Pierre Morhange – le dimanche


extrait de  » La Vie est unique »,1933 Je haïssais toujours le dimanche comme un ennemiCe jour imbécileAvec une voûte célesteSous laquelle les hommes traînaientSe forçant à une morne fête,Ne croyant ni à dieu ni à eux-mêmes. Je haïssais simplement le dimancheDes phonographes, des ouvriers saouls,Des lâches riches fuyant en autos,De l’odeur généreuse des frites de la patrie,Des pioupious nègres et adjudants rasés de frais,Je haïssais … Continuer de lire Pierre Morhange – le dimanche

Annick Le Scoëzec Masson – L’arbre au-dehors


photo Ansel Adams L’arbre vint à moi.Comme un petit oiseau, un chien, un chat.Sur la terrasse où j’étais assise,ses branches poussées depuis le baspar un peu d’air léger,s’accrochaient à ma frange.Derrière, sous la véranda,une rumeur de vent de plaine,de conversations inlassables.Des pétales tombaient à mes pieds.L’arbre contait bien des chosesque je ne saurais dire.Ses odeurs énergiquesde sève en ruisseaux, d’écorce saignante,me soulevaient.Je perdais consistance,mes yeux … Continuer de lire Annick Le Scoëzec Masson – L’arbre au-dehors

Vera Lúcia de Oliveira – Les mots que vous jetez


lithographie Pierre Tal-Coat Les mots que vous jetezvides à jeter au bord des routesles mots comme de pauvres chiffonsusés, déchirés, piétinésles mots que vous avez uséspuis jetés les mots qui ne vous servent pas, merci,je veux les ramasseret les prononcer,les mots comme chaud et comme froidet comme toi et comme moiet comme tout monamour incompris les mots qui me servent, merci,et encore LE PAROLE CHE … Continuer de lire Vera Lúcia de Oliveira – Les mots que vous jetez

La barque inversée du quotidien – ( RC )


boîte artistique: Joseph Cornell La barque inversée du quotidienremonte le cours de la nuit.Il s’agit d’une enfanceà laquelle je souris,qui n’a ni porte ni fenêtres, une nuit de l’éveil qui ne connaît pas encore tout les soleils, et ne sait pas être,en tout cas pas comme on le pense:un refuge au cœur de la rosede petits trésors dans une boîte verteun tas de petites chosesdes … Continuer de lire La barque inversée du quotidien – ( RC )

Claudio Sala – Quand le sommeil de la raison engendre des monstres


peinture V Van Gogh ( traduit de l’italien du site de Claudio Sala ) Au-delà du jaune du bléau-delà du bleu du cielau-delà des nuages noirset d’une nuée de corbeaux en volils l’ont vu passeravec un rêve entre les mainsils l’ont vu regardervers des horizons et des soleils lointains Au-delà du jaune du bléau-delà du bleu du cielau-delà des plis du ventau-delà des vagues d’un … Continuer de lire Claudio Sala – Quand le sommeil de la raison engendre des monstres

Samuel Beckett – les mots et les choses mortes


photographe non identifié Je dis ça maintenant, mais au fond qu’en sais-je maintenant, de cette époque, maintenant que grêlent sur moi les mots glacés de sens et que le monde meurt aussi, lâchement, lourdement nommé? J’en sais ce que savent les mots et les choses mortes et ça fait une jolie petite somme, avec un commencement, un milieu et une fin, comme dans les phrases … Continuer de lire Samuel Beckett – les mots et les choses mortes

Tristan Corbière – fleur d’art


Oui – Quel art jaloux dans Ta fine histoire!Quels bibelots chers ! – Un bout de sonnet,Un cœur gravé dans ta manière noire,Des traits de canif à coups de stylet. – Tout fier mon cœur porte à la boutonnièreQue tu lui taillas, un petit bouquetD’immortelle rouge – Encor ta manière –C’est du sang en fleur. Souvenir coquet. Allons, pas de pleurs à notre mémoire !– … Continuer de lire Tristan Corbière – fleur d’art

