC )


Sauf si vous écrivez vraiment très bien. Dans ce cas, montrez-nous.

 

Les doigts marchent au ralenti sur une plage,
elle est déserte, et j’assemble les mots en vrac.
Ici, il n’y a pas de ressac,
mais l’univers encore vierge d’une page.

Mes doigts tiennent fermement un crayon ,
( on voit que blanchissent les phalanges,
quand je pars à la poursuite de l’ange ),
et de l’ astre j’accroche ses rayons .

Comment fixer ce qui est invisible ?
par le moyen d’une voix clandestine,
( le bout du crayon suivant la mine ) ,
cette voix , alors, me devient audible ,

il faut juste qu’elle me traverse,
portée par des ondes, en-dedans :
c’est peut-être juste le vent
ou une soudaine averse :

( je ne saurai la décrire,
ni, ce qui la déclenche ):
les pensées ne sont pas étanches,
quand je me mets à écrire.

 


RC – nov 2016


Jean-Pierre Paulhac – Une voix


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Une voix
Comme un sourire
Une voix
Comme un soleil
D’océan indien
Une voix
Comme un horizon bleuté
Vers lequel voguent mes mots
Aspirés d’espoir
J’entends
Des rires de palmiers qui se tordent de musique
Des pas de danse qu’invente une plage espiègle
Des chants qui montent sur des braseros ivres
Des crustacés qui crépitent leur saveur pimentée
Ici
C’est le silence gris des bétons déprimés
C’est la glace qui saisit tous les masques
C’est un jadis souriant embrumé d’ombre
C’est l’ennui qui ne sait que recommencer
J’entends
Des guitares rastas aux cris de parfum hâlé
Des bras nus de désir qui dégrafent la lune
Des hanches insatiables que dessoudent la salsa
Des nuits secrètes aux folles sueurs de soufre
Ici
C’est le mutisme morne des grimaces polies
C’est la morgue soyeuse des cravates policées
C’est la cadrature étroite des cercles vicieux
Qui soumet à ses ordres la horde quadrillée
J’entends
Mes souvenirs marins d’aurores océanes
Mes remords nomades de dunes vives
Ma mémoire exilée qui déborde en vain
De tant d’hivers que la chaleur a bafoués
Ici
Le temps se tait s’étire et se désespère
Le temps n’est plus une chimère bleue
Le temps se meurt de mourir de rien
Et chaque ride compte un bonheur perdu
J’entends
Un rêve qui papillonne son corail osé
Un rêve qui murmure un refrain salé
Un rêve qui soupire son souffle de sable
Sur l’éternel instant d’un été sans fin
Une voix
Comme un sourire
Une voix
Comme un soleil
D’océan indien
Une voix
Comme un horizon bleuté
Vers lequel voguent mes mots
Aspirés d’espoir

 


Deux volumes et deux bouteilles ( presque un Morandi )- ( RC )


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photographe non identifié

 

C’est comme un aria,
          un brin suspendu ,
avant l’extrémité du parcours de l’archet…. ,

La lumière chatoie,
comme vibre encore la corde :
l’eau reste attentive dans la carafe,

L’épaisseur du verre          soupire,
hésite à donner de l’ombre sur le mur,
– ou alors si légère –

une pâte              qui entoure le creux,
immobilisée,   – fusion de la silice –
participe           au léger grain du fond :

ainsi le ferait le bourdon,
soutenant l’envol des voix…
posées             comme les deux objets

aux rayures noires,        régulières ,
–   légèrement ironiques – .
De taille semblable,

ils sont insolemment lisses,
ronds,               mais sans rouler,
contrepoint musical

On pourrait imaginer les voir
quitter le sol,
se mettre          en mouvement

perturber le liquide ,
sautiller en désordre
dans cet accord          trop parfait

auquel seuls croient
les gris cristallins
de la photographie .


