voir l'art autrement – en relation avec les textes

Nouveau

Une navigation entre les pôles – ( RC )


photo brookeshaden

Je navigue entre les pôles,
sans apporter mon corps.
Il y a entre eux toute la rotondité du monde.
Une fois que j’en ai touché un,
je continue pour atteindre le suivant.
Je franchis par l’esprit des océans,
ou des cordilières,
tout dépend où je passe…
mais je reviens toujours à mon point de départ,
comme si progresser était tourner les pages
d’un calendrier perpétuel.

Alors, je décris ma marche,
mes aller-retours ,
j’en ai rempli quelques cahiers,
mais, si je les consulte
j’aurai peut-être la surprise,
de voir que les pages s’effacent la nuit,
un va-et-vient constant
entre désir et réalité,
là où les questions que je pose,
n’ont pas de réponse :

ce seraient des choses presque vues,
car je désire toujours les apercevoir .

Jean-Claude Pirotte – la mer ne dort pas


photo perso – Lanildut – Finistère

Vous avez remarqué dit-il
que la mer ne dort pas
elle est depuis toujours sujette
à l’insomnie c’est le vieil
Hésiode qui l’observe
la mer et moi nous ne cessons
de nous défier sous le ciel noir
quelquefois je joue à l’aveugle
au paralytique je joue au mort
elle en profite pour répandre
du sable et du temps sur mon corps

Yann Fulub Follet –  Baie d’Helgoland


James ENSOR – Rêves de nacre- Marine grise

 

 

 

Et au loin la mer…

Miroir au fond de toi

Cœur d’oiseau qui se débat

Dans les brumes laiteuses

Dont je peux épier les rêves

Sur le visage des dieux qui ne se lèvent pas

 

Dès l’aube

Je t’entends planer au-delà

D’abruptes falaises de craie rose

Pauvre clarté de ton visage mouillé

Je t’envie de n’avoir point connu

L’Hiver et les îlots déserts

 

Je t’envie de n’avoir souvenance

De ce squelette de bûcheron

Foudroyé par l’orage

Émergeant des trembles blancs

Sacrifié de solitude aux sourcils noirs

Et au loin la mer…

 

Eté 1872

 

Lettres de Carélie

éditions des orgevaux

 

 

 

Anne Salager – Le grand sommeil


Afficher l’image source
peinture: Max Ernst : l’oeil du silence

Des roches liquéfiées balbutient
pour elle d’anciens mythes grecs
pour son troisième œil de sphinx

&

Elle vient d’épouser les dernières
lueurs du couchant où s’affirme
la brève embellie des passages

&

La voilà nue seins d’hirondelles
au naturel de sa pâleur
Je sens qu’elle va s’endormir…

Avec l’ombre de Jupiter – ( RC )


montage perso

Je photographie toujours ton ombre,
et la nuit surgissant de tes yeux .

Les planètes se confrontent à l’avenir
quand les chandelles s’éteignent
dans un souffle, sous le regard sombre
des statues des dieux.

Ceux qui sont descendus de l’Olympe
ont délaissé leur empire,
les métamorphoses d’un univers
qui leur échappe.

L’ombre est celle de Jupiter,
qui rit encore sous cape .

Elle a grandi dans mon souvenir,
davantage qu’une sage imagerie
des héros de la mythologie
que la mémoire invoque .

Diane a les yeux fermés.
Son tombeau restera ouvert .
Il suffir que je l’évoque,
pour me retrouver dans d’autres lieux,
entouré de colonnes romaines .

C’est un site où règne le mystère,
où de ta bouche jaillit une fontaine,
l’argent des oliviers centenaires.

La nuit surgira de tes yeux .

