voir l'art autrement – en relation avec les textes

poètes connus

Charles Le Quintrec – Je suis aussi nu que le feu…


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Je suis aussi nu que le feu
Que la fougère
Que la nuit où crèchent les bœufs
Nu comme un ver.
Mes mains.
Des insectes dedans.
Mes mains me brûlent.
Les oiseaux y boivent souvent
Une eau de lune.
Mains qui consacrent
Qui consolent.
Messe des mains
Qui déplacent la nuit des hommes
Jusqu’au matin.
Suis-je si seul d’être si vieux
Quel est mon crime ?
Je suis aussi nu que le feu
Que Dieu domine…

Charles LE QUINTREC                    « Stances du Verbe Amour »


René Depestre – Nostalgie


 

2

 Myrtha HALL – Joueur de bambou 2001

 

 Ce n’est pas encore l’aube dans la maison

la nostalgie est couchée à mes côtés

elle dort, elle reprend des forces

ça fatigue beaucoup la compagnie

d’un nègre rebelle et romantique.

Elle a quinze ans, ou mille ans,

ou elle vient seulement de naître

et c’est son premier sommeil

sous le même toit que mon sang

 

 Depuis quinze ans ou depuis trois siècles

je me lève sans pouvoir parler

la langue de mon peuple,

sans le bonjour de ses dieux païens

sans le goût de son pain de manioc

sans l’odeur de son café du petit matin

je me réveille loin de mes racines

loin de mon enfance

loin de ma propre vie.

 

 Depuis quinze ans ou depuis que mon sang

traversa en pleurant la mer

la première vie que je salue à mon réveil

c’est l’inconnue au front très pur

qui deviendra un jour aveugle

à force d’user ses yeux verts

à compter les trésors qu’on m’a volés.

 

 

 

La Havane Octobre 1963

Un été indien de la parole (2002)

Points


Tristan Tzara – Le temps laisse choir de petits poucets


 

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    Alexandre Calder – composition au papillon

 

 

 

le temps laisse choir de petits  poucets derrière lui

il fauche les fines molécules sur les prairies  d’eau

il dompte les poches d’air  traverse leur jungle

il coupe le ver de  la vague et de chaque moitié

s’illumine un papillon

dans le volcan il se faufile le long  d’une note de

violon

il boucle le cours filant du verre  dans les fines heures

de transparence

là où nos sommeils bousculent la chantante nourriture

de lumière

 

 

L’Homme approximatif

Poésie/ Gallimard

 


Colette – Jour de l’an


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Vides, elles l’étaient quasi, les poches et les mains de qui me venaient pourtant toutes grâces et toutes libéralités.

Mais elles accomplissaient des miracles à leur portée.

L’aube du premier janvier, rouge au ras de la neige, n’était pas née que les cent livres de pain, cuites pour les pauvres, tiédissaient la cuisine carrelée de ma maison natale, et les cent décimes de bronze sonnaient dans une corbeille.

Une livre de pain, un décime, nos pauvres d’autrefois, modestes, s’en allaient contents et me saluaient par mon nom de petite fille.

Debout, juchée sur mes sabots et grave, je distribuais le pain taillé, le gros sou ; je flairais sur mes mains l’apéritive odeur de la miche fraîche ; à la dérobée, je léchais, sur le ventre en bouclier d’un pain de douze livres, sa fleur de farine.

Fidèlement, l’odeur de pain frais accompagne, dans mon souvenir, le cri des coqs sous la barre rouge de l’aube, en plein hiver, et la variation de baguettes, jouée par le tambour de ville devant le perron, pour mon père.

Qu’il est chaud à mon coeur, encore, ce souvenir d’une fête glacée, sans autres cadeaux que quelques bonbons, des mandarines en chemises d’argent, un livre…

La veille au soir, un gâteau traditionnel, servi vers dix heures, saucé d’une brûlante sauce de rhum et d’abricot, une tasse de thé chinois, pâle et embaumé, avaient autorisé la veillée.

