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Zbigniew Herbert – la pierre blanche


Eye idol Period: Middle Uruk Date: ca. 3700–3500 B.C.                                                                    Period:                                      Middle...
idole aux yeux – mésopotamie         3500 av JC

Il suffit de fermer les yeux –

mon pas s’éloigne de moi
comme une cloche sourde l’air va l’absorber
et ma voix ma propre voix qui crie de loin
gèle en une pelote de vapeur
mes mains retombent
encerclant la bouche qui crie

le toucher animal aveugle
se retirera au fond
de cavernes sombres et humides
subsistera l’odeur du corps
la cire qui se consume

alors grandit en moi
non la peur ou l’amour
mais une pierre blanche

c’est donc ainsi que s’accomplit
le destin qui nous dessine au miroir d’un bas-relief
je vois le visage concave la poitrine saillante et les coques sourdes des genoux
les pieds dressés une gerbe de doigts secs

plus profonde que la terre le sang
plus touffue que l’arbre
la pierre blanche
plénitude indifférente

mais les yeux crient à nouveau
la pierre recule
c’est à nouveau un grain de sable
noyé sous le cœur

nous absorbons des images nous remplissons le vide
notre voix se mesure avec l’espace
oreilles mains bouche tremblent sous les cascades
dans la coquille des narines vogue
un navire transportant les arômes des Indes
et des arcs-en-ciel fleurissent du ciel aux yeux

attends pierre blanche
il suffit de fermer les yeux


Zbigniew Herbert – Que serait le monde ?


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que serait le monde
s’il n’était plein
de l’incessant va-et-vient du poète
parmi les pierres et les oiseaux ?


Zbigniew Herbert – du dernier soupir à l’éternité la plus proche


 

 

Résultat de recherche d'images pour "sang buisson  épines peinture"

art: tableau de fils  huitchol ( Mexique )

 

Que la route est longue
du dernier soupir
à l’éternité la plus proche

Et lourdes sont les épines de la rose, le long du chemin tracé :

Saint Ignace
blanc et flamboyant
passant près d’une rose
se jeta sur le buisson
et meurtrit sa chair

avec la cloche de son habit noir
il voulait assourdir
la beauté du monde
jaillissant de la terre comme d’une blessure

gisant au fond
du berceau de piquants
il vit
le sang couler de son front
se figer sur ses cils
en forme de rose

et sa main aveugle
cherchant les épines
fut percée
du doux toucher des pétales

le saint dupé pleurait
au milieu des moqueries des fleurs

épines et roses
roses et épines
nous cherchons le bonheur


Zbigniew Herbert – le sel de la terre


 Kupka 1910 Archaická 3318490558.jpg

peinture  F Kupka

 

 

Une femme passe
son foulard tacheté comme un champ
elle serre contre sa poitrine
un petit sac en papier

cela se passe
en plein midi
au plus bel endroit de la ville

c’est ici qu’on montre aux excursions
le parc et son cygne
les villas dans les jardins
la perspective et la rose

Une femme avance
avec la bosse d’un baluchon
– que serrez-vous ainsi grand-mère

elle vient de trébucher
et du sac
sont tombés des cristaux de sucre

la femme se penche
et son expression
n’est rendue
par aucun peintre de cruches brisées

elle ramasse de sa main sombre
sa richesse dissipée
et remet dans le sac
les gouttes claires et la poussière

Elle
reste
si
longtemps
à genoux
comme si elle voulait ramasser
la douceur de la terre
jusqu’au dernier grain

Le quotidien et la vision de ce qui est, au plus profond, deux aspects inséparables. Cet extrait de L’inscription, par exemple :

Je répète un poème que je voudrais
traduire en sanscrit
ou en pyramide :

quand la source des étoiles se tarira
nous éclairerons les nuits

quand le vent deviendra pierre
nous attendrirons l’air


Zbigniew Herbert – Un nuage rouge


Un nuage rouge de poussière
provoqua cet incendie –
le coucher de la ville
au-delà de l’horizon

il faut abattre
encore une cloison
encore un choral de brique
pour effacer la douloureuse cicatrice
entre l’œil et le souvenir

les ouvriers du matin
avec leur café au lait et leurs journaux bruissant
ont ranimé l’aube et la pluie
qui tinte dans les gouttières de l’air sans vie

avec un filin d’acier
dans un silence chargé
ils hissent le pavillon
d’un espace déblayé

le nuage de poussière rouge retombe
passage du désert

à la hauteur des étages disparus
ont surgi des fenêtres hors de leur cadre
quand s’effondrera
la dernière pente
le choral de brique tombera
rien ne ruine les rêves

de la ville qui fut
de la ville qui sera
qui n’est pas

 


Zbigniew Herbert – mais eux se nouaient les bras autour du cou


 

Les forêts flambaient –
mais eux
se nouaient les bras autour du cou
comme bouquets de roses

les gens couraient aux abris –
il disait que dans les cheveux de sa femme
on pouvait se cacher

blottis sous une couverture
ils murmuraient des mots impudiques
litanie des amoureux

Quand cela tourna très mal
ils se jetèrent dans les yeux de l’autre
et les fermèrent fort

si fort qu’ils ne sentirent pas le feu
qui gagnait les cils

hardis jusqu’à la fin
fidèles jusqu’à la fin
pareils jusqu’à la fin
comme deux gouttes
arrêtées au bord du visage