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Wislawa Szymborska – Avec le vin


Kohn demeure un leader prééminent de Figuratif Impressionnisme qui cherche à saisir la complexité ainsi que la simplicité et la franchise de la forme humaine.:

peinture  André  Cohn

 

D’un regard il amplifia ma beauté

et je la pris pour mienne.

Heureuse j’avalais une étoile.

Je lui permis de m’inventer

à l’image du reflet

dans ses yeux . Je danse, danse

dans les secousses de mes subites ailes.

Table est table. Vin est vin

dans le verre, qui est verre

restant dressé sur la table,

Je suis illusoire,

incroyablement illusoire

imaginée jusqu’au sang.

Je lui parle de ce qu’il veut : de fourmis

mourant d’amour

sous la constellation de pissenlits.

Je jure qu’une rose blanche,

arrosée par le vin, chante.

Je ris, je penche la tête,

avec précaution, comme si je vérifiais

une invention. Je danse, danse

dans une peau étonnée, dans les bras qui me créent

Eve de la côte, Venus des écumes,

Minerve de la tête de Jupiter,

étaient plus réelles.

Quand il me regarde,

Je cherche mon reflet sur le mur.

Et je vois seulement

un clou, duquel on a enlevé son tableau.


Wislawa Szymborska – Quatre heures du matin


lune  &  immeubles  sur  bleuWislawa Szymborska

QUATRE HEURES DU MATIN

Heure de la nuit au jour
Heure du flanc droit au gauche
Heure pour avant la trentaine.

Heure balayée sous le chant des coqs.
Heure où la terre semble nous chasser.
Heure où nous glace le souffle des étoiles éteintes.
Heure de qu’est-ce qui restera-bien-de-nous.

Heure vide,
sourde, aride.
Fond du fond de toutes les autres heures.

Personne n’est vraiment bien à quatre heures du matin.
Si les fourmis sont bien à quatre heures du matin,
Bravo les fourmis! Mais que viennent vite cinq heures,
Si tant est que nous devons survivre.

 


Wislawa Szymborska – Contribution à la statistique


peinture: Philippe Cognée

peinture:        Philippe Cognée

 

 

 

 

Sur cent personnes :

sachant tout très bien, – cinquante deux.

Incertaines de chaque pas, – presque tout le reste.

Prêtes à aider, pourvu que cela ne dure pas longtemps, – jusqu’à quarante neuf.

Bonnes toujours car ne sachant pas faire autrement, – quatre, cinq peut-être.

Enclines à admirer sans envie, – dix-huit.

vivre dans la peur constante devant quelqu’un ou quelque chose
– soixante-dix-sept.

Avec qui on ne rigole pas, – quarante-quatre.

Douées pour le bonheur, – vingt et quelques, tout au plus.

Inoffensives une à une mais sauvages en foule, – plus de la moitié assurément.

Cruelles si les circonstances les y obligent, – il vaut mieux ne pas le savoir, même approximativement.

Echaudées craignant l’eau froide, – guère plus nombreuses que celles qui la craignent sans avoir été échaudées.

N’empruntant rien à la vie sauf les choses, – trente, j’aimerais me tromper.

Percluses, dolentes sans le moindre falot dans le noir, – quatre-vingt-trois.

Justes, – beaucoup, trente-cinq.

Mais si cette vertu s’accompagne d’un effort de compréhension, trois.

Dignes de compassion, – quatre-vingt-dix-neuf.

Mortelles, – cent sur cent,

Nombre qui pour l’instant ne change pas.

 


Wislawa Szymborska – Certains aiment la poésie


document: galerie Angle  St Paul trois Châteaux

document:             galerie Angle — St Paul trois Châteaux

Certains –
donc pas tout le monde.
Même pas la majorité de tout le monde, au contraire.
Et sans compter les écoles, où on est bien obligé,
ainsi que les poètes eux-mêmes,
on n’arrivera pas à plus de deux sur mille.

Aiment –
mais on aime aussi le petit salé aux lentilles,
on aime les compliments, et la couleur bleue,
on aime cette vieille écharpe,
on aime imposer ses vues,
on aime caresser le chien.

La poésie –
seulement qu’est ce que ça peut bien être.
Plus d’une réponse vacillante
fut donnée à cette question.
Et moi-même je ne sais pas, et je ne sais pas, et je m’y accroche
comme à une rampe salutaire.


Wyslava Szymborska – coup de foudre


peinture;               G Braque:                  paysage à la Ciotat            1907

 

 

 

 

 

Je n’en  veux pas au  printemps

d’être  venu  à  nouveau.

Je ne lui  tiens pas  rigueur

de  remplir comme  chaque  année

ses obligations.

 

Je comprends  que  mon  chagrin

n’arrêtera  pas la   verdure.

Et le brin  d’herbe  s’il  hésite un  instant,

c’est  sur le  souffle du  vent.

 

Je ne souffre pas  trop  de  voir

que les  aulnes  au bord  de  l’eau

ont  de  quoi  bruire  à  nouveau.

 

Je prends bonne   note  du  fait

que- comme  si  tu   étais  toujours  là –

le bord  d’un certain  étang

est  resté aussi  beau  que  naguère.

 

Je ne garde  nulle  rancune

a la vue, pour la vue  de la baie

par le  soleil  éblouie.

 

Je parviens  même  à  imaginer

Les deux, mais pas nous du tout,

assis en  ce  moment  même

sur le  tronc  du  bouleau  abattu.

 

Je respecte leur  droit  absolu

au  chuchotement et  au  rire

et  au silence  du  bonheur.

 

J’irais même  jusqu’à  penser

que  c’est l’amour  qui  les  lie,

et qu’il  la  serre contre  lui

de son  bras  tout  à  fait vivant.

 

Quelque  chose  de nouveau, très oiseau,

bourdonne  dans les roseaux.

De tout mon coeur je souhaite

Qu’iils  puissent  tous  deux l’entendre.

 

Je n’exige  aucun  amendement

des  vagues  qui  s’abattent sur  la  rive,

ni aux vives,  ni aux  lascives

et qui  n’obéissent pas à  ma  loi.

 

Je  ne  demande  rien  de  rien

à l’étang  près de la  forêt,

qu’il  soit  émeraude

qu’il soit  saphyr,

qu’il  soit même  charbon.

 

Une seule  chose   je  refuse.

Revenir  à  tous  ces  endroits.

A ce privilège  de  présence-

Je renonce  par  la présente .

 

Je t’ai  tellement  vécu,

et  peut être juste  ce  qu’il faut,

pour  pouvoir  y  penser  de  loin.

 
Recueil  « Je ne  sais  quelles  gens »  traduit  du  polonais  par  Piotr Kaminski.


Wisława Szymborska – De la mort, sans exagérer


peinture: Edward Munch la mort

 

 

 

Elle ne comprend rien aux plaisanteries,
ni aux étoiles, ni aux ponts,
ni au tissage, ni aux mines, ni à la pâtisserie.

Elle se mêle de nos projets et de nos agendas,
elle a son dernier mot
hors sujet.

Elle ne sait même pas faire
ce qui directement se rapporte à son art :
ni creuser une tombe,
ni bricoler un cercueil,
ni nettoyer après.

Toute à sa tuerie,
elle le fait gauchement
sans méthode ni doigté
comme si sur chacun de nous elle faisait ses gammes.

Plus d’un triomphe sans doute,
mais combien de défaites,
de coups pour rien,
d’expériences à recommencer.

Parfois, elle manque de force
pour frapper une mouche au vol.
Et plus d’une chenille
peut la prendre de vitesse.

Tous ces bulbes, gousses,
antennes, palmes et branchies,
plumages nuptiaux et fourrures d’hiver,
attestent du retard
dans son veule travail.

La mauvaise foi ne saurait suffire,
ni même nos coups de main en guerres et révolutions,
du moins pour l’instant.

Des coeurs battent dans les oeufs.
Les squelettes des bébés croissent.
Les graines en arrivent aux premières feuilles.
et parfois même, aux arbres immenses sur l’horizon.

Quiconque prétend qu’elle est omnipotente
est la preuve vivante
qu’il n’en est rien.

Il n’est point de vie qui,
même un court instant,
ne soit immortelle.

La mort
est toujours en retard de cet instant précis.

En vain agite-t-elle la poignée
de la porte invisible.
Le peu que nous ayons pu
demeure irréversible.

***

Wisława Szymborska  Les Gens sur le pont (Ludzie na moście, 1986)


Wislawa Szymborska – Encore


Un récit-poème, marqué  de tragédie,  un des  sept disponibles  sur  ce site

ENCORE



Dans les wagons plombés
Des prénoms traversent la contrée,
Mais jusqu’où ils voyageront,
Si un jour ils en descendront,
Je n’en sais, je ne vous dirai rien.
Prénom Nathan cogne contre la cloison,
prénom Isaac hurle et chante sa folie,
prénom Sarah pour deux gouttes d’eau supplie,
puisque se meurt de soif le prénom Aaron.
Ne saute pas dans le vide, prénom David.
Ce prénom te flétrit pour la vie,
Ce prénom on ne le donne à personne,
C’est trop lourd à porter par ici.
Que ton fils porte un nom slave et blond,
Car ici, chaque cheveu on recense
Car ici on sépare le bon grain de l’ivraie
D’après tes paupières et d’après ton prénom.
Ne saute pas. Que ton fils s’appelle Lech.
Ne saute pas, Ce n’est pas encore l’heure.
Ne saute pas. La nuit rit aux éclats,
Et ricanent les wagons sur la voie.
Un nuage humain passe sur le pays,
Grand nuage, et une larme pour toute pluie,
Petite pluie, rien qu’une larme, quelle sécheresse.
Et les rails dans le noir disparaissent.
C’est comme ça – fait la roue. Pas de clairière.
C’est comme ça – train de cris à travers bois.
C’est comme ça – dans la nuit, je l’entends.
C’est comme ça – le silence cogne le silence.
(1957) Fleuve d’Héraclite, traducteur Christophe Jezewski et Isabelle Macor-Filarska.

—  une  autre parution d’un poème  de l’auteure  est visible  sur  Art et tique  et pique…


Wislawa Szymborska – La gare


Gare Hamburger de Berlin: installation lumineuse de Dan Flavin

La gare

Ma non-arrivée dans la ville N
s’est passée à l’heure ponctuelle

Je te l’avais annoncé
par une lettre non envoyée.

Tu as eu tout le temps
de ne pas arriver à l’heure

Le train est arrivé quai trois
un flot de gens est descendu.

La foule en sortant emporta
l’absence de ma personne

Quelques femmes s’empressèrent
de prendre ma place dans la foule

Quelqu’un que je ne connaissais pas
courut vers une d’entre elles
qui la reconnut immédiatement.

Ils échangèrent un baiser
qui n’était pas pour nos lèvres.
Entre temps une valise disparut
qui n’était pas la mienne

La gare de la ville N a passé
son examen d’existence objective

Tout était parfaitement en place
et chaque détail avançait
sur des rails infiniment bien tracés.

Même le rendez-vous a eu lieu.
Mais sans notre présence.

Au paradis perdu
de la probabilité

Ailleurs
ailleurs.
Combien résonnent ces mots.

—–Pour  découvrir cette poétesse,  vous pouvez  aller  sur  cette page, qui en publie  de nombreux:voir aussi ce recueil

recueil