voir l'art autrement – en relation avec les textes

Bienvenue en typique parcours littératique

Parcourez, dialoguez, écrivez,échangez et dites nous tout ...

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Anna Akhmatova – tu peux entendre le tonnerre


Tu peux entendre le tonnerre

et te souvenir de moi,

Et penser:

elle voulait des tempêtes.

le rebord

Du ciel sera

de la couleur d’un pourpre dur

Et ton cœur,

comme il était ensuite,

pourrait être en feu.

 

Anna Akhmatova thunder

 

 

 

 

 

You will hear thunder

and remember me,

And think:

she wanted storms.

The rim

Of the sky will be

the colour of hard crimson

And your heart,

as it was then,

will be on fire.

Anna Akhmatova

un furtif passage – ( RC )


visage  street-art  whirlpool     .jpg

Quelle  est cette  lumière  étrange
Qui  ici, soudain,  règne ?
Est-ce  la parole de l’ange,
qui , tout – à – coup,  saigne,
Dans  cette pièce austère
Où rien ne bouge,
Au fond du verre
aux reflets  rouges ?

J’y vois un mur transpercé,
L’éclair fendant les nuages  ;
Ton image inversée,
Celle de ton visage.
L’arrondi des sourcils…
Le reste se fond dans l’obscur,
Une vision, du reste ,          bien fragile,
Qui se dissout lentement dans le mur.

C’est  peut-être un vestige  de la pensée,
Certains y verraient un mirage,
Un fantôme tentant la traversée
des apparences, – comme en furtif passage…

RC – oct 2015

la soif du Niger – ( RC )


photo Françoise Hughier

 


Aucune poussière  suivant la marche de l’animal.
Un long fleuve prolonge ses rives,
Paresse dans la plaine écrasée de soleil;
Une pirogue en silence  se dirige vers l’aval.
L’eau n’a pas de rides,  lourde,
semblant coller aux mouvements
lents      de la pagaie.

Un homme à la peau très sombre est à bord,
Contraste  marqué au gris figeant le ciel,
celui, légèrement différent des sables  et de l’eau,
répercutent ces teintes monotones.

Le temps est stoppé,  écrasé par la chaleur,
au bord du fleuve Niger.
Le chameau n’a pas progressé.
Sa tête est baissée.
Le reflet immobile boit son image.
Soif impossible à désaltérer:

Qui s’attendrait à voir en cet endroit,
Une statue de bronze  ?

RC –  juin 2015

 

Tu verras bien au loin ( RC )


peinture: James Rosenquist  -The Light That Won't Fail

peinture: James Rosenquist -The Light That Won’t Fail

Tu verras bien  au loin ,
les temps  qui s’abîment,

Les photos  qui noircissent
Et le goût du vin,
Que l’on boit sans plaisir
Attablé au comptoir, Les journaux  de la veille
Une coupelle presque vide.
Le sel poudreux,
Et quelques  cacahuètes  qui traînent.

Ils sont une demi-douzaine  de seuls
A ne savoir quoi faire de leur regard,
Alors ils errent, sur la télé du bar
Et les infos sommaires qui défilent
Sur les  évènements de la journée
En lettres blanches qui s’égarent.

J’ai beau m’envelopper
Dans mon manteau humide

Les carreaux  tristes,
Livrés aux  courant d’air
Dialoguent à l’envers
Des couleurs des néons
De la pub, qui vante
Le nouvel apéro.

Encore deux heures à tuer,
Avant le prochain départ.
Trois rues à parcourir,
Pour atteindre la gare.

RC – 11 et 20 mars 2013

 

 

Bassam Hajjar – Mets une girafe dans un bol, un poisson dans un jardin


peinture             Petite Lap   de Cat Painting

METS UNE GIRAFE DANS UN BOL,
UN POISSON DANS UN JARDIN

Habitons-nous dans le nuage bleu
que Marwa dessine à côté de mon nom ?

Quand le fracas se rapproche de la fenêtre
quand les meubles s’accroupissent dans les coins
ou que les rideaux prennent peur,
ni le nuage ne pleut,
ni mon nom n’embellit le monde.

Alors toi ma fille, dors,
et quand je somnolerai un peu
Je te promets de rêver de toi
de vider mon crâne de sa lourde quincaillerie
et de penser au nuage bleu
a la maison
au seuil

aux fruits qui ressemblent aux papillons
aux papillons qui ressemblent aux fruits
Uniquement quand tu les dessines.

Je te demande alors :
pourquoi ne dessines-tu pas le monde entier
pour qu’il lui soit donné de ressembler à quelque chose ?

Mets une girafe dans un bol
un poisson dans un jardin
mets un oiseau et un rhinocéros dans la même cage
et crois qu’ils vont s’aimer
parce que tu le veux ainsi
avec l’entêtement qui te fait considérer le sommeil
comme de fausses vacances.

Mets, quand tu dessines mon visage,
un peu de fatigue sur mes traits
une seule ligne sur mon front
pour que je considère que je suis au milieu de la vie
et non à la fin.

Mets une lueur de la couleur de ton choix

pour que la sécheresse ne s’attarde pas dans mes yeux
mets de l’eau en quantité
pour qu’il me reste deux mains énergiques
des moustaches
et un coeur rabougri, tant le vide fait siffler ma poitrine.

N’oublie pas les lits pour dormir
les bouches pour sourire
et un peu de larmes
seulement
pour nous rappeler de temps en temps
avant de l’oublier
comment un homme pleure comme une femme

comment une femme pleure comme une femme
comment ils pleurent, tant les pleurs les rassemblent.

Habitons-nous dans la petite boîte

que tu meubles avec des bouts de papier

des allumettes et des cuillers ?