Feu claquant et dansant, volumes épars, soupirs de chiens endormis, rares paroles — où donc mon coeur et celui des miens puisait-il sa joie ?

Et comment le transmettre, ce bonheur sans éclats, ce bonheur à flamme sourde, à nos enfants d’aujourd’hui ?

 

 

COLETTE  « Le Voyage égoïste »  (éd. Fayard)


René Char – nous n’appartenons à personne


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Nous n’appartenons à personne sinon au point d’or de cette langue inconnue de nous, inaccessible à nous qui tient éveillés le courage et le silence.

 

René CHAR,           Feuillets d’Hypnos – Fragment III


Oscar Wilde – La ballade de la geôle de Reading (II)


 

Martyre des saints Côme & Damien, par Fra Angelico vers 1438-1443.

Fra Angelico – Martyre des saints Côme & Damien

 

 

 

Nous l’avons vu dans la cour, six semaines,

Dans son costume gris-poussière,

Coiffé de sa casquette de cricket,

Sa démarche semblait légère,

Mais jamais homme n’avait regardé

Si passionnément la lumière.

 

Mais jamais homme n’avait regardé,

Avec ces yeux pleins de passion,

Ce petit pan de bleu que nomment ciel

Les détenus de la prison,

Et tout nuage entraînant dans sa fuite

Les brins mêlés de sa toison.

 

II ne se tordait pas les mains, ainsi

Qu’un insensé, osant vouloir

Que l’Espérance, enfant maudit, s’élève

Dans le caveau du Désespoir :

Regarder le soleil lui suffisait

Et l’air frais du matin à boire.

 

II ne se tordait pas les mains, pas plus

Qu’il n’avait larme ni chagrin,

Il buvait l’air comme s’il contenait

Quelque remède souverain ;

À pleine bouche, il buvait le soleil

Comme s’il eût été du vin !

 

Les autres âmes en peine et moi-même,

Dans l’autre préau de la cour,

Ne savions plus si nous avions commis

Faute vénielle ou crime lourd,

Nous regardions, comme accablés, cet homme

Qui serait pendu un beau jour.

 

Le voir passer nous paraissait étrange

D’une démarche si légère

Étrange aussi de le voir regarder

Si passionnément la lumière,

Étrange enfin de penser qu’il paierait

Une dette extraordinaire.

 

***

 

Six weeks the guardsman walked the yard,

In the suit of shabby gray :

His cricket cap was on his head,

And his step seemed light and gay,

But I never saw a man who looked

So wistfully at the day.

 

I never saw a man who looked

With such a wistful eye

Upon that little tent of blue

Which prisoners call the sky,

And at every wandering cloud that trailed

Its ravelled fleeces by.

 

He did not wring his hands, as do

Those witless men who dare

To try to rear the changeling Hope

In the cave of black Despair:

He only looked upon the sun,

And drank the morning air.

 

He did not wring his hands nor weep,

Nor did he peek or pine,

But he drank the air as though it held

Some healthful anodyne;

With open mouth he drank the sun

As though it had been wine!

 

And I and all the souls in pain,

Who tramped the other ring,

Forgot if we ourselves had done

A great or little thing,

And watched with gaze of dull amaze

The man who had to swing.

 

For strange it was to see him pass

With a step so light and gay,

And strange it was to see him look

So wistfully at the day,

And strange it was to think that he

Had such a debt to pay.

 

 

La ballade de la geôle de Reading ( Extrait – II)
Le livre de poche – Classiques


Jacques Ancet – l’heure de cendre


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Ecoute-moi, simplement
sans cesser tes gestes quotidiens : écrire une lettre, faire chauffer la soupe, mettre le couvert, que sais-je
l’eau qui coule les bruits ne me gêneront pas : le tintement des cuillers, le froissement bleu des flammes du gaz, l’eau qui coule du robinet, et
même si tu ne comprends pas tout, si tu oublies de m’écouter, tant pis, tu seras là, encore un peu
je saurai qu’il me suffit presque de tendre la main pour sentir ta chaleur.