Départ – ( Susanne Derève)


BREST – PHOTOMONTAGE RC

 

 

Un ciel de nuit

mais les nuages à l’horizon blanchissent déjà

Tu pars

les lanternes des grues rougissent comme des phares

 

silence   ensommeillé

qui sonne doucement de l’ébranlement des trains

du chuintement régulier des essieux  

de leur halètement sourd 

 

du chant atone des sirènes 

– voix de basse des cornes de brume

émergeant du brouillard

du claquement des toiles   au  vent

 

sonne d’un au revoir  et   d’un baiser mouillé

d’une écharpe qu’on noue

et d’un bonnet serré autour des yeux

 

Sous la  pluie qui noie les lumières de l’aube

Tu pars

 

 

La patience des pierres – (Susanne Derève)


Paul-Emile BORDUAS – Translucidité

S’il demeurait des cendres fertiles sous la glace

qui donc pouvait le dire 

nul ne savait ce qu’ourdissaient les pierres

dans le silence

 J’imaginais  des causses arides sous le manteau

des neiges,

 leurs sinuosités translucides et bleutées

leurs boues fossilisées 

et  côté ombre

réfractant le soleil en lisière des chemins

de blanches cheminées de gel

des éboulis de roches  et d’herbes sèches

gainés de givre

Ce qu’ourdissaient  les pierres dans le silence

qui le savait ?  

est-il un sens à l’éternel recommencement

des rêves et des saisons –

Sans doute attendaient-elles armées d’une infinie patience

qu’œuvre lentement le dégel  

pour éprouver enfin le vertige du vide

répondre à son appel

Wladyslaw Slzengel – loin ( conversation avec un enfant )


Afficher l’image source


Conversation avec un enfant

Mille neuf cent quarante deux.
La mère et l’enfant.
Un atelier, un bloc…
L’enfant au visage de lys
La mère aux cheveux de lait
Dis moi mère, demande le petit,
que signifie : loin…


Loin, c’est au-delà des montagnes,
des forêts et des rivières…
Loin c’est les rails…
Loin, c’est un voyage en mer,
des bateaux et de grands espaces livides,
et des montagnes au soleil pourpre…
Loin, c’est des îles dorées
et le souffle des brises parfumées,
une verdure éclatante
et le sable doux et sec.


Mais comment expliquer à l’enfant
le sens du mot : loin…
quand il ignore ce qu’est une montagne,
ou à quoi ressemble une rivière…
et n’a pas comme sa mère… et n’a pas comme moi
ces images plein les yeux,
alors comment expliquer à l’enfant
le sens du mot : loin …
Loin, mon enfant chéri
(une larme frémit sur les cils)
loin, c’est comme de notre bloc

jusqu’au bloc Toebbens…

Et dis-moi maman chérie
que signifie : autrefois…
Autrefois, c’est une soirée en ville,
des lampes qui brillent, des néons…

C’est le calme d’un appartement tranquille et un poêle bien chaud
Autrefois, c’est des gâteaux de Ziemianska
autrefois, c’est un déjeuner avec la radio autrefois,
c’est chaque matin Notre Revue »’
et le soir le cinéma Palladium.

Autrefois, c’est un mois à la mer, autrefois,
c’est…des photos d’une excursion
et une photo d’un mariage sous le voile
et du pain blanc sans paille…

Mais comment expliquer à l’enfant
ce passé clair et glorieux
quand il n’en sait rien… absolument rien…
comment expliquer : autrefois …

Tu vois, mon enfant chéri, déjà triste et vieux,
autrefois, ça signifie quand autrefois…
ils ne nous rationnaient pas le miel

et dis-moi, maman, dis-moi
C’est quoi, ce que j’entends la nuit…
ces longs sifflements… au loin…
qu’est-ce qui siffle, et pour quoi faire….

Comment expliquer à l’enfant,
quel exemple quel motif prendre,
pour expliquer le sifflement nocturne
et lointain des locomotives…
comment expliquer les rails
et la longue route vers l’infini
la joie de filer en sleeping
dans des express fous.

