voir l'art autrement – en relation avec les textes

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Paul Celan- Voix dans le vert


Voix dans le vert

du plan d’eau entaillées.
Quand le martin-pêcheur plonge,
la seconde vibre:
ce qui se tenait à ses côtés
sur chacune des rives
avance,
fauché en un autre tableau.
Voix venues du chemin aux orties:
Viens à nous sur les mains.
Qui est seul avec la lampe,
Pour y lire, n’a que sa main.
—-

Paul Celan, in Grille de parole, traduit par Martine Broda, Christian Bourgois éd

 

peinture: E Vuillard


Lionel Bourg – Montagne noire


peinture : Edouard Vuillard

« Je suis né sur un sol charbonneux.

Tout était noir dans la région minière.

Les murs, la boue dans les squares, les arbres et les façades des immeubles, les eaux grumeleuses des rivières comme les fumées que crachaient les usines, l’humeur maussade des hommes rentrant chez eux le soir, la colère des femmes, les joies fiévreuses, la misère. Je poussais là discrètement.

Me promenais dans les décharges et parmi les remblais, croyant la chérir, cette terre, incapable d’envisager pourquoi de brusques répulsions se saisissaient de moi, qui m’accablaient ou me serraient la gorge.

J’errais sans but. […] »


Lionel Bourg, extrait de Montagne noire, Le Temps qu’il fait (coll. Lettres du Cabardès), 2004

texte  qui pourrait  s’associer  à un autre  du même auteur:

Vivre alors
mais vivre un peu plus loin
si ce n’est davantage vivre
entre peur et merveille
les yeux rivés
à la berge nuptiale une
main caressant les cheveux emmêlés
de son unique rêve

extrait  de  L’immensité restreinte où je vais en piétinant, Éd. La Passe du Vent, 2009

 

 

en connaître davantage  sur Lionel Bourg  ?,   c’est  avec lieux dits..

 

–.


Nabokov, —- la chambre ( 1950)


Grâce au blog de schabrieres ( beauty will save the world ),  je me fais l’écho d’un beau texte de V Nabokov

Vladimir Nabokov – La chambre (The Room, 1950)

La chambre que prit un poète
mourant, un soir, dans un hôtel mort
figurait dans les deux annuaires:
celui du Ciel, celui de Perséphone.

Elle avait un miroir, une chaise,
et une fenêtre et un lit,
ses côtes laissaient entrer l’ombre
où la pluie luisait et saignait une enseigne.

Ni larmes, ni terreurs, un mélange
d’anonymat et de malédiction,
elle paraissait, cette chambre,
être l’imitation d’une chambre.

Chaque fois que, subliminale,
une auto déchirait la nuit,
aux murs, au plafond tournoyait
tout un squelette de lumière.

Peu après la chambre m’échut.
Bagnard rayé, cherchant la lampe,
sur le mur je trouvai ce vers:
« Je meurs sans amour, solitaire, anonyme »

au crayon au-dessus du lit.
On eût dit une citation.
Etait-ce une femme affolée de lecture,
Ou un gros homme au cheveu rare?

J’interrogeai l’aimable bonne noire.
J’interrogeai le capitaine et ses marins.
J’interrogeai le gardien de nuit. Obstiné,
j’interrogeai un ivrogne. Nul ne savait.

 

peinture; un tableau de Vuillard ( un de mes artistes favoris)

 

 

 

Peut-être, ayant trouvé l’interrupteur
avait-il vu le tableau sur le mur
et maudit l’éruption rougeoyante
se voulant « érables en automne »?

Dans le meilleur style artistique
de Winston Churchill à son faîte,
ils avancaient en double file
de Glen Lake à Restricted Rest.

Mon texte est peut-être incomplet.
Pour finir, la mort d’un poète,
c’est de la technique: un rejet
parfait, une chute harmonieuse.

Une vie s’était brisée là,
dans le noir, et la chambre était comme
un thorax de fantôme, avec un coeur
mal aimé, anonyme, mais point solitaire.

***

Vladimir Nabokov (1899-1977)