Mais les mots me suffisent   l’espace de ta présence que je sens, même si je ne te vois pas avec la nuit
tout ce qui fait cet instant si différent des autres malgré l’angoisse – ou peut-être à cause d’elle        transparence noire où brillerait chaque éclat de la vie


Laisse-moi m’approcher un peu plus, avec ces mots que je cherche
de longues heures nous séparent du matin. Traversons-les ensem
ble

 

J A  1980


Louis Guillaume – Incertitude


 

Hans Hartung 772

Hans Hartung

 

 

Incertitude. Où la voix

Dira le mot, la vie

Recommencera. Pour l’instant

Rien qu’une attente. Un désir

Qui n’ose s’avouer

Désir. Une aube

Oublieuse de la nuit

Mais qui doute du jour.

Tout pourrait rester ainsi

Entre rêve et sang,

Souffle et pierre.

N’avoir qu’une conscience

L’angoisse. N’être qu’un remous

De néant. Mais, la parole

Enfin gorgée de silence,

Voici que sur le fond

Blême du matin se lève

Un soleil sûr de sa fin.

 

 

Agenda  Ed : Corti 

 


Georges Perec – (A Franck Venaille)


 

Metropolis Paul Citroen

                 Paul Citroën – Métropolis 

 

        A Franck Venaille

 

cela ne l’effraiera ni ne le fera rire

              la ville à l’infini

il la reniflera il la flairera

            la ville fécale la ville effarée

il ne rêvera à rien      il avancera

le café-calva en face  le ciné l’avenir vicié  l’air calcaire

           la ville en vacance     la ville vaccinée

il ne vérifiera ni l’affre ni la faille

Flânerie. Errance.

 

la ville écaillée la ville varicelle la ville calvaire

la ville avariée

 

il verra venir la ville carnaval le financier affairé à la

cervelle nickel

 

                         la vieille fille avinée le créancier vénal  la fiancée  le fakir

                         la reine enfarinée  la flicaille

 

                        avarice  vieillerie  vilenie  féerie facile  féerie fanée

                        rafle civière Vive la France

 

                                      

 

                        L’éclair vrille le ciel calciné

 

                        Fièvre : Revenir en arrière. En finir avec ce rêve à la flan.

                        Écrire à la craie frêle la villanelle effacée

 

vienne le navire à la carène effilée

la fière caravelle

vienne l’île vicinale

arrive enfin l’avenir enraciné

 

                       en ce livre ancien vacille la vie vieille

 

 

Beaux présents belles absentes
Poésie Points

Michel Seuphor- Onze essais de voix pour un chant du soir (6)


 

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        Marina Apollonio, « Dinamica circolare »

 

 

il  y  a  un  art  de  la  pirouette

et il  y  a  un  art  du  silence

 

une  pirouette  un  silence

une  pirouette  un  silence

 

dose

ose doser

 

si  tu  mets  l’accent  sur  silence

une  hirondelle  passe  dans  le  ciel

si  tu  mets  l’accent  sur  pirouette

c’est  le  grand  retour  des  neiges  d’antan

 

sème  sème   sème

sème  des  deux  mains

pour  récolter  cortège

 

 

 

Le jardin privé du géomètre

Suivi de
Onze essais de voix Pour un chant du soir
ROUGERIE


Rainer Maria Rilke – Portrait intérieur


 

Jean Fautrier Femme douce

      Jean Fautrier – Femme douce

 

 

 

Ce ne sont pas des souvenirs

qui en moi t’entretiennent ;

tu n’es pas non plus mienne

par la force d’un beau désir.

 

Ce qui te rend présente,

c’est le détour ardent

qu’une tendresse lente

décrit dans mon propre sang.

 

Je suis sans besoin

de te voir apparaître ;

il m’a suffi de naître

pour te perdre un peu moins.