Stéphane Mallarmé – Las de l’amer repos où ma paresse offense


Las de l’amer repos où ma paresse offenseUne gloire pour qui jadis j’ai fui l’enfanceAdorable des bois de roses sous l’azurNaturel, et plus las sept fois du pacte durDe creuser par veillée une fosse nouvelleDans le terrain avare et froid de ma cervelle,Fossoyeur sans pitié pour la stérilité,— Que dire à cette Aurore, ô Rêves, visitéPar les roses, quand, peur de ses roses livides,Le vaste … Continuer de lire Stéphane Mallarmé – Las de l’amer repos où ma paresse offense

Jean-Jacques Dorio – à demain des affaires


photo Monica Denevan —-à Jacqueline Saint-Jean À demain les affairesA demain les penséesl’absurde le rêveet l’extrême attentionaux choses qui nous entourentA demain les affairesA demain la pincée d’êtreque l’on ajouteà l’intranquillité des gesteset des gensqui jettent leurs grainesaux oiseaux de la placeÀ demain les affairesÀ deux mains et à quatrequand l’on ramassele dernier accordde ce jour qui s’en futet nous restecomme la rencontreet l’échange de … Continuer de lire Jean-Jacques Dorio – à demain des affaires

Alain Bosquet – même la rose…


Même la rose, voyez-vous,avait appris a mentir. Mêmel’encre si douce des pigeonsservait à falsifier l’aurore.Comprenez bien! les jeunes femmesétaient perdues, car de leurs yeuxon retirait tous les matinsun peuple entier d’étoiles mortes.Même les mots, vous l’ai-je dit ?étaient des puces qu’on écrase.On n’a pas pu désinfecternotre pays de sa mémoire,et c’est ainsi qu’il a mêlécendre et froment, cheval et aube,amour et haine, homme et salive. … Continuer de lire Alain Bosquet – même la rose…

Un paysage en suspension – ( RC )


Derrière les arbres, une sève blanchâtre , laitance de brumerenvoie à la distance, à la sobre ébriété des collines, pensives…. La lumière est diffuse… elle vient d’un ailleurs, d’autres bordsoù la clarté se dissipe.Heures indolentes frappées d’immobilité, l’impatience n’est pas de misel’écho des voix se cherche, au détour de chemins incertains : On apprend le paysage en suspension, comme nous le montrentles peintures chinoises à … Continuer de lire Un paysage en suspension – ( RC )

Doux sortilèges de Novembre – Susanne Derève


Doux sortilèges de Novembrequelques framboises rougissent encoreaprès la pluieon voudrait pour chaque jour qui s’avanceclair et venteuxla légèreté du fruit éclos c’est marée basse après-midisi basse –il semble que l’estran a mangé la rivièrele grand ketch git lamentablementsur le flanc ventre blanc désarmé soudain grand ballet fluvial dans le champdes jumelles la bête –Bernard ditque c’est un marsouin –d’un bond puissantrompt l’air et le flottraçant … Continuer de lire Doux sortilèges de Novembre – Susanne Derève

Luc Bérimont – demain la veille


Trente-sixième dessous de l’hiveron descend ! Le froid bloquera la portièreouvrant sur le trente-septième Jamais nul n’est allé plus loinplus triste et bas dans sa ténèbre L’aube hésite à gratter ses peauxses sillons galeuxses poubelles Pas de mots pour tricher le tempsUn chien perdu, et putrescentgravite dans l’horreur stellaire C’était l’appariteur du roinotre consul et envoyé au cirque assagides planètes J’entends ses abois consternésses cris … Continuer de lire Luc Bérimont – demain la veille