Et puis arrive ta fille, jolie comme une poupée,

pour nous apprendre comment les poupées sont heureuses
sans parler
délicates, sans que personne ne leur manque.

Puis tu fermes la porte,

tandis que l’homme se souvient qu’il est un homme

et la femme qu’elle est une femme,

ils se souviennent qu’ils s’éloignent ensemble

chacun tout seul,

vers une obscurité redoutable.

Mets une étagère pour la lampe
une patère pour mon manteau ou mon chapeau
mets une nuit tiède après chaque jour
et des voyageurs
qui ne manquent pas leurs rendez-vous
ni de frapper à la porte

et de t’entendre courir

et jubiler derrière la porte.

(Paris, fin décembre 1986)

extrait  de  « tu me survivras »   Actes/sud

Lambert Savigneux – l’amandier


l’amandier

 

des fleurs sur un vieux corps

les traces d’une neige

l’envie apportée par le vent

 

 

 

( extrait  de  « le   Regard  d’Orion »,  beaux  posts  que je continue à parcourir et découvrir )

 

 

Luis Cernuda – Cimetière dans la ville


 

 

 

photo:                  H Cartier-Bresson,      1934 – Mexique

 

Derrière la grille ouverte entre les murs,

la terre noire sans arbres, sans une herbe,

les bancs de bois où vers le soir

s’assoient quelques vieillards silencieux.

Autour sont les maisons, pas loin quelques boutiques,

des rues où jouent les enfants, et les trains

passent tout près des tombes. C’est un quartier pauvre.

 

Comme des raccommodages aux façades grises,

le linge humide de pluie pend aux fenêtres.

Les inscriptions sont déjà effacées

sur les dalles aux morts d’il y a deux siècles,

sans amis pour les oublier, aux morts

clandestins. Mais quand le soleil paraît,

car le soleil brille quelques jours vers le mois de juin,

dans leur trou les vieux os le sentent, peut-être.

 

Pas une feuille, pas un oiseau. La pierre seulement. La terre.

L’enfer est-il ainsi. La douleur y est sans oubli,

dans le bruit, la misère, le froid interminable et sans espoir.

Ici n’existe pas le sommeil silencieux

de la mort, car la vie encore

poursuit son commerce sous la nuit immobile.

Quand l’ombre descend du ciel nuageux

et que la fumée des usines s’apaise

en poussière grise, du bistrot sortent des voix,

puis un train qui passe

agite de longs échos tel un bronze en colère.

 

Ce n’est pas encore le jugement, morts anonymes.

Dormez en paix, dormez si vous le pouvez.

Peut-être Dieu lui-même vous a-t-il oubliés.

 

 

 

Tras la reja abierta entre los muros,

La tierra negra sin árboles ni hierba,

Con bancos de madera donde allá a la tarde

Se sientan silenciosos unos viejos.

En torno están las casas, cerca hay tiendas,

Calles por las que juegan niños, y los trenes

Pasan al lado de las tumbas. Es un barrio pobre.

 

Tal remiendosde las fachadas grises,

Cuelgan en las ventanas trapos húmedos de lluvia.

Borradas están ya las inscripciones

De las losas con muertos de dos siglos,

Sin amigos que les olviden, muertos

Clandestinos. Mas cuando el sol despierta,

Porque el sol brilla algunos dias hacia junio,

En lo hondo algo deben sentir los huesos viejos.

 

Ni una hoja ni un pájaro. La piedra nada más. La tierra.

Es el infierno así ? Hay dolor sin olvido,

Con ruido y miseria, frío largo y sin esperanza.

Aquí no existe el sueño silencioso

De la muerte, que todavia la vida

Se agita entre estas tumbas, como una prostituta

Prosigue su negocio bajo la noche inmóvil.

 

Cuando la sombra cae desde el cielo nublado

Y del humo de las fábricas se aquieta,

En polvo gris, vienen de la taberna voces,

Y luego un tren que pasa

Agita largos ecos como un bronce iracundo.

 

No es el juicio aún, muertos anónimos.

Sosegaos, dormid ; dormid si es que podéis.

Acaso Dios también se olvida de vosotros.

 

Luis Cernuda, La Réalité et le Désir (La Realidad y el Deseo)

 

Emily Dickinson – moment critique


peinture:    Euan Uglow

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

-C’était le moment critique.

Tout au long jusqu’alors

Avait eu lieu un temps atone, un temps muet…

Alors la seconde hésita, stoppa, frappa son dernier coup.

Une autre avait commencé

Et simultanément une âme

Etait partie sans qu’on la vît.

E D

Claude Chambard – transformation


estampe japonaise – averse

Pluie.

C’est une douceur chuchotée

qui contient une langue acharnée

de millénaires. Obscure bouche fendue

par un rêve sans âge.

Qui sait où s’arrache le futur

de toutes respirations…

Qui sait avec quelles imprévisibles images

le coeur est lié au vivant…

Ce qui trame les yeux…

Il y a un chant, un parfum, un visage

& la main qui, ailleurs lisse une tombe

muette.