 

 

 

Vergers

et autres poèmes français

nrf  Poésie/ Gallimard


PABLO NERUDA – Tes pieds (Tus pies)


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               LEBADANG- Femme et enfant

 

 

 

 

                                                    TES PIEDS

 

Quand je ne peux regarder ton visage

je regarde tes pieds.

 

Tes pieds. Leur os cambré.

Tes deux petits pieds durs.

 

Je sais bien qu’ils te portent

et que sur eux se dresse

le doux poids de ton corps.

 

Et ta taille et tes seins,

le pourpre jumelé

de leurs pointes dressées

et l’écrin de tes yeux

envolés depuis peu,

le grand fruit de ta bouche,

ta rousse chevelure,

petite et mienne tour.

 

Mais je n’aime tes pieds

que pour avoir marché

sur la terre et aussi

sur le vent et sur l’eau

jusqu’à me rencontrer.

 

 

 

       

            TUS PIES

 

Cuando no puedo mirar tu cara

miro tus pies.

 

Tus pies de hueso arqueado,

tus pequenos pies duros.

 

Yo sé que te sostienen,

y que tu dulce peso

sobre ellos se levanta.

 

Tu cintura y tus pechos,

la duplicada purpura

de tus pezones,

la caja de tus ojos

que recién han volado,

tu ancha boca de fruta,

tu cabellera roja,

pequena torre mia.

 

Pero no amo tus pies

sino porque anduvieron

sobre la tierra y sobre

el viento y sobre el agua,

hasta que me encontraron.

 

 

 

Vingt poèmes d’amour

et une chanson desespérée

nrf   Poésie/Gallimard

 

 


Albert Camus – l’envers et l’endroit


un petit  extrait poétique  significatif …

 

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« Ce jardin de l’autre côté de la fenêtre, je n’en vois que les murs.
Et ces quelques feuillages où coule la lumière.
Plus haut, c’est encore les feuillages.            Plus haut, c’est le soleil.
Mais de toute cette jubilation de l’air que l’on sent au-dehors,
de toute cette joie épandue sur le monde,     je ne perçois que des ombres
de ramures qui jouent sur mes rideaux blancs.
Cinq rayons de soleil aussi qui déversent patiemment dans la pièce un parfum d’herbes séchées.
Une brise, et les ombres s’animent sur le rideau.
Qu’un nuage couvre, puis découvre le soleil, et de l’ombre émerge le jaune éclatant de ce vase de mimosas.
Il suffit : une seule lueur naissante, me voilà rempli d’une joie confuse et étourdissante.
C’est un après-midi de janvier qui me met ainsi face à l’envers du monde »


Franck Venaille – D’un vol entier de mouettes


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                                                  Nicolas de Staël   Les Mouettes

 

 

D’un vol entier de mouettes

J’entends la plainte, alors

 

Qu’elles survolent l’immense

Territoire d’où elles furent

 

Autrefois bannies

Leurs cris de colère leur fureur

 

Et plus que tout, cet indéfinissable

sanglot de gorge qui fait si mal !

 

  

 

Franck Venaille

Requiem de guerre – Mercvre  de France

 


Raymond Queneau – Quand les poètes s’ennuient


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 Alberto Giacometti 

 

                                                        

 

Quand les poètes s’ennuient

 

 

Quand les poètes s’ennuient alors il leur ar-

Rive de prendre une plume et d’écrire un po-

Ème on comprend dans ces conditions que ça bar-

Be un peu quelque fois la poésie la po-

Ésie

 

 

Ousqu’est mon registre à poèmes   

           

                     

Ousqu’est mon registre à poèmes

moi qui voulais…

pas de papier pas de plume

plus de poème

me voici en face de rien

de rien du tout

du néant

ah que je me sens métaphysique

sans feu ni chandelle

pour la poétique

 

 

                          Un train qui siffle dans la nuit 

 

 

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Georgia O’Keeffe. Train at Night in the Desert. (1916)