Denis Smith – Arles, cinq minutes d’arrêt


Les criquets redressent les torts, une truite tourne dans le reflet d’un arbre comme dans une toute petite chambre. Il sera bientôt midi. Bookman se réveille avec la certitude d’avoir murmuré quelques phrases justes. Le soleil lui chauffe la tête. Un mouvement et tout peut s’évanouir. Il serre les mâchoires avec l’idée qu’un grain de sable venu d’un désert sans bord ni mesure va éclater … Continuer de lire Denis Smith – Arles, cinq minutes d’arrêt

leur offrir l’éternité aux portes du désert – ( RC )


peinture François Louis Joseph Watteau – la bataille des pyramides- Du haut de ces pyramides,quarante siècles nous contemplentdisait celui qui prétendait étendre son ombresur les contrées lointaines, se les approprier,alors que le vent lui disait qu’il n’était pas le bienvenuqu’il ne serait jamais chez luiqu’avec la poussièrela poussière des tempsqui réduit à néant les royaumes,l’arrogance des puissants, érodent lentement les pierres,la gloire et les tombeaux … Continuer de lire leur offrir l’éternité aux portes du désert – ( RC )

Paul Gravillon – panique


peinture Odilon Redon – le chariot d’Apollon Les sept chevaux blancs foulent sous leurs sabots l’écumeépaisse de leur langueur ils piétinent le pus de leurs blessureshagards ils ont l’airde galoper dans le cotonet l’eau du lac est un regard vitreux où ils se mirentle ciel irisé les aveuglefrileusement serrées flanc à flanc les nuéesont tissé un filet sur leurs têtesque font ces fantômesqu’attendent-ilspour déchaîner le … Continuer de lire Paul Gravillon – panique

Samira Negrouche – tentative d’oubli


Combien de fois ai-je voulu t’oublier ! J’ai pris ce jour-là la direction de l’ouest sur une route où j’ai traversé des villages aux allures de Far West, j’ai longuement pensé à toi me laissant conduire par mon associée des fuites organisées.Et puis j’ai entamé cette corniche au pied de la montagne où le dromadaire minéral couche à la mer de son corps imposant et … Continuer de lire Samira Negrouche – tentative d’oubli

À la manœuvre dans le ciel de la peinture – ( RC )


peinture Marc Chagall – le cheval violoncelliste À la manœuvre dans le ciel de la peinture,ce qui passe pour irréelsurgit de mon univers:des nuages à la démarche solennelleeffacés par erreurdes personnages à la tête à l’enversse décident à apparaîtreapprivoisant chèvres et volatiles. Tout est alors possible…le rêve se fraie alors un cheminhors de toute pesanteuroù se cantonnent les êtresprisonniers de leur natureet de leur destin… Continuer de lire À la manœuvre dans le ciel de la peinture – ( RC )

Didier Pobel – A FONTFROIDE AU MOIS D’AOUT


Ce qu’il y a de toscan icic’est l’herbe et les arbres etleurs feuilles dont chaque nervureévoque en réductiondes vitraux mal plombés c’est la montagne aussi avecses vignes et ses ocres l’abbayeaux clochers pâles comme des ruchesson toit-terrasse s’inclinantvers le cloître où Giotto rôde ce qu’il y a de toscan encore c’estla teinte des tuiles un peu passéepar endroits comme le rouge à lèvresdes femmes quand … Continuer de lire Didier Pobel – A FONTFROIDE AU MOIS D’AOUT

Henri Bauchau – mots de sable


L’iceberg encâblé est-ce dans ses brouillardsEst-ce l’âme immergée qui doute et qui contempleLe texte fracassé que fait la vie courante,La lumière épuisée sur les lits d’hôpitauxSurgira-t-elle, en perfusion, dans les tuyauxPour écouter, quand sonne prime après déprimeL’incertaine et sauvage espérance disant :L’amour humilié ont-ils jeté des pierres?L’amour bordait l’amour pendant que le poèmePendant que le Seigneur écrivait sur le sable. Continuer de lire Henri Bauchau – mots de sable

Une vitre derrière laquelle ton image s’inscrit – ( RC )


C’est une vitre derrière laquelleton image s’inscrit.Tu presses ton fontà travers les grilles… je crois voir encoredes fleurs blanches et pourpres,le ciel plombé d’un proche orage,un mur avec les mots que tu y a écritspartiellement recouvertsd’un blanc de chaux. Repentir de phrases inachevéesque le temps n’a pas encore effacées.Pense à la lumière qui s’enfuitet que nous ne pourronsjamais rattraper…. Continuer de lire Une vitre derrière laquelle ton image s’inscrit – ( RC )