Gares, signaux, aiguillages,
nouvelles villes, rues,
billets, correspondances, bagages,
journal, buffet et porteur.

Le miroitement de petites lumières la nuit
les trainées lilas des fumées.

Comment expliquer… et pour quoi faire,
qu’il y a encore un monde quelque part au loin ça,
veut dire, mon petit garçon,
toi qui tords tes doigts de chagrin,
que ça peut s’étendre plus loin que Toebbens…
et encore plus loin que le miel…

notice biographique sur l’auteur ( poète du ghetto de Varsovie )

Jean-Michel Maulpoix – le bleu ne fait pas de bruit


peinture: Richard Diebenkorn – Ocean Park 129

Le bleu ne fait pas de bruit.

C’est une couleur timide, sans arrière-pensée, présage, ni projet, qui ne se jette pas
brusquement sur le regard comme le jaune ou le rouge, mais qui l’attire à soi,
l’apprivoise peu à peu, le laisse venir sans le presser, de sorte qu’en elle il s’enfonce et
se noie sans se rendre compte de rien.

Le bleu est une couleur propice à la disparition.

Une couleur où mourir, une couleur qui délivre, la couleur même de l’âme après qu’elle
s’est déshabillée du corps, après qu’a giclé tout le sang et que se sont vidées les
viscères, les poches de toutes sortes, déménageant une fois pour toutes le mobilier de
ses pensées.

Indéfiniment, le bleu s’évade.

Ce n’est pas, à vrai dire, une couleur. Plutôt une tonalité, un climat, une résonance
spéciale de l’air. Un empilement de clarté, une teinte qui naît du vide ajouté au vide, aussi
changeante et transparente dans la tête de l’homme que dans les cieux.

L’air que nous respirons, l’apparence de vide sur laquelle remuent nos figures, l’espace
que nous traversons n’est rien d’autre que ce bleu terrestre, invisible tant il est proche et
fait corps avec nous, habillant nos gestes et nos voix. Présent jusque dans la chambre,
tous volets tirés et toutes lampes éteintes, insensible vêtement de notre vie.

Jean-Michel Maulpoix. extrait du livre » Une histoire de bleu »

Comme chez Francis Bacon – ( RC )


Si c’est la chair abandonnée,
de peine, de joies, de rages,
l’éclairage cru, d’otage,
le sang égoutté
lentement dans la nuit,
cette grande baignoire
où la vie s’enfuit
d’un coup de rasoir.

Difficile ainsi de se représenter
en auto-portrait….

  • plutôt se filmer là,
    devant la caméra :
    machine sans émotion
    oeil indifférent
    où s’installe l’espion
    de nos derniers instants

( Pour ceux qui aurait du mal à le croire
en léger différé – vous pourrez revoir
la vidéo prise ce soir là ) :
une fleur pourpre s’étend
lentement sur le drap ,

  • un bras pend
  • et la lumière s’éteint

Bacon aurait pu peindre
cet évènement sur la toile:
une pièce presque vide

  • un fond bleu pâle
  • une sorte de suicide
    sous un éclairage livide
    cru dans son contour électrique
    une ampoule laissée nue
    ( on dira que cela contribue
    au geste artistique ).

Un corps semblant inachevé
aux membres désordonnés
exhibés comme dans une arène
livré au regard obscène
alors que , pour tout décor
l’air brassé par un vieux ventilateur
tourne lentement encore
dans d’épaisses moiteurs

La peinture a de ces teintes sourdes
comme enfermée dans une cage
On n’y rencontre aucun visage
c’est une atmosphère lourde
de senteurs délétères,
dont elle demeure prisonnière.


Même exposée dans le musée,
elle sent le renfermé …

voir au sujet de F Bacon, cette étude….

W.H.Auden – Funeral blues


photo J Marc Rocfort

Arrêtez les pendules, coupez le téléphone,
Donnez un os au chien, qu’il cesse d’aboyer;
Faites taire les pianos; au son sourd du tambour,
Faites sortir le cercueil, faites venir le cortège.