RC avr 2017


Patricia Fort – Dans ma valise


David Lisboa    boite en valise.jpgpeinture  David Lisboa  » boîte en valise »

 

Dans ma valise il y a…
Vos prénoms et le mien
Qui se tiennent par la main
Nos nuits de bohémiens
Des contes et fleurettes
Des rires sous couette
Des sax et des rôles
Bad pas t’es pas drôle
Des boucles bleues
Des cernes sous les yeux
Nicolaï qui s’enjaille
Et nos voix qui s’éraillent
Une écharpe de ciel
Qui me sied à merveille
Des clés de portail
Ma mémoire qui défaille
L’or des blés
La blancheur de l’été
Une corde de guitare
Mais non il n’est pas tard
Le grenier de la France
Et celui de mon enfance
Une madeleine et un marcel
Des souvenirs en dentelle
Un décapsuleur
Des biscuits et du beurre
Une espadrille orpheline
Nos doutes en sourdine
Cinq chemins au levant
Le soleil au couchant
Un sentier pour nos pas
Avec des pierres çà et là
Valentino et des abeilles
Nos bouches groseille
Nos cœurs à l’unisson
Des rimes , des chansons
Une petite fille oubliée
En jupe plissée
Queue de cheval
Des amours qui se font la malle.
Dans ma valise bien rangée
Un voyage immobile
Une parenthèse, une île
Vos vies là, devant
La mienne qui attend. »

© Patricia Fort. – Artenay 17 juillet 2013.


Bien au-delà des yeux – ( RC )


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photographe non identifié

 

J’ai failli rencontrer

celle  qui n’a pas de voix,

autres que quelques traces

électroniques,

 –

semées sur le clavier,

toujours en majuscules

laissées en marge

d’un jeu de lettres .

 –

J’imagine la Brésilienne

campée sur de solides guibolles,

et des mèches folles

s’échappant  du chapeau.

 –

Il y a du vent

hier et aujourd’hui.

Il aurait emporté ses paroles,

et son accent chantant.

 –

C’est une inconnue

qui observe au loin,

son amie s’éloigner:

devenant un tout petit point

 –

Cette fois : elle est sans voix.

Ce n’est pas à cause du vent  :

elle ne se retourne pas,

a laissé mon image aussi, s’effacer.

 –

La plage n’est pas belle;

l’azur a déserté le ciel,

les parasols sont repliés,

peut-être l’été n’a-t-il jamais existé.

 –

Il suffirait d’aller voir

de l’autre côté.

( Par la mer,  quand elle se calme

on le peut . )

 –

C’est l’immensité qui tangue,

mais sans doute au-delà

  •  et l’imagination se perd

bien au-delà des yeux.

Et de la baie de Rio.

 

RC – fev 2017

 

 

 

 


Alain Borne – Me voici seul


Metamporphosis - Matthew Clark  - United Visual artists.jpg

 

Me voici seul avec ma voix
j’entends le dernier pas qui balaye la route
et le silence tombe enfin comme l’ombre d’une feuille.

Me voici seul avec ma voix, un nouveau jeu commence
puisque le sang torride dont je m’étais vêtu
rejeté vers la mer écrase d’autres naufrages,
c’est de mon propre sang que je teindrai les murs
mon sang hanté de l’âme neuve des lecteurs du ciel.

Alain Borne, Contre-feu


Eugenio de Andrade – Avec la mer


 neuf rectangles de mouvements   d'eau.jpg

J’apporte la mer entière dans ma tête
De cette façon
Qu’ont les jeunes femmes
D’allaiter leurs enfants;
Ce ne qui ne me laisse pas dormir,
Ce n’est pas le bouillonnement de ses vagues
Ce sont ces voix
Qui, sanglantes, se lèvent de la rue
Pour tomber à nouveau,
Et en se trainant
Viennent mourir à ma porte..


Beatrice Douvre – présence d’un visage


 

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Son chemin la terre jointe
Sa voix cette lampe droite
Ce qui tremble
Plus haut
Comme qui eut froid
De précéder le jour

Poids de celui qui parle
Et veut se perdre loin

Sa lumière file devant
On se souvient
D’une ombre digitale
C’est qu’une main portait
Nos lampes

Béatrice Douvre


Sylvie Durbec – Notes pour mon père


NightShot_6_2048.jpgUne pluie parfumée à mes pieds:

le vent est dans l’acacia.
Un vol de voix au-dessus de moi:
je cherche des yeux les anges.
Un vent riche, profond
palpite dans l’arbre long,
puis aventure des formes
en jouant avec le ciel.
C’est l’odeur d’un boulevard
de papier buvard
où marche joyeux le nom
de mon père mort.
J’ai un seul mort
dans la mémoire.
Il me donne de la joie
et envie de marcher, vite.
Ce mort, jamais
ne m’a enterrée
sous le poids
de la terre.
Mon père, c’est vrai
sur l’eau courait
en me tenant par la main
pris dans sa distraction.
( retranscrit du site « la petite librairie des champs » )

Véronique Bizot – l’odeur de la prison


Matthew Saba - Breathing [2015].jpg

peinture: Matthew Saba – Breathing – 2015

Dans la maison arrive, sans prévenir et pour quelques jours, un journaliste de radio assez connu.
La maison étant pleine, il dort, comme tous ceux qui font escale ici, sur un canapé du salon, et ne semble pas souffrir de la chaleur, ni de la promiscuité, ni de rien.