Talmont, sentinelle ( RC )


 

photo perso – reliefs-sculptures –                 tympan de l’église Ste Radegonde     de Talmont .         Gironde

 

Les sculptures romanes sont en patience
Et les  fleurs  se redressent

Au temps   suspendu …
Gris-vert  de  marée montante

Aux saveurs d’Atlantique
Sentinelle de Gironde

Talmont peut l’attendre,
Ce vent venu du large

Essaims de moules
Recouverts d’écume

RC–  14 et 15 juillet  2012

En passant

Sous la surface des choses – (RC)


travail d’élève de 6è de collège:           monde sous marin

S’il faut voir les poissons  de plus près,
et  s’immerger sous la surface des choses
j’endosse la combinaison de plongée
L’attirail du scaphandrier
Et je me laisse aller à des distances obscures
Et ne plus penser à l’air,qui d’habitude,
gonfle mes poumons…

Je suis un ludion suspendu en eaux
Frôlé par des bancs de poissons qui errent
Caressé par des méduses avides d’un pays,
Celui du dessus, qui ne leur est pas permis
Comme ne m’est plus permis la lumière du soleil
Si faible sous les tonnes de liquide en mouvement.
C’est, franchi la frontière agitée des vagues,
Un domaine  réservé, que tâter du pied, ne peut suffire
Et qui m’englobe, et qui m’avale
Comme  toutes les certitudes de plancher sec…

Et les seiches me prêtent leur encre marine
Pour que j’écrive la mémoire des abysses,
Le vrombissemnt silencieux du passage des orques
Les étranges lanternes des baudroies
Et le dédale  de couleurs des coraux et anémones
Qui dansent avec les courants chauds
Avec à peine le souvenir de l’homme
Et une épave oblique, aux hublots sertis
De coquilles et de rouille, avec son échelle
Accrochée au bastingage de l’inutile.

RC     – 17 juin  2012


If we have to see the fishes closer
and immerse ourselves under the surface of things
I put on the wetsuit
The diver’s paraphernalia
And I let myself go to obscure distances
And think no more at the air, which usually
fill my lungs …

I am a ludion suspended in waters
Tickled by shoals of fish that roam
Caressed by jellyfishes, eager for a country ,
One above, which they are not allowed
As I am no longer allowed for sunlight
So low, beneath tons of moving liquid.
That is, across the border turbulent waves,
A reserved area, where the feeling of feet wouldn’t be enough
And that includes me, and swallows me
Like all the certainties of dry floor …

And cuttlefish lend me their naval ink
Writing for the memory of the abyss,
The silent vrombissemnt of orcas passing
The strange lanterns of monkfishes
And the maze of colorful corals and anemones
Dancing with the warm currents
Barely the memory of man
And an oblique wreck, portholes with crimped
Shells and rust, with its scale
Hanging on the railing of useless.

Le lac et le blé (RC)


J’ai entendu récemment  cette belle légende, à la radio, que j’essaie  de transcrire aujourd’hui….

Il existe un pays où certaines personnes ne s’aventurent pas,  car ces endroits un peu particuliers,  peuplés  de cailloux sont des lieux  où son soupçonne  qu’ils  abritent  des djinns,  des petits  génies malicieux, qui peuvent provoquer des surprises, le bonheur ou le malheur des hommes…

Un jour Ahmed,  vit un endroit  au détour  d’un chemin,  plat, mais encombré de pierres,  qui lui semblait propice à la plantation d’un champ de blé…  il commença  à déplacer  quelques  unes,  lorsqu’il entendit une  voix sortir de derrière les roches..

– Que fais tu donc là, dans notre territoire?

– Je  déplace  des pierres, pour espérer faire de cet endroit merveilleusement placé, un champ de blé, et ainsi  aider ma famille  à sortir de la famine..

– C’est un beau projet, dit le djinn, qui apparut de derrière les pierres,  nous  allons  t’aider…

Apparurent  alors deux, trois  dix, cent, mille djinns  qui aidèrent  Ahmed à déplacer  toutes les pierres  du champ, pour faire  apparaître  une belle  surface  cultivable, cernée  de hauts murets…

Viens donc  avec ta famille  semer,  et nous demanderons au ciel de  t’envoyer l’eau nécessaire  à une abondante récolte…

Ainsi fut ,fait,  et au bout de quelques mois , une prairie verdoyante comportant de nombreux  épis tendres  était apparue au détour  du chemin…

blés en Aveyron, photo personnelle

Mais les djinns goûtant les  épis, les  trouvèrent si bons et à leur gout  , que des dizaines, des milliers  de djinns vinrent chacun manger les beaux épis…

La famille  venant pour la moisson, constatant le désastre,  ne put retenir  des flots de larmes devant  ce spectacle,  et c’est  ainsi qu’aujourd’hui,  dans l’espace qui avait été jadis porteur  d’espoir, il y a à sa place un grand lac issu de toutes leurs  larmes  .

————————————————————————————————–

Sur le net je n’ai pas trouvé trace  du récit que j’ai retranscrit,  par contre  des contes berbères  qui semblent, dans l’esprit, s’en approcher;..

Gisela Hemau – préparatifs


https://www.elandarts.com/img/2016/04/DLM-142-Couverture.jpg

estampe: Raoul Ubac

Nous prendrons soin de tout ce qui nous manque, l’ébrieté de l’eau,
l’ensevelissement des ombres sous nos corps,
les actes de naissance et de mort piles en fond de coquillage.

Puis nous repartirons ensemble,
Ulysse en houle de premier sillage, haletant
pour que la gorge, trop longtemps coincée, redevienne sauvage.

 

Un fil tendu dans le silence – ( RC )


Environnement plat,  ( à peu près  ),…
…brume,
–       peupliers.
Le tout  défile.

S’il fallait prendre la photo,
D’abord descendre la glace,
L’air humide  tout à coup engouffré,
Et le flou de mouvement.

Une vallée          paresseuse,
Bien pâle en ce novembre,
Et juste        les ailes coassantes
des corbeaux.

La voiture progresse,
mange les kilomètres,
pour un paysage         semblable
ou presque .

Une musique pulse,
C’est une chanson
à la radio
qui rape

La caisse fonce,
Du son plein la tête
Sur le ruban de la route,
luisante.   Flaques.