 

Un train qui siffle dans la nuit

C’est un sujet de poésie

Un train qui siffle en Bohême

C’est là le sujet d’un poème

 

Un train qui siffle mélod’

Ieusement c’est pour une ode

Un train qui siffle conme un sansonnet

C’est bien un sujet de sonnet

 

Et un train qui siffle comme un hérisson

Ça fait tout un poème épique

Seul un train sifflant dans la nuit

Fait un sujet de poésie

 


Louis Aragon – Elsa au miroir


LEONARD DE VINCI ETUDE DE TETE

 

                              LEONARD DE VINCI    Etude de tête

 

 

 

C’était au beau milieu de notre tragédie

Et pendant un long jour assise à son miroir

Elle peignait ses cheveux d’or  Je croyais voir

Ses patientes mains calmer un incendie

C’était au beau milieu de notre tragédie

 

Et pendant un long jour assise à son miroir

Elle peignait ses cheveux d’or  et j’aurais dit

C’était au beau milieu de notre tragédie

Qu’elle jouait un air de harpe sans y croire

Pendant tout ce long jour assise à son miroir

 

Elle peignait ses cheveux d’or  et j’aurais dit

Qu’elle martyrisait à plaisir sa mémoire

Pendant tout ce long jour assise à son miroir

A ranimer les fleurs sans fin de l’incendie

Sans dire ce qu’une autre à sa place aurait dit

 

Elle martyrisait à plaisir sa mémoire

C’était au beau milieu de notre tragédie

Le monde ressemblait à ce miroir maudit

Le peigne partageait les feux de cette moire

Et ces feux éclairaient des coins de ma mémoire

 

C’était au beau milieu de notre tragédie

Comme dans la semaine est assis le jeudi

 

Et pendant un long jour assise à sa mémoire

Elle voyait au loin mourir dans son miroir

 

Un à un les acteurs de notre tragédie                   _

Et qui sont les meilleurs de ce monde maudit

 

Et vous savez leurs noms sans que je les aie dits

Et ce que signifient les flammes des longs soirs

 

Et ses cheveux dorés quand elle  vient s’asseoir

Et peigner sans rien dire un reflet d’incendie

 

       

La diane française – Seghers  Poésie d’abord


Renée Vivien – un éclair qui laisse les bras vides


 

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Ta forme est un éclair qui laisse les bras vides,
Ton sourire est l’instant que l’on ne peut saisir…
Tu fuis, lorsque l’appel de mes lèvres avides
T’implore, ô mon Désir !

Plus froide que l’Espoir, ta caresse est cruelle
Passe comme un parfum et meurt comme un reflet.
Ah ! l’éternelle faim et soif éternelle
Et l’éternel regret !

Tu frôles sans étreindre, ainsi que la Chimère
Vers qui tendent toujours les vœux inapaisés…
Rien ne vaut ce tourment ni cette extase amère
De tes rares baisers !

____________(Études et préludes, 1901)


Francis Ponge – la main


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main –  sculpture antique

 

 

 
La main est l’un des animaux de l’homme ; souvent le dernier qui remue.
Blessée parfois, traînant sur le papier comme un membre raidi quelque stylo bagué
qui y laisse sa trace.
A bout de forces, elle s’arrête.
Fronçant alors le drap ou froissant le papier, comme un oiseau
qui meurt crispé dans la poussière, — et s’y relâche enfin.

Francis PONGE « Pièces » (Gallimard)


Jean Tardieu – Le cow-boy et les voleurs


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action picture : Andy Warhol

Ces huit voleurs de chevaux
Sont surpris un peu trop tôt
Par le cow-boy Hippolyte ,
Huit fois un huit.
Ils s’enfuient, et chacun d’eux
Tire sur lui deux coups de feu .
Quel vacarme !      Quelle fournaise !
Huit fois deux, seize.
.Mais ils ne peuvent l’abattre,
Huit fois trois, vingt-quatre .
Alors, il lance sur eux,
Huit fois quatre, trente-deux,
Son lasso, de corde puissante,
Huit fois cinq, quarante.
Et les entraîne à sa suite
Huit fois six, quarante-huit.
Sur son passage, on applaudit,
Huit fois sept, cinquante-six .
On entend les tambours battre,
Huit fois huit soixante-quatre .
Tous les enfants sont à ses trousses,
Huit fois neuf, soixante-douze,
En triomphateur il revient,
Huit fois dix, quatre-vingt  .