Que tournent dans le ciel des avions en pleurs;
Qu’ils y griffonnent les mots IL EST MORT.
Qu’on mette des nœuds de crêpe au cou blanc des pigeons;
Des gants de coton noir aux agents de police.

Il était mon nord, mon sud, mon est et mon ouest,
Ma semaine, mon travail, mon dimanche, mon repos,
Mon midi, mon minuit, mon dire, mon chant;
Je croyais que l’amour était pour toujours: j’avais tort.

A quoi bon les étoiles à présent? Eteignez-les toutes!
La lune, qu’on la remballe! Qu’on décroche le soleil!
Videz-moi l’océan! Déblayez-moi ces arbres!
Car rien de bon jamais ne peut plus arriver.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Yves Le Disez.

Louis Calaferte – LONDONIENNES (extraits)



André DERAIN – Londres Westminster

Pendant que j’allumais une autre cigarette

tu as quitté tes bas

assise au bord du lit

et maintenant tu n’oses pas

dans cette chambre où nous n’avons jamais dormi

lever les yeux sur moi

 

C’est soudain comme si le temps meurt ou s’arrête

un long alinéa

je m’approche du lit

et viens te prendre entre mes bras

dans cette douceur triste et qui nous engourdit

j’ai aussi peur que toi

 

Il y a au-dehors des rumeurs vagabondes

nous ne nous en irons que pour un autre monde

 

A Londres c’est l’automne il est presque minuit

 

 

                    *

 

C’est vrai qu’il pleut à Londres

et que les ponts s’ennuient

 

 

Le ciel mourant et hypocondre

aux nuages noués de suie

 

A Londres il pleut à Londres

paillettes de la pluie

 

On voyait la ville se fondre

comme irréelle comme enfuie

 

Un peuple imprécis correspondre

sous les dômes des parapluies

 

Nos ombres allaient se confondre

dans l’ombre grise de la pluie

 

C’est vrai qu’il pleut à Londres

et que je t’ai suivie

 

 

                *

 

Je ne crois pas te l’avoir dit

lundi mardi ou mercredi

ou quelque jour de la semaine

 

Et pour autant qu’il m’en souvienne

tes dents blanches la bouche ouverte

tu mangeais une pomme verte

 

J’ai rencontré dans Fetter Lane

au bras de la sombre Mary

le fantôme de Frankenstein

 

Et pour autant qu’il m’en souvienne

le jade était surnaturel

dans tes longs yeux de caramel

 

Il y avait aussi Boswell

Milton et puis Dickens aussi

et d’autres ombres magiciennes

 

Mais pour autant qu’il m’en souvienne

le blanc le jade et le vert pomme

je ne voyais que toi en somme

 

Qui réellement me surprennes

lundi mardi ou mercredi

et tous les jours de la semaine

 

 

Ragtime

 

Anthologie de la poésie française

Du XXè siècle

 nrf

Poésie Gallimard

 

 

  
André DERAIN – Londres Westminster

Les clefs de la maison – ( RC )


Des générations se sont succédé,
dans la vieille maison.
Imagine alors les décennies,
où des portes se sont ouvertes et closes,

les secrets scellés,
derrière le silence
ou les coffres muets
aux serrures bien huilées.

On a perdu bien des choses,
comme les arômes des roses,
et des outils
dont on ne connaît plus l’usage.

Dans un fond du tiroir du vaisselier,
se sont entassées toutes sortes de clefs,
qui ont résisté au passé,
mais ne permettent plus de l’ouvrir.

J’en ai trouvé de toutes sortes:
des lourdes et des longues,
des fines et des plates,
de toutes petites aussi.

J’ai pensé que certaines s’adaptaient
à un cadenas, une autre à un coffret à bijoux.
Clefs rouillées, clefs égarées,
qu’est-ce qui vous rassemble ?