A la façon d’un coin
Dans l’horizontale  :
– Traversière,
Phares devant

Yeux fixés,
Droit devant,
Etrangement  étrange
– Trait bruyant        ( un fil tendu

Dans le silence . )
La plaine tolère juste
De ses champs gorgés  d’eau
Son passage  éphémère

Se refermant sur elle-même,
Lentement,
Le bruit   s’efface          comme il est venu.
Les corbeaux reprennent leur vol.

RC – sept  2015

Jacques Audiberti – Rien ne sera de ce qui fut


Lamelles d'un H+®b+®lome +á centre sombre (), Champignon, Monthodon, France 2008.jpg

 

Prison Au clair soleil…
Un coup pour a. Deux coups pour b.

Le monde bouge. Il va tomber.

Trois coups pour c. Quatre pour d.

C’est le moment de regarder. Cinq coups pour é.

Six coups pour f. Il n’a plus d’âme. A-t-il un chef?
G, coups sept. Hache huit. 1 neuf.
Comment faire un monde plus neuf?
Dix coups pour j, plus un pour k.
L’existence nous convoqua.
Taciturne à force de cris,
la jupe grosse de conscrits,
elle nous apprend tour à tour
l’ombre claire, le sombre jour,
l’enfer béni, le ciel puni,
tout le fini de l’infini,
douze pour 1 et treize pour
ème, les griffons de l’amour,
n, o, p, q, quatre, cinq, six
et sept, le poison. Le tennis
mais, aussi, la peur de périr
qui nourrit l’honneur de souffrir.
R dix-huit. S dix-neuf.
Elle s’en va. Tu te sens veuf.
Vingt coups pour t, plus un pour u.
A mesure qu’elle décrut,
le souffle approcha notre main.
Aujourd’hui s’appelle demain.
Vingt-deux et trois pour les deux v.
Que voulons-nous? Nous élever.
Quatre et cinq pour l’x et l’i grec.
Mais le bourreau ne vienne avec.
Pour la lettre z un seul coup.
Le prisonnier se met debout.
Car le terme ouvre le début
Rien ne sera de ce qui fut.
Jacques AUDIBERTI « Des tonnes de semence » (N.R.F.)

Carles Duarte – l’abîme


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L’Abîme

Au-delà de la mer
– je peux sentir son vertige -,
il y a un abîme.

J’abrite mes regards
derrière mes paupières fatiguées.

Tandis que j’observe les vagues,
j’écoute le corps,
sa routine incessante
chaque fois que je respire.

Je suis ressorti dans la rue.
Je tente en vain d’y retrouver des images.
Je n’y reconnais pas cet enfant blond,
ni la cour pleine de lumière.

Il me reste, pourtant, des miettes bleues
et les visages des mes parents que j’imagine.

Je m’assieds sur le sable
pour refaire les châteaux d’autrefois,
pour me rappeler.

Au-delà de la porte de l’air,
de la lumière primordiale de cet après-midi,
d’une joie que je regrette,
l’océan transparent de l’oubli
me détruit.

 

Traduit par François-Michel Durazzo
Le centre du temps, Fédérop, 2007

L’abisme

L’albada és de cristall
i una Lluna de marbre
s’allunya pel ponent.
Dins els teus ulls
viu un silenci dens,
un fred precís
que ens pren la mà
i ens duu molt lentament
fins al llindar,
sense passat,
sense futur,
on tot és fet d’abisme.
T’abraço fort,
m’abraces,
vençuts per aquesta set,
per aquest dolor
que es torna inextingible.
Aprenc a abandonar-me.
La mar i jo
ja som només
la llàgrima.

Extrait de: El centre del temps
Edicions 62, 2003

Le texte se soustrait au regard – ( RC )


peinture: Malevitch   : composition suprématiste ( carré blanc  sur fond blanc )  1918

peinture: K Malevitch :           composition suprématiste ( carré blanc sur fond blanc ) 1918

 

 

 

 

J’ai eu un peu de mal à lire :
Les caractères sont  trop petits,
mais  en plissant les  yeux,
j’arrive à distinguer les mots  ;
avant qu’ils ne retournent  dans le blanc.

Peut-être  que ces  écrits
se dissolvent  d’eux-même,
et n’ont pas de rapport  
avec ma vision
Reste à savoir pourquoi.

Le message  se soustrait au regard,
rentre dans le blanc  du papier,
d’abord pâlissant,
puis  carrément  blanc :
>     il se dissimule ,

jouant les  extrèmes
comme  pouvait le faire
Malevitch  avec son fameux
 » carré  » ( qui n’en est pas  tout à fait un )
posé  en oblique ,

mais qui, avec les années,
        reste  apparent.
Le texte  est sans  doute  toujours là,
en encre blanche,
celle  qu’on dit  sympathique.

Il suffirait
d’un procédé simple,
pour le faire réapparaître :
la chaleur  d’une  flamme,
comme  dans  chaque page

( que l’on croit  vierge  d’intentions )  .


RC – juin 2015

 

 

Marina Tsvetaieva – A Alia


À Alia*

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Un jour, ô ma gracieuse créature,

Je deviendrai pour toi un souvenir,

Perdu dans tes yeux bleus, au loin

De ta mémoire, dans le lointain.

Tu oublieras : et mon profil au nez busqué,

Et mon front couronné de fumée,

Mon rire importun et fréquent

Ma main calleuse aux bagues d’argent,

Notre logis d’amant, notre grenier cabine,

De mes papiers la confusion divine,

L’année terrible : malheurs et liesse

De ton enfance, de ma jeunesse.

 

(Moscou 1919, sa fille Ariadna allait avoir huit ans.)