 

 

J Tardieu


Blaise Cendrars – Squaw- Wigwam


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photo Edward Curtis

Quand on a franchi la porte vermoulue
faite de planches
arrachées à des caisses d’emballage
et à laquelle des morceaux de cuir servent de gonds
On se trouve dans une salle basse
Enfumée
Odeur de poisson pourri

Relents de graisse rance avec affectation.

Panoplies barbares

Couronnes de plumes d’aigle
colliers de dents de puma ou de griffes d’ours

Arcs flèches tomahawks
Mocassins
Bracelets de graines et de verroteries
On voit encore

Des couteaux à scalper
une ou deux carabines d’ancien modèle
un pistolet
à pierre ,des bois d’élan et de renne
et toute une collection de petits sacs brodés
pour mettre le tabac
Plus trois calumets très anciens
formés d’une pierre tendre
emmanchée d’un roseau.

Eternellement penchée sur le foyer
La centenaire propriétaire de cet établissement

se conserve comme un jambon
et s’enfume et se couenne et se boucane
comme sa pipe centenaire et

le noir de sa bouche et le trou noir de son œil.

 

Blaise CENDRARS « Far-West » in « La Revue européenne », 1924

 

 


Ossip Mandelstam- A nul ne dis jamais rien


lacombe foret rouge

                       

                    Georges LACOMBE  La Forêt au sol rouge

 

 

A nul ne dis jamais rien, non,

De tout ce que virent tes yeux :

L’oiseau, la vieille, la prison

Ou bien autre chose — oublie-le…

 

 

Car pour peu que s’ouvrent tes lèvres,

Tu sentirais, quand le jour vient,

Dans tout ton corps comme une fièvre,

Un frémissement de sapin.

 

 

Et tu reverrais la datcha,

La guêpe, ton petit plumier,

Ou les myrtilles dans les bois

Que jamais tu n’as ramassées.

 

 

Octobre 1930

 

 

Les poèmes de Moscou (1930-1934)  Circé


Guillevic – Chanson


 

                                 Résultat de recherche d'images pour "nicolas de stael nus"                                         Nicolas DE STAEL  Etude de nu,

 

 

N’était peut-être pas venue,

Quand tu croyais l’avoir tenue.

 

N’était peut-être jamais née,

Ton souvenir, ton épousée,

 

Etait peut-être dans tes bras,

Lorsque tu la pleurais tout bas.

 

Avait peut-être un corps tout chaud,

C’était pour toi, c’était trop beau.

 

Avait peut-être deux regards,

L’un pour t’aimer, l’autre pour quoi ?

 

N’était peut-être que douceur,

Quand c’était toi craignant ton cœur.

 

A peut-être saigné ton sang

Pour que tu sois cet innocent.

 

Peut-être née, peut-être morte,

Pour que tes jours, tes nuits la portent.

 

Peut-être t’aura tant aimé

Que jamais ne s’en est allée.

 

Est restée, si elle est venue,

Et contre toi se serre nue.

 

 

Sphère (Chansons) Poésie Gallimard

 


Paul-Jean Toulet (Le tremble est blanc)


 

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            Pierre Bonnard   Jeune fille jouant avec un chien

 

 

Le temps irrévocable a fui. L’heure s’achève.

Mais toi, quand tu reviens, et traverses mon rêve,

Tes bras sont plus frais que le jour qui se lève,

                         Tes yeux plus clairs.

 

A travers le passé ma mémoire t’embrasse.

Te voici. Tu descends en courant la terrasse

Odorante, et tes faibles pas s’embarrassent

                         Parmi les fleurs.

 

Par un après-midi de l’automne, au mirage

De ce tremble inconstant que varient les nuages,

Ah ! verrai-je encor se farder ton visage

                        D’ombre et de soleil ?

 

 

 

Les Contrerimes  Poésie / Gallimard


Yves Bonnefoy (La chambre, le jardin I)


Chuta Kimura, Midi Provence, 1975

 

 

Cette chambre, fermée

Depuis avant le temps. Les meubles, le sommeil

Se parlent à voix basse. La lumière

Tend sa main à travers les vitres. D’un bleu éteint

Le vase qui s’éveille sur la table.

 

Peintre, tu es le seul, ayant souvenir,

A pouvoir aujourd’hui entrer ici.

Tu sais qui a lissé, dans l’éternel,

Le désordre des draps, les recouvrant

D’étoffes dont se fanent les images.

 

Entre,

Te souffle le silence que tu es,

Entre avec ce rouge vineux, cet ocre jaune,

Ce bleu d’autres années,

Fais qu’ils prennent la main de la lumière,

Qu’ils la guident ! Ils lui montrent les quelques fleurs

Dans l’or des feuilles sèches.

A son doigt, comme sa mémoire, cet anneau.

 

Tu vas rester ici, jusqu’à ce soir. C’est plus,

Peindre, que rendre vie, c’est donner  être,

Même si impalpable, presque invisible

Cette main qui dans l’ombre prend la tienne.

 

 

Ensemble encore (Poèmes pour Truphémus)  

MERCVRE DE FRANCE

Pierre Seghers – Le Vert-Galant


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                     Maria Giannakaki     Mare Monstrum

 

 

Longtemps, je t’ai cherchée dans les ruelles de ma nuit
Dans la ville grondante aux mille et mille roues
Dans la pluie, dans la boue, longeant le fleuve gris
Où luisent les feux tremblotants des barques
      qui s’échouent

 

Sur le pavé sonnant  longtemps je t’ai suivie
Et la fièvre et la faim, sur ton visage, en masque dur
Te marquaient du rire de l’assassin. Quand s’est enfuie
Ton ombre, et sa pureté battue raclant les murs

 

Rôdait encore ton faux sourire de fille apache
Tard, quand s’éteignaient les yeux des casernes de la
Banlieue. Je t’ai cherchée comme l’ombre qui tâche
De rejoindre le corps vivant et chaud qu’elle appela

 

Ce soir où je te vis dans l’île, sombre et seule
Pauvre comme un oiseau traqué, l’aile qui pend
Blessé par les chasseurs et perdu et qui se
Le dit, avec un chant désespéré que nul n’entend.

 

Des chalands descendaient sur l’eau grise et la brume
Sur eux se refermait. Des sirènes, des cris
Etouffés, l’odeur du soir humide et pauvre qui s’allume
Aux feux des derniers ponts comme des feux pourris

 

Nous entouraient, pris entre le flot des hommes
     et l’eau sale.
Je n’oublierai jamais l’immensité de ton regard
Ni le reproche muet, ni les bras tendus à
La mort, ni la clôture infranchissable, par

 

Des mains humaines tressée, faite de fer, basse mortelle.

 

Je ne t’oublierai pas. D’autres ont repêché
Ton corps vanné, ton corps glacé de femme pauvre
Je ne t’oublierai pas ; et j’aurai tant cherché
Ton image effacée, seule et réelle au

 

Vrai de cette vie fausse, aux lanternes, quand va
Le Faucheur, qu’un jour viendra, ô sœur première
Pour ton ombre à mon ombre unie dans la lumière
De l’humble paradis de ceux qui n’en ont pas.

 

 

Revue Poésie 41, n°6
Comme une main qui se referme (Poèmes de la Résistance 1939-1945)
Ed   Bruno Doucey 2011