Aucune d’elles n’a plus d’utilité :
je les imagine dans un tableau de Magritte,
ne permettant d’entrer
que dans les nuages .

Je trouve, parmi toutes ces clefs,
celles que des amis m’avaient confié,
avant qu’ils ne déménagent
pour leur dernier voyage….

Peut-être trouverai-je parmi
celles qui me restent
la clef du paradis
( on m’y aurait réservé une place ).

Reste à savoir laquelle
aura des ailes ,
quand ce sera mon tour
un petit tour, et puis s’en va ….

Faut s’en faire une raison :
je n’aurai pas besoin , pour la maison
de la fermer à double tour ,
( je garderai toujours la clef de ton amour ) .

Armand Pierre Fernandez
Art : accumulation de Arman
clefs spirales
ou bien en idée de mobile…

Jacques Tournier – un son pur, sans attache


Comment pouvez-vous croire qu’une mort se raconte ?

Elle se vit, jour par jour, pendant des semaines, […]

C’est votre douleur qui vous trompe.

J’emploie les mots comme ils me viennent. Derrière ce que vous m’écrivez, derrière votre ironie, votre mépris, votre insolence, je sais qu’il y a la douleur.

Vous parlez de votre maison comme d’une maison double. J’y vois plutôt un labyrinthe où vous tournez en rond à la recherche d’une issue que votre douleur, – j’y reviens – vous empêche d’apercevoir.

Contrairement à ce qu’il redoutait, cette musique ne réveille rien du passé.

C’est un son pur , sans attache, qui déroule son propre chant hors du temps et de la mémoire, et l’émotion qu’il fait naître ressemble si fort au plaisir que Jean s’effraie de l’avouer.

Il augmente le son. La chambre devient lumineuse.

Il s’oblige à fermer les yeux pour que cette lumière ne soit qu’intérieure, liée à sa seule écoute, la première frontière entrouverte. Les trois mouvements de la sonate dissipent les dernières ténèbres et s’achèvent sur trois accords. Il les laisse sonner longtemps avant d’éteindre l’appareil. […] Sur la dernière note, il sait qu’il y a quelqu’un dans la chambre. Il écarte les mains vers ce qui pourrait être une présence. Il s’entend dire : « – Toi ? »

Il parle à Julia. Il essaie, du moins. Il apprend. – Parler seul, c’est facile.

Quand tu ne vois personne et que l’envie te prend, autant te parler à toi-même, d’un fou à un autre, et alors ? Ricane qui voudra.

Mais te parler à toi, après un tel silence… Il hésite. – Nous avons parlé du silence à New-York, après l’enterrement de Serge. Tu t’en souviens ? Tu m’as dit que c’était simple de se taire lorsqu’on était deux. Un voyage qu’on faisait ensemble, à partir d’un bruit, d’une odeur, en se regardant simplement pour être sûrs de faire le même.

( extrait de Jacques Tournier : A l’intérieur du chien ( Ed. Grasset – 2002 )

Bornéo – ( SD/RC )


Raoul Dufy – Le cargo noir

et une version plus récente du texte de R C

Jean Dufy – Port du Havre

JeanPierre Balpe – A


Commence par regarder s’arrête puis ferme les yeux imagine se dit que ce n’est pas possible que ce soit ainsi qu’il a vu ce qu’il a vu préfère croire le monde que le voir rouvre les yeux regarde à nouveau n’y croit pas ça va pas comme ça ça va pas question de patience d’apprivoisement de surprise de peur ne sait pas ne sait pas n’a jamais su rester les yeux ouverts commence par regarder mais ça ne dure pas ne peut pas durer ses regards le blessent le monde est trop différent fait un pas s’arrête ouvre un œil le ferme ne veut pas voir ce qu’il ne peut pas ne pas voir ne veut pas voir ça et le reste se dit qu’il rêve ou cauchemarde que tous ces mouvements browniens ce chaos ces fatras de choses et d’autres de regards perdus sourires niais papiers gras visages usés ça ne peut pas être le monde que ça ne peut être qu’une erreur une supercherie rien ou tout c’est selon ferme les yeux met de la couleur des parfums dans sa tête respire s’arrête s’arrête ferme les yeux les ouvre les ouvre les ouvre et ça suffit comme ça ça suffit comme ça ça lui suffit comme ça comme ça