Christian Hubin – L’auréole veuve


vue  bord fra  arch -0662.JPG

De l’horizon arrive la division en perles, l’intelligence inhumée.

L’auréole veuve, le glas dans la base opaque du soleil.
A ceux que son rivage éveille, l’eau de la nuit rappelle que rien n’est achevé.
Au bord de la mer, elle-même face à elle, à sa fin réfléchie.
Qu’est-ce qui revient avec les vagues ?
Qu’avons-nous fait pour à ce point avoir oublié, n’être plus ?
Bulles blanches qui s’envolent de la roche tabulaire.
L’éponge de l’air, les stries dans la lumière totalisante.

Un commentaire de Rubens – ( RC )


devant jugement  dernier  Rubens  musée  discussion.jpg

peinture : Rubens: le jugement  dernier

 

Il se passe beaucoup de choses, dans le cadre doré
Un entremêlement de gens, grandeur nature
Sont le prétexte de la peinture
accrochée, un peu au-dessus du parquet ciré.

           C’est une oeuvre de Rubens,
peuplée d’êtres qui s’entassent,
des dames toujours assez grasses,
          que lui commande un prince…

Ces personnages forment une pyramide
dans une mêlée quelque peu confuse
on distingue même,        si je ne m’abuse
au plus haut niveau,        ceux qui décident.

On a fixé l’instant le plus tragique :
celui où on fait grand tri
( ne pas surpeupler le paradis ,
                                     vous diront les nostalgiques ).

Ceux-ci n’en sont pas revenus,      mais ont évité le pire
a ce qu’il paraît ;    on nous rapporte beaucoup d’histoires
                                            que l’on voudrait nous faire croire ;
on peut prendre le parti d’en rire.

Devant le tableau, quelques visiteurs
se sont arrêtés pour parfaire leur culture  :
                 C’est toujours de bon augure
d’écouter le commentateur .

Va-t-il décrire l’étape suivante
Et sans aucun doute,
          comme pour les matches de foot,
nous faire une analyse savante ?

Nous livrer des statistiques,
                révéler des choses intraduisibles
                contenues dans la Bible
d’un point de vue artistique ?

Bien qu’il se soit écoulé pas mal d’années
depuis qu’elle a été peinte
on pense toujours entendre les plaintes
des âmes damnées .

                      C’est une oeuvre baroque :
On n’y entre pas de plain pied
sans y être convié
              ( et surtout sans habits d’époque ) .

Nos amateurs d’art voudraient peut-être
participer à la mêlée,
                  voir de plus près les êtres ailés
                  et assister à la fête…

Ils peuvent toujours tenter l’escalade
Se faire greffer des ailes,
utiliser une échelle
Ils seront empêchés par le cadre …

Le tableau a beau être immense,
il a aussi des dimensions limitées
On ne vient pas à l’intérieur sans y être invité
et pour entrer dans la danse…

                         La réalité est ingrate :
elle nous ramène toujours à son illusion ;
on ne peut sauter dans cette dimension,
….       la peinture restant obstinément plate.


RC – sept 2016

Cathy Garcia – Sol y tierra


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le vent
entre chien et loup
la lune cachée
dans le haut tilleul
la douceur
léger frisson
imperceptible
sortilège

les démons de gouttières
miment le combat
quatre ombres
apparaissent
disparaissent
froissent les herbes

le val de mes seins
invite à la balade
et ma pensée va à l’homme.

mais dieu siffle mon âme
comme on siffle un chien

et mon âme danse
une joie
soûle d’espace
solitaire

sol y tierra

et le vent aussi
et le vent.

Eugenio de Andrade – poids de l’ombre ( 2 )


..
Jeune est la main sur le papier
ou sur la terre !
Jeune et patiente : quand elle écrit
et quand au soleil
elle se transforme en caresse.

Le poids de l’ombre III.
.
.
.
C’était septembre
ou bien tout autre mois
propice à de petites cruautés :
Que veux-tu encore ?
Le souffle des dunes sur la bouche ?
La lumière presque nue ?
Faire du corps entier
un lieu en marge de l’hiver ?

Le poids de l’ombre XXXVI.

Epaisseur d’une musique blanche – ( RC )


Les branches se tordent,
et cherchent leur chemin,
dans la musique blanche,

où même le silence
pèse d’une neige dense
son épaisseur de solitude.

 

RC   – dec 2016

Marie-Madeleine Machet – la fête du monde


peinture :   P Bruegel le jeune

 

 

Tous les printemps aujourd’hui sont éclos
Mille ans d’espoir entr’ouvrent leurs paupières

Mille ans pour le bonheur de sèves éclatées
à la fontaine où s’épuise l’hiver,

Le jour ondoie et lustre
les vivants nouveau-nés.

La fête est commencée.

Le monde-roi danse avec la lumière
s’enivre de soleil.

Les fleurs animent leurs couleurs
les vents soufflent sur la terre
les nourritures du ciel.

Hâte-toi, c’est ton tour
pour le bonheur qui passe.

La fête est commencée pour toujours
mais toi, c’est ton instant,le seul.

 

Marie-Madeleine MACHET               « Les Fêtes du monde »(éd. Seghers)

Pierre Drano – Talus


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Le fossé est une arrière-pensée
pas même un paysage.
Dans ses fenêtres, des fleuves entiers,
des ravins
des couleurs
et lui-même, un lieu tourné
par la terre.
*
Autre talus
Autre chemin que la terre creuse
Buissons de l’autre
Sentiers d’ici
Prairie. Prairie. Prairie.
et encore…
Talus
Quel mot d’absence.

Ce que dissimule le désert – ( RC )


photo: pochette de CD « Silencio »   Gidon Kremer

 

Il y a une  étendue plate,
–  Elle  se perd dans l’infini  – .
>        Elle  appelle un désert,
un océan,
ou un simple terrain inhospitalier.

Et rester immobile  tout ce temps,
debout,
on compte les heures en suspens –
ou plutôt on ne les  compte plus ;

c’est une  attente,
le regard  dans le vague.
Le ciel est trop haut,
Il écrase de son poids
tout ce qui s’échappe de l’horizontale.

Mais tu espères sans t’en rendre compte,
au-delà de la solitude,
La rupture des écluses,
que les lèvres  du temps  s’entr’ouvent.

Et la crainte, en même  temps,
Que les yeux  ne sachent pas  voir,
Ce que  dissimule  la surface unie
–   Un guetteur du désert des tartares  –
«  Anne, ma sœur Anne,  ne vois-tu rien venir ? »

Et si le vide  était une illusion,
et que continue dessous,
l’échappée des heures,
…Une  simple  dilution.

La vie est souterraine .
Elle  fait un grand détour,
vers toi
pour contourner le froid.

T’en rends-tu compte ?

RC – juill 2015

Béatrice Douvre – L’oiseau


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peinture :  Victor  Brauner   promenade  de l’oiseau –        1958            Grenoble

 

L’oiseau ensemble
Ton pays se souvient
De la tempête ouverte
D’un nom plus fort que les oiseaux
D’un vent serré dans les mémoires
Les grands toits de la neige attendrissaient nos doutes
Nous courions, enfants des libertés d’oiseaux
Sous des rocs confus de la mémoire divine
Un grand souffle éclairait nos lampes dégagées
Ton pays se souvient-il
De la terre et du vin
Que nous buvions sans doute
Dans les maisons fermées ?

—-

E.E.Cummings -un rêve dans mes yeux


e.e. cummings knock with a roseMais je viens avec un rêve dans mes yeux ce soir,

Et je frappe avec une rose

à la porte sans espoir de votre cœur

 

 

 

e.e. Cummings

Tous, du blues – ( RC )


Zao Wou-Ki Paintings: 1950's - 1960's - De Sarthe Gallery:

Peinture :  Zao Wou Ki

 

 

S’échappe la mer
se courbe le ciel
Et toi et moi,
entre nous …

Mer et ciel et toi et moi
Avec tous ces bleus
Toutes ces nuances
Leur ensemble de  teintes

Quelques bleus sont tristes
D’autres bleus sont heureux
Sombres et lumineux
tristes ou heureux en même temps

Nous sommes tous du blues
Nous en avons toutes les nuances
Toutes les teintes
Nous sommes tous le blues .

RC – dec 2016
Librement et directement inspiré de « All Blues »
de l’album mythique «  Kind of blue » de Miles Davis,

dont on peut retenir entre autres, les interprétations chantées  de Helen Merrill, ( difficile à trouver ) , Rachel Gould, avec Chet Baker,  Ernestine  Anderson et celle de Dee-Dee Bridgewater

 

deadpaint:  Mark Rothko, Untitled No. 15:

Mark Rothko :  untitled n°15

Valérie Rouzeau – Quand je me deux


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Mécanicienne en bleu parmi les digitales
Je ferai ça plus tard pas comédienne
Pas maîtresse pas danseuse même étoile
Pas voyageuse-représentante-glacière ou femme fatale
Boulangère pâtissière couturière roturière
Serveuse borne notairesse cuisinière frigidaire
Infirmière laverie lingère même si légère
Pas comme comme commerçante pas femme savante
misère

 

 

Valérie Rouzeau Quand je me deux,                    Le Temps qu’il fait. 2009

Wislawa Szymborska – Avec le vin


Kohn demeure un leader prééminent de Figuratif Impressionnisme qui cherche à saisir la complexité ainsi que la simplicité et la franchise de la forme humaine.:

peinture  André  Cohn

 

D’un regard il amplifia ma beauté

et je la pris pour mienne.

Heureuse j’avalais une étoile.

Je lui permis de m’inventer

à l’image du reflet

dans ses yeux . Je danse, danse

dans les secousses de mes subites ailes.

Table est table. Vin est vin

dans le verre, qui est verre

restant dressé sur la table,

Je suis illusoire,

incroyablement illusoire

imaginée jusqu’au sang.

Je lui parle de ce qu’il veut : de fourmis

mourant d’amour

sous la constellation de pissenlits.

Je jure qu’une rose blanche,

arrosée par le vin, chante.

Je ris, je penche la tête,

avec précaution, comme si je vérifiais

une invention. Je danse, danse

dans une peau étonnée, dans les bras qui me créent

Eve de la côte, Venus des écumes,

Minerve de la tête de Jupiter,

étaient plus réelles.

Quand il me regarde,

Je cherche mon reflet sur le mur.

Et je vois seulement

un clou, duquel on a enlevé son tableau.

Des temps et des vents – ( RC )


 

 

photo: le vase de Sèvres . Corniche du causse Méjean ( Lozère). provenance site causses et cévennes


Il faut écouter la poussée du vent,
Bien sûr,      parcourir sa transparence,
Les secousses,   qui bousculent,
Les sommets des arbres,
Et parfois les couchent.

Comme la voile qui se tend,
Offerte     en sa béance,
Ce cap,      cette péninsule,
Sous les rafales, se cabre ,
Tendue à l’extrême , farouche.

Puis, soudain,           se déchire,
Sur toute la longueur,
Désormais livrée à elle-même,
Lambeaux agités
dans la tourmente.

Sans s’infléchir ,
>    Si c’est un vent libérateur,
Les graines se sèment,
Dispersées en quantité,
Comme une pluie bienfaisante.

Elle transmettent leurs gênes,
Aux mains ouvertes de la terre,
Toujours prêtes à les accueillir,
Alors que les pierres chantent,
De leur corps minéral.

Une réponse au chant des sirènes,
Gardiennes de la mer,
De la brise aimable et ses soupirs ,
Ainsi les rochers sur les pentes,
Leur présence immémoriale …

Mais il arrive que par l’usure des temps,
Ce qu’on croyait éternel,
Selon notre mémoire,
Même la plus ancienne,
Un pan de montagne bascule…

Et si c’est        la puissance du vent,
Celle de l’eau     et du sel,
A conjuguer leurs pouvoirs,
>      L’histoire devient incertaine
Equilibre précaire du funambule…


RC – mai 2015

Luis Aranha – Droguerie


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Injections sous-cutanées contre l’esthétique attardée
Vaccin contre la nouvelle…
Laboratoire de chimie
Creusets cornues ballons verres coupes thermomètres tubes
Vases et alambics
Grande usine de produits chimiques sur le fleuve Tietê
Grandes conduites d’eau avec réservoirs et bassins spéciaux
Ponts qui se ferment et s’ouvrent
Ascenseurs et cheminées
Volants poulies chaudières courroies
Wagonnets turbines tuyaux machines et appareils électriques
Aiguillage spécial d’un chemin de fer
Trains de l’intérieur à l’usage exclusif de l’industrie
Les fils téléphoniques et électriques sont une toile au-dessus de l’usine…
Le monde est trop étroit pour mon installation industrielle !…
Étroit
Le tramway est trop étroit pour tous les passagers
5 places
La Chinoise qui voyage à côté de moi se serre contre moi…
Elle n’est pas chinoise
C’est la Japonaise du cirque de petits chevaux
Je l’ai vue hier marcher sur la corde enveloppée dans le drapeau du Japon…
J’ai applaudi
C’était au Céleste Império.
Mon amie est passée en automobile à côté du tramway dans lequel je voyageais avec la Japonaise du cirque…
Et lourd comme un éléphant le tramway vacille…
J’étais au Japon
Les Japonaises marchaient sur des cordes…
Mon vêtement était trop étroit pour moi
J’avais des chaussures de paille qui s’usaient sur la chaussée.
Une ombrelle de papier gommé
Et je ne pensais plus à la Droguerie…
J’allai par les étangs et les champs de riz
Les pins se dressaient à l’horizon comme une rangée de guerriers
Et le soleil était un grand chrysanthème d’or parmi les chrysanthèmes de l’horizon…
La nuit
Sur la rivière
Les vers luisants se mêlaient aux étoiles
Et la rivière comme la voie lactée coulait phosphorescente…
J’allais en rickshaw et je faisais des haïkus :
Gouttes brunes de miel Volant autour d’une rose
Abeilles
Tu as jeté ton éventail dans le ciel Il est resté pris dans l’azur
Transformé en lune
Une maison de thé. Un pavillon de verre et de papier.
Les sandales que je dus laisser devant la porte pour entrer
Les mousmés qui vinrent me recevoir en agitant leur éventail
Celle qui souriait le plus vint s’asseoir devant moi pour me servir
Entre nous deux se trouvait une table d’ébène et d’or…
Les chats d’ébène et d’or ont traversé le soir!9
La petite tasse de porcelaine transparente comme un coquillage dans laquelle je prenais le thé
Mon lit sur le sol
Le paravent de papier où était peinte une cigogne aux jambes de bambou
Les Japonais de la pièce voisine qui mangeaient du poulpe et des algues marines
Le clair de lune qui transformait en nacre les vitres du pavillon
Les silhouettes qui passaient dans la rue en s’imprimant sur les vitres
Et la lanterne de papier rouge éclairant au-dessus de la table laquée…
Mon amie de Sâo Paulo
Je t’ai vue en rêve au Japon !
Tu n’allais pas en automobile
Tu passais en rickshaw dans une rue de Nagasaki !
Tu avais une petite ombrelle de papier de riz
Ourlée de fleurs !
Ton vêtement ne venait pas de Paris…
Kimono plein de chrysanthèmes !
Tes beaux yeux brun noisette étaient « fendus comme une amande »10…
Tu ne m’as pas vu
Tu as détourné le visage en passant
Au Brésil, au Japon tu étais la plus belle des dédaigneuses!
Mais quand tu passais devant moi il montait de mon cœur jusqu’à ma bouche un hymne de mots blancs.
Ma mousmé!…
Ma fleur de cerisier
Glycine violette qui pend dans mon âme
Fleur de lotus rouge
Sur le rivage de mon lac d’illusion
Viens chez moi et tu seras la fleur la plus belle de mon jardin enchanté de rêves !
Tu viendras toute vêtue de blanc !
Quand tu abandonneras ta demeure les feux de la purification s’embraseront !
Je t’aime comme j’aime le printemps
Les cerisiers roses et enneigés
Le miroir coulant du cours d’eau
La fleur du cactus
L’arôme vert des forêts
Carbonate
Phosphate
Citrate
Azotate
Acétate
Nitrate
Sulfate
Chlorate
Tartrate
Silicate
Et le pouvoir colossal d’un syndicat
De drogues!…

 

 