Agités comme nous le sommes, nous apprécions son élocution tranquille, son timbre posé, la texture de sa voix,       le son apaisant qu’elle produit –         l’apaisant son France-Culture -, nous le faisons donc parler,        prêts à entendre n’importe quoi de cette voix,         un bon vieux conte de Noël,          un récit de pêche,          et, en écoutant, nous apprenons qu’il a autrefois fait un peu de prison – ce que ses auditeurs en principe ignorent.

Nous le faisons donc parler de la prison où aucun de nous n’est allé, et dont il se rappelle essentiellement les bruits et les résonances métalliques.
Ainsi que l’odeur.             L’odeur de la prison – où, nous dit-il, il écoutait déjà France- Culture – est très proche de l’odeur des studios de la Maison de la radio – où il retrouve celle de la prison.

La preuve en est les anciens prisonniers, désormais écrivains ou scénaristes, qu’il lui arrive d’inviter dans son émission.

Il les voit, à peine assis, renifler l’air du studio, parcourir du regard les murs capitonnés, s’attarder sur la vitre fumée qui sépare les gens de la technique, approcher leur nez de la mousse du micro, avec le résultat qu’ils deviennent nerveux.
Il est en effet, nous dit-il, impossible de se débarrasser tout à fait de l’odeur de la prison qui resurgit çà et là à l’improviste alors même qu’ayant purgé notre peine nous sommes supposés avancer dans l’existence d’une âme tranquille et dans nos habits neufs.

En aucun cas naturellement nous ne conservons à l’extérieur nos habits de la prison, nous laissons ces habits à l’intérieur de la prison, à la disposition de nos camarades encore détenus, ou bien nous les fourrons dès notre sortie dans la première poubelle que nous rencontrons, après quoi nous n’avons en tête que de nous frictionner la peau sous une interminable douche.
Mais les jours passant, jours de supposée liberté, nous finissons par comprendre qu’il est parfaitement illusoire d’espérer la disparition de cette odeur dont nous sommes en réalité infectés jusqu’à la moelle de nos os, et qui, où que nous allions sur cette terre, est comme un signe d’appartenance par lequel nous nous reconnaissons entre nous.

De sorte que, dit-il, pour ce qui est de ces anciens prisonniers que je reçois à la radio, vient le moment où c’est moi qu’ils se mettent à scruter, quelques secondes à peine, et les voila tranquilles.

 

extrait de  « Une île ».                V Bizot   Actes/sud  2014


Une infime parcelle- comme une découpe du ciel – ( RC )


création numérique perso 1999

création numérique perso 1999

A l’extrème limite de la conscience,

une bouche balbutie,

sur une surface horizontale..

une couche de glace,

dont on ne sait encore l’épaisseur,

mais bousculée par les courants de l’intime,

d’une profondeur insondable.

J’imagine le violoncelle de Yoyo-Ma,

Jouant Bach, sur une pellicule de glace,

la pique s’enfonçant peu à peu,

à chaque coup d’archet,

pour retrouver,

une fois la suite achevée,

l’essence même de la musique.

Et , de même la page d’écriture,

Qui se révèle :

une façon de communiquer son sang

à l’encre :

une mémoire magnétique,

venant de régions inconnues

avant que celle-ci ne fige .

Bien sûr, on peut rester

la plume en suspens,

au point de laisser les oiseaux

dessiner, écrire à notre place,

le geste immobilisé,

pour des récits qui resteront

à jamais non écrits …

Faut-il se révéler à soi-même,

Et remonter du lac,

sous nos pieds,

un seau d’eau glacée

dans laquelle nous mirer ?

Reflétant aussi les oiseaux ,

et l’encre transparente du silence …

De toute façon,

ce qui est puisé,

n’est qu’une infime parcelle,

comme le serait la découpe du ciel,

visible dans le seau,

mais il contient une voix,

avant d’être naufragée, gelée …

la nôtre .