Décapiter les fleurs du jardin – ( RC )


Tu as tenu dans tes bras le bouquet de l’été,
Que le vent tiède a fleuri ,
et lentement , coupées de leurs racines,
les têtes ont fléchi.

Tu as tenu dans tes bras ton ventre arrondi,
que l’amour a fleuri ,
mais éloigné de ses racines ,
ton corps s’est flétri .

Il n’y a eu que sécheresse
et le froid, l’hiver
et la détresse
et la bouche amère.

Il y a un mot pour décrire
celui qui n’a plus de parents
mais il n’y en a pas pour dire
une mère perdant son enfant.

Comment interroger le destin,
quand , fleur après fleur
se perd dans le lointain
la plus petite lueur ?

La mort était-elle dans ton sein
pour qu’ainsi, elle vienne
décapiter les fleurs du jardin
et les priver d’oxygène … ?

d’après un texte de Marina Tsvétaieva


RC – août 2016

Jean-Pierre Rosnay – À Tsou l’Egyptienne


Par-dessus le toi des guitares
Ses yeux et son sourire bleu
La nuit mêlée à ses cheveux
Chaque train oubliait sa gare
Le flux et le reflux de la mer intérieure
Qui animait mon coeur à la cause du sien
Me faisait ressemblant à ces ombres de chien
Qu’on voit laper la nuit des restes de lueurs
Mon égyptienne ma mythique
Quand nous baignerons-nous à nouveau
Au port d’Alexandrie entre ces vieux rafiots
Dont la voile crevée donnait de la musique
Du haut de la plus haute pyramide
Léchée par des millions de regards touristiques
Entre Son Lumière légendes et cantiques
Je t’apporte ces mots de sang encore humides
Ces inhumains versets d’amours supra-humaines
Quand le poète écrit d’amour à son aimée
Il charge son stylo d’encre à éternité
Puis lui dit simplement Madame je vous aime
Et je vous saurais gré de l’avoir remarqué

Une halte sur le chemin de saint-Jacques – ( RC )


auberge du Sauvage, Hte Loire photo editions de la Martinière

Emprunter par les temps
de neige et de grêle
le chemin de St Jacques
de Compostelle :
voila que l’on comprend
qu’une halte s’impose:


certains en auront leur claque,
faute d’aller à la plage,
après la marche, on se repose
dans l’outre-lumière de Soulages….

Non, mais rendez-vous compte
que pour un homme
mieux vaut s’arrêter à Conques
qu’aller jusqu’à Rome !

de toute façon,
le chemin est encore long- ,
mais on dit même,
qu’à Rome tous les chemins y mènent.

Tant pis pour Compostelle
ce sera pour une autre fois,
je me brancherai des ailes,

dès que j’aurai la foi. –
Je demanderai aux saints
un peu de patienter
( eux qui n’ont pas d’ampoules aux pieds),
je leur confierai mon bâton de pèlerin…

Sûr qu’ils iront le planter dans le jardin de l’abbatiale,
là, juste derrière le choeur :
mon bâton vaut bien une cathédrale :
voyez donc comme y poussent des fleurs !
Le miracle vient des terres que j’ai foulées,
arrosé des pluies du Jugement dernier –
( après pesée des âmes, on m’a pris en pitié …)