Mais il n’y a ni Chine ni Japon
T’ai perdu le journal que j’étais en train de lire
La Japonaise à côté de moi a disparu
L’automobile de mon amie s’est perdue dans la poussière et dans la nuit
La lune japonaise passe sur le fil du téléphone
Et le tramway éléphant du cirque de petits chevaux s’équilibre sur les rails…
Je suis Poète !
Et tous les bruits ne valent pas la résonance de mon crâne !
La foule qui se traîne dans la ville
Le piétinement d’une troupe de cavalerie
Les tramways qui s’enfuient frénésies de vitesses
Un million de machines à écrire qui battent frénétiquement et simultanément toutes leurs touches
Lettres qui se suspendent aux pointes des tentacules
Villes Tentaculaires !
Mourir comme Verhaeren écrasé par un train !
Un express international de l’Alaska à la Terre de Feu qui répand à travers l’’Amérique les voyageurs de la droguerie
Vitres qui se brisent sur le ciment dans des rires de femme hystérique
Les téléphones précipitemment les sonneries
La colère de celui qui demande la liaison pour la cinquième fois !
Les camions de pompiers qui roulent parallélépipèdes
Sifflets rumeur et vacarme de voix
L’encombrement des automobiles après un grand match de football
Klaxons enrouements moteurs cris
Le Vent qui court sur les pneumatiques Rugissant alentour
Car c’est une automobile qui klaxonne
Une partition de Stravinski
Interprétée par cinq cents hommes dans une gare au départ des trains
Sifflements de vapeur comme des fusées qui s’enfuient alentour
Les roues qui couinent sur les rails
Trompettes zabumbas cymbales et timbales
Portes qui claquent sifflets sonnettes
Les cloches qui virevoltent dans les locomotives comme dans les machines de la Sorocabana et de la Central
Et le train qui vrombit en sortant de la gare
Oh ! la folie de mes oreilles !
J’ai laissé la Droguerie
Car en matière de commerce je n’étais pas doué
Et un poète ne peut pas être droguiste.
Voiles blanches de ma liberté !
Le soir
La lumière passait
Dans la vallée verte de l’Anhangabau…
Oh ! son chant doré et triomphal
Son chant exalté d’agonie !
Sur l’horizon
Le feu liquide bouillonnait
Dans des vases d’or d’ambre et d’ivoire
Et débordait par-dessus les bords clairs
Sur les toits de mica…
Les fenêtres saignaient
Et les maisons qui fuyaient à la lumière du couchant
Entraient en troupeau dans la vallée…
Moi je chantais :
J’aime le soir aux chairs embrasées
Qui me pénètre et vibre en moi !
Je bois de mes lèvres qui susurrent
Ce vin de lumière qui gicle dans l’air
Jusqu’à ce que je sente l’ivresse de la lumière…
Ces rivières de sons qui jaillissent du crépuscule
Embrasées de clairons
Pénètrent dans mon âme desséchée
Avec une telle fougue et une telle ardeur
Que je sens la vie resplendir en moi !…
Je brûle dans l’exaltation qui guide mes pas
Et je ne sens pas mon poids sur la terre
Car mon corps est un jet de lumière !…

 
SâoPaulo—1921

Yôko Ogawa – La formule préférée du professeur


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peinture: Bronzino

Tout le monde ne lit pas le même livre.

Les mots ont beau être les mêmes,

ils ne nous parlent pas à tous

de façon identique.

En pire d’un sourire – ( RC )


Avec l’exposition « L’Ange du Bizarre », le Musée d’Orsay broie du noir pour notre plaisir

dessin: Paul Gauguin (1848-1903) Madame la Mort , 1890-1891 Fusain sur papier –

la belle aux joues lisses,
a la bouche calice,
qui brille de toutes ses dents…
Comment oublier son oeil ardent
est celle dont le regard
fait que l’on s’égare ,
que l’on tombe sous l’empire,
aiguisé de son sourire,
comme un reflet de l’ âme,
où s’affutent les lames,
sous un masque aimable,
celles d’un sabre
dans un étui de velours.
C’est toujours l’amour,
et l’éternel désir,
qui toujours attire ;
l’envie de possession,
les fruits de la passion,
à placer dans la corbeille,
aux côtés d’une bouche vermeille …
Le galbe moelleux d’une poitrine,
– mais les roses ont des épines,
l’aventure libertine
cachait ses belles canines ;
c’étaient celles d’un fauve,
sous une robe mauve :
le baiser de la mort
embrassant encorps,
juste l’instant du crime,
– ce moment ultime…
tout en jouissant
du goût du sang :
un très court avenir
confié à une vampire

RC- dec 2015

Alain Grandbois – Il y avait les palais noirs…


 


Il y avait les palais noirs et les hautes montagnes sacrées
Il y avait ces trop belles femmes au front trop marqué de rubis
Il y avait les fleuves avant-coureurs de la fin du Monde
Il y avait la pourriture la moisissure et cette chose qui ne s’exprime pas
Il y avait ces mauvaises odeurs les excréments des êtres
Il y avait trop de dieux

(Alain Grandbois, Poèmes inédits, 1985 )

 

Lady Sanguine Process by Andantonius

docu animé:  Andantonius – lady sanguineLady Sanguine Picture  (2d, fantasy, lady, priestess, sorceress):

T.S. Eliot – Les mots bougent


Les mots bougent, la musique se déplace
Seulement dans le temps;          Mais seulement ce qui est vivant
Peut seulement mourir.       Les mots, après le discours,se fondent
Dans le silence.                       Ce n’est que par la forme, le motif,
Que les mots ou la musique peuvent atteindre
Le silence,                comme un vase chinois immobile
Remue perpétuellement             dans son immobilité.

T.S. Eliot, Quatre Quatuors (V)

( tentative de traduction  RC )PH_magazine_22_2012_Page_24  Martin Marcisovsky.jpg

 

 

Words move, music moves
Only in time; but that which is only living
Can only die. Words, after speech, reach
Into silence. Only by the form, the pattern,
Can words or music reach
The stillness, as a Chinese jar still
Moves perpetually in its stillness.

T.S. Eliot, Four Quartets (V)

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