_

 

RC- sept 2015

 

( variation sur un texte de Michèle Dujardin, tiré de « Abadôn » elle-même évoquant Henri Thomas avec cet extrait : « Je n’ai le goût de rien exprimer, si ce n’est ce noyau d’obscurité tenace qui est mon être même, ma substance morale et poétique. »
Henri Thomas )


Andrei Tarkovski – Premier rendez-vous


Jamil Naqsh --p 01

image:       montage perso  à partir  d’oeuvres  de Jamil Naqsh

 

Premier rendez-vous.
Nous célébrions comme une épiphanie
Chaque seconde de nos rencontres.
Nous étions seuls au monde.
Plus hardie et plus légère qu’aile d’oiseau
Dans l’escalier comme un vertige
Tu dévalais les marches deux à deux
Et à travers les ruisselants lilas
M’emmenais dans ton royaume
De l’autre côté du verre miroir.

Et quand la nuit advint
Me fut octroyée la grâce.
Les portes de l’autel s’ouvrirent
Et dans la pénombre s’allumant
Lentement ta nudité me salua.
« Sois bénie… », murmurai-je
A l’éveil, sachant bien téméraire Ma parole.
Car tu dormais
Et les lilas sur la table tâchaient
A poser l’azur du ciel sur ta paupière,
Et ta paupière d’azur touchée,
Etait sérénité, ta main était tiédeur.

Dans le cristal, le pouls des fleuves,
L’envol des monts, la houle des mers.
Endormie sur le trône, tu gardais
La sphère lucide au creux de la main.
Et – Juste Dieu ! – tu fus à moi.
Tu t’éveillais, transfigurant
Le quotidien vocabulaire d’homme,
D’accents pleins et forts de ta voix
S’emplit et le mot « toi » livra
Son nouveau sens et signifia « Roi »

Métamorphosé, le monde, jusqu’aux
Objets rustiques, cuvette, broc,
Quand entre nous s’interposa
Une eau veinée et dure, en sentinelle.

Alors nous fûmes emportés je ne sais ou,
Comme mirages s’écartèrent devant nous
Des cités bâties par miracle.
A nos pieds se couchait la menthe,
Les oiseaux se plaisaient à nous suivre,

Les poissons remontaient les cours d’eau
Et le ciel bascula dans l’instant
Où le Sort nous emboîtait le pas,
Tel un fou qui empoigne un rasoir.

Arséni Tarkovski


Dominique Sampiero – La voix


 

 

Joan Bardeletti    09

photo: Joan Bardeletti 

 

 

« la voix s’empare du corps s’ouvre en deux comme un fruit,

une fontaine, quelque chose comme ça.

Mais ça ne se voit pas.

Le corps est dans sa verticale et ruisselle par la bouche.

Les mots que l’on n’a pas dits montent dans tes yeux, et ce n’est plus être seul, mais être.

Plus encore, un être nous envahit dont nous ne savons rien que ces larmes qui sont étranges.

Nous n’avons aucune peine. Sauf cette joie douloureuse de la lumière . »

 


trop haut dans le cerisier – ( RC )


cerise:

photo Ludovica

 

 

J’ai couché ces orties,
pour atteindre le cerisier,
les fruits étaient trop haut,
je suis monté dans l’arbre,
la branche a cassé .

Les cerises , comme des grains
rouges  répandus par terre,
autour de ma tête,
un filet de sang courant au sol,
rouge aussi,

et mon regard,
avant de s’éteindre,
t’a aperçue,  flottante dans l’azur,
tenant un panier vide.
Le vent  a emporté ta voix  .

 

RC – oct 2015


Ne rien saisir – ( RC )


photo: Jens Schott Knudsen.

 

Chercher et ne rien saisir…
Suivre un chemin, qui se déroule.
N’étant pas une voie tracée.
Bordée de signes semblent nous être destinés.

En fait c’est un langage qui ne s’adresse pas à soi.
Pas à soi en tant que personne…
Un bavardage qui prolifère, et dans les néons, et dans les annonces.
Une voix chuchotante, qui dissimule sa violence
sous l’amabilité, le jovial.
On peut toujours saisir ce qui nous est tendu, offert.
C’est d’abondance,
mais c’est courir le risque du leurre renouvelé.

Il n’y a de vraisemblance qu’à fermer ses yeux ( et donc n’en rien saisir),
la lumière ne s’accrochant aux choses
que pour mieux en cacher l’ombre .
Ainsi Ulysse continue son voyage
en restant sourd au chant des sirènes.