  • j’aurais dû être jardinier –

On me demandera de passer l’arrosoir,
jusqu’au purgatoire ,
le pape m’enverra un carton d’hosties.
Vous comprenez maintenant pourquoi je reste ici.
Sur les églises du coin y a marqué
qu’en ce lieux
c’est la maison de Dieu
( moi, je ne l’ai jamais vue habitée)

peut-être ai-je tort – ou bien raison –
mais tant qu’à visiter l’Aveyron
autorisez-vous un détour : ce serait dommage
de ne pas vous arrêter déguster un peu de fromage
de Roquefort,
sans pour autant tomber raide mort…
Si vous en trouvez au Mont-St Michel
vous aurez de la chance…

il reste quand même un peu de distance,
jusqu’à Compostelle !
Je pense à tous ces pénitents
qui vont, sac au dos,
par monts et par vaux
( et rien à se mettre sous la dent )
on parle bien des fruits de la Passion…
continuez donc dans cette direction !

Bernard Vidal – Zeus


Zeus

Afficher l’image source

Zeus a dans ses mains tous les dés et toutes les cartes
S’il n’était le dieu suprême
Cela ne s’appellerait-il pas tricher
Zeus a créé le monde et l’humanité en six jours
Il a ouvert toutes les portes Il peut toutes les fermer
Pourquoi s’ennuyait-il au point qu’il ait besoin de régner
Tout puissant sur des êtres infimes
Quel est ce dieu suprême qui a besoin de créer
Quel est ce dieu suprême qui a besoin de repos
Et de tricher

Nathaniel Tarn – les sternes


Toute la nuit sur nos têtes en attente du sommeil
grattements et clabauderies de sternes fuligineuses
au sommet des palmiers (du point de vue cosmique
quelle est la question que se posent les autres espèces ?
Comment pensent-elles ce monde : où va-t-il,
avec nous – ou bien sans nous ?)
Ensuite, sommeil dans les bras de la mer
recouverts de ses épaules d’un bleu insondable
nous protégeant des étoiles incendiaires –
« tout cet or et ce soleil, en joie » dis-tu –
féroces planètes nôtres, nos demeures.

carcasse et abandon – ( RC )


photo Hans Proppe

Ce matin très lumineux,
cette route qui ne va plus nulle part,
un mur et cette carcasse d’un bâtiment blanc
et le vent qui secoue les buissons maigres,
souligne l’abandon sous un azur très pur
après un long détour.
Le soleil a tordu l’ancien climatiseur,
le temps a cuit les pierres,
la route défoncée s’éloigne dans la poussière .

( texte créé à partir de la photo jointe )

dec 2020

Aude Courtiel – des jours des semaines entre un sourire et l’esquive


photo Kathia Chausheva

J’ai guetté les plis sur ta peau.
Des jours des semaines entre un sourire et l’esquive.
Des centimètres de nuages à boire.
Et la peur d’échouer.
Parce que rien ne remplace l’absent.
Que tout pourrait s’arrêter au silence.
Que tu pourrais contourner le vent.
Fermer les fenêtres.
Tapisser l’être.
Pourquoi ne pas enfiler la tombe.
La mort n’est pas le silence.
Tu pourrais aussi passer par les trous dans la porte.
Remettre à plat les plis.
Nommer l’espace.
Du dehors du dedans.
Tamiser le temps.
Avant, maintenant.
J’ai plongé un papier entre tes doutes.
Qui sait si tu l’enveloppes comme un rêve.
Femme à la mer
Combien de temps elle flotte ?
Combien de peaux ?
Des couches
Des plus ou moins vraies
Des plus ou moins fausses
Des promesses
Des effluves
De fauve
Des chiens des chiennes et du velours
À un poil près pointait le bruit du vent
Silence
Encore du temps
À la surface de la lune
Pour soutenir le foutre
Pour dilater la blessure
Prendre le large
À l’horizon qui sait, le chant des sirènes
Combien de temps flotte avant les sirènes ?
Femme marine à deux queues
Envie d’être en soi
En vie d’un toi
Bruit de peaux entre les flammes
Pas de larmes consumées
De cris à l’aveugle
Mais le murmure d’un ruisseau qui fume
Jusque dans la bouche Jusque dans l’iris
Chance
Incandescence
Le désir dilatait le rêve
Est-il encore chaud ?
Bruit de peaux entre les flammes
Pas de larmes consumées
De cris à l’aveugle
Hais le murmure d’un ruisseau qui fume
Jusque dans la bouche
Jusque dans l’Iris
Chance
Incandescence
Le désir dilatait le rêve
Est-il encore chaud ?
Bruit de peaux entre les flammes
Pas de larmes consumées
De cris à l’aveugle