Anthony Phelps – un jour prochain


art : Tetsumi Kudo ( Minneapolis ) La chrysalide de l’espoiravec cette promesse en ellequi prend forme et volumegrandit dans le cocon Ne cherchez pas à devinerle point de la maturationNul n’a jamais surpris l’instantoù en matin se change l’aube Un jour prochainla chrysalide deviendra papillonmais laissez-lui le tempsde connaître ses ailes Continuer de lire Anthony Phelps – un jour prochain

Patrick Berta Forgas – dérives


Nancy Grossman  » Chiron » Si sombres les joursqu’ils dérivent de terre en terres… Comme lumières larguéesau lointain de la mer. Récifs du tempsépaves de l’arche de l’horizonqui transportait l’aveniret ses sources de solution. Les tempêtes sont sans pardon. Épilogue des conquêtesou destin de perte… Tout est vaguequand les débrisconstituent un terrible continent. Et que les rois fous délirentà dessiner les frontières. Continuer de lire Patrick Berta Forgas – dérives

Jacques Pautard – tous ces chemins que nous savions


….Car il y eut cela aussi : tous ces chemins que nous savionsentre Rodez et Avignon, et de Toulouse à Montmajour,une récitation de routes en des pays de pierrailles—et tant de châteaux en Espagne —où des garçons poussaient les chèvresd’un Moyen Âge acquitté,dans de ces pourpoints de veloursvenus des stocks américains. Des âmes sœurs auprès desquelles parmi la cendre attiédiedes sagesses démodées,ou dans le cristal … Continuer de lire Jacques Pautard – tous ces chemins que nous savions

égaré dans le salon funéraire – ( RC )


Aux premières phrases de la saisonles journées d’orremplacent la tristessepar la penséed’une future renaissance l’automne étale son tapis de feuillesles roses viennent de perdreleurs pétales,on croirait que le deuilrepose avec le silence,( aux tombes le rituelorangé des chrysanthèmes…) j’ai rendez-vous avec l’absencemais la permanence de ta voixrésonne encore en moi,où se love ton âme légèretout au long du poème Si tu m’entendaisje pourrais encore te … Continuer de lire égaré dans le salon funéraire – ( RC )

Paul Morand – Etrennes


Lire les visages et les mains,consulter les vêtements,surveiller l’usure des semelles,classer les tachesse fier aux initiales des chapeaux. INDÉPENDANT Je suis furieux de mon sommeil,je n’admets pas de syncopes,je ne suis pas doué pour le délire. IMPERMÉABLE Mais on ne lit jamaisqu’une même fortuneet qu’une même brûlante fatigueaux constellations obscures qui montentet tombentdans ce ciel rose et clos des paupières. INEVITABLE Faute de mémoireje n’ai … Continuer de lire Paul Morand – Etrennes

Yannis Ritsos – retour


Qu’est-ce qu’une ampoule dans la nuit sinon une cage de verre l’intérieur de laquelle se trouve un canari méditatif ? Aussi, quand je coupe le courant, c’est comme si j’ouvrais la petite porte d’une cageet que je sentais s’échapper à l’air libre, par la fenêtre, un oiseau jaune.Même les meubles de ma chambre que la lumière emprisonnait dans leur forme se libèrent alors et marchent … Continuer de lire Yannis Ritsos – retour

Pourquoi aimer les mots – ( RC )


nature morte – G Morandi – 1959 Pourquoi aimer les mots,pourquoi les sortir de leur cachette,les extraire du vocabulaire,comme on le ferait d’un sac à surprises…Pourquoi les courber, les faire se parler,les faire dialoguerleur attribuer une existence,eux qui attendaient, sagement alignés,entre les pages d’un dictionnaire. Les voilà habillés de phrases,donnant de la voix, selon l’expression » un mot plus haut que l’autre « ,ou comment les faire … Continuer de lire Pourquoi aimer les mots – ( RC )