L’éclat des jeux des lumières, les fanfares pour toute occasion
peuvent poursuivre.

Je ne les écoute pas.

 

RC


Jacques Dupin – Romance aveugle


peinture: Philip Guston

peinture:          Philip Guston

Je suis perdu dans le bois
dans la voix d’une étrangère
scabreuse et cassée comme si
une aiguille perçant la langue
habitait le cri perdu

coupe claire des images
musique en dessous déchirée
dans un emmêlement de sources
et de ronces tronçonnées
comme si j’étais sans voix

c’en est fait de la rivière
c’en est fini du sous-bois
les images sont recluses
sur le point de se détruire
avant de regagner sans hâte

la sauvagerie de la gorge
et les précipices du ciel
le caméléon nuptial
se détache de la question

c’en est fini de la rivière
c’en est fait de la chanson

l’écriture se désagrège
éclipse des feuilles d’angle
le rapt et le creusement
dont s’allège sur la langue
la profanation circulaire

d’un bout de bête blessée
la romance aveugle crie loin

que saisir d’elle à fleur et cendre
et dans l’approche de la peau
et qui le pourrait au bord
de l’horreur indifférenciée

[…]


Alain Giorgetti – pourquoi il marche


image:  Street-art        Escif    Valence  -Espagne

image:           Street-art            Escif            Valence -Espagne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

un des textes d’ Alain Giorgetti  visible  sur  son site  tumblr …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Est-ce qu’on a le droit de demander à quelqu’un pourquoi il marche de la façon dont il marche… Est-ce qu’on demande à quelqu’un pourquoi il respire comme il respire, pourquoi il a ce grain de voix, cette odeur corporelle, pourquoi il dort sur le côté, pourquoi il crie quand il jouit ou pourquoi il ne prend jamais de sucre dans son café… Mais alors, pourquoi donc demander toujours à celui qui écrit peu ou prou, pourquoi il écrit comme il le fait ? Est-ce que ça ne suffit pas, que ce soit là, parce que ça devait sortir et surtout parce que ça devait sortir comme ça ? N’y a-t-il pas que cela qui compte en fait, en réalité et en définitive…

Parce que, dis-donc ! tu ne la trouves pas un peu compliquée toi, la Vie, des fois… Et ta vie-même, la tienne-là ! celle qui s’écrit sous tes yeux sans s’écrire ! est-elle vraiment si simple, ta vie… Ne se nourrit-elle pas de traces confuses, de paillettes morbides, d’illusions kaléidoscopiques et d’ombres et de lumières… Est-ce que tu as déjà regardé de près une feuille de papier, une tache d’encre, un mille-feuille, un marc de café, un morceau de sucre ou la lampe de ta cuisine…

A chaque fois que l’on me parle d’un écrivain tellement si « super » ou « génial » en la raison de sa simplicité, de son accessibilité ou de son art supposé de la belle communication (spécialité du journaliste-culture estampillé France Inter par exemple)… A chaque fois oui ! un malaise insidieux s’empare de moi, dont l’essence m’entre dans l’oreille comme le poison de Hamlet et je ne cherche plus dès lors qu’à m’enfuir au loin, tel un daim au devant des bulldozers autoroutiers… Sans rien demander.

Ah ! que la vie est quotidienne. 


L’alphabet des métaphores – ( RC )


photo: D Erard

photo: D Erard

 
Ecoute le tressage des abeilles
Le bourdonnement  de la ruche,
L’alphabet des métaphores…
Je dois contempler la lumière ,
M’agenouiller  pour regarder
Les gouttes  d’étoiles prisonnières d’une toile d’araignée,

Après  avoir suivi des cours d’eau
Leur course étalée comme les doigts
Ou les nervures d’une feuille sur le sol,
La palette du ciel abrite toutes les nuances du vent

C’est un haut clocher,
On ne peut pas l’atteindre  sans  s’arracher au sol
Et les strates empilées des terres  et rochers

Une colline est une voix à l’intérieur ,
Les arbres essaient  d’en saisir les mystères,
En creusant plus profond encore,
Et dialoguent  avec l’appel des saisons.
Peut-être  y a-t-il beaucoup à lire,
Sous l’écorce de la matière,
Les nuances de l’écriture qui y est cachée,
Passent  de l’anthracite à l’ivoire,
En ne négligeant aucune  couleur de l’arc-en-ciel.

RC- mars 2015