Mais le murmure d’un ruisseau qui fume
Jusque dans la bouche Jusque dans l’iris

Chance
Incandescence

Le désir dilatait le rêve
Est-il encore chaud ?

Françoise Sagan – la fourmi et la cigale


Cigale murale - Bons plans de Décembre 2020 - BornToBuzz

La fourmi ayant stocké
Tout l’hiver
Se trouva fort encombrée
Quand le soleil fut venu :
Qui lui prendrait ses morceaux
De mouches ou de vermisseaux ?
Elle tenta de démarcher
Chez la cigale, sa voisine,
La poussant à s’acheter
Quelques grains pour subsister
Jusqu’à la saison prochaine.
« Vous me paierez, lui dit-elle,
Après l’oût, foi d’animal,
Intérêt et principal. »
La cigale n’est pas gourmande :
C’est là son moindre défaut.
Que faisiez-vous au temps froid ?
Dit-elle à cette amasseuse.
-Nuit et jour à tout venant
Je stockais, ne vous déplaise.
-Vous stockiez ? j’en suis fort aise ;
Et bien soldez maintenant. »

Françoise Sagan

Alexandre Vialatte – Lapin


extrait de son recueil  » bestiaire »

Il est en pain d’épices.
Sur une affiche voyante. Il chante la gloire du pain d’épices.
Jamais on n’a vu tel lapin ; plus entraînant, plus décidé, plus franchement parti pour la gloire.

Il passe en trombe, il défile en fanfare, il vous gifle du vent de sa marche exaltée.
On quitte son chemin, on le suit, il électrise, les promeneurs lui emboîtent le pas.
On ne sait où il va, le sait-il ?
En tout cas il y va si vite que ça doit être extrêmement pressé.

Sous le bras gauche, il porte un pain d’épice, et de l’autre il joue de la trompette.
Le nez au vent, « la tête aux deux dressée » comme Josué autour de Jéricho.
Jamais personne n’a cru au pain d’épices avec une conviction si purement exclusive de tout ce qui n’est pas pain d’épices, avec une hâte si fébrile, avec une foi si claironnante, avec une fierté si hardie.
Ne nous trouvons pas sur son chemin, nous tomberions dans le vent de sa trompette.
Dépêchons-nous, quelqu’un a dû lui dire où se cachait le vrai secret du pain d’épices. Il court, il vole, c’est un chasseur à pied, c’est un zouave de Déroulède.

Afficher l’image source

Le prunus de Fukushima – ( RC )


Afficher l’image source

Loin du tsunami,
et des accidents nucléaires
survit de façon insolente
un prunus, qui n’a avait jamais produit
autant de fleurs.

Les tours des banlieues ont été désertées,
et les rues abritent des courants d’air.

On peut y voir parfois
les bateaux renversés,
éventrés, drôles d’épaves urbaines,
des poteaux brisés dont les cables
se sont enchevêtrés,
pris dans des blocs de béton.

Le prunus, lui, survit.
A le voir, on croirait
que les tempêtes n’ont jamais existé.
Il est passé aux actualités,
a enrichi les pages des magazines étrangers.

Personne ne vous a dit,
que ses fleurs étaient vénéneuses.

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :