voir l'art autrement – en relation avec les textes

poètes connus

Pablo Neruda – Ode à la mer


photo RC – îles Perenthian -Malaisie

Ici dans l’île
la mer
et quelle étendue!
sort hors de soi
à chaque instant,
en disant oui, en disant non,
non et non et non,
en disant oui, en bleu,
en écume, en galop,
en disant non, et non.


Elle ne peut rester tranquille,
je me nomme la mer, répète-t-elle
en frappant une pierre
sans arriver à la convaincre,
alors
avec sept langues vertes
de sept chiens verts,
de sept tigres verts,
de sept mers vertes,
elle la parcourt, l’embrasse,
l’humidifie
et elle se frappe la poitrine
en répétant son nom.
ô mer, ainsi te nommes-tu.
ô camarade océan,
ne perds ni temps ni eau,
ne t’agite pas autant,


aide-nous,
nous sommes
les petits pêcheurs,
les hommes du bord,
nous avons froid et faim
tu es notre ennemie,
ne frappe pas aussi fort,
ne crie pas de la sorte,
ouvre ta caisse verte
et laisse dans toutes nos mains
ton cadeau d’argent:
le poisson de chaque jour.

Ici dans chaque maison
on le veut
et même s’il est en argent,
en cristal ou en lune,
il est né pour les pauvres
cuisines de la terre.


Ne le garde pas,
avare,
roulant le froid comme
un éclair mouillé
sous tes vagues.
Viens, maintenant,
ouvre-toi
et laisse-le
près de nos mains,
aide-nous, océan,
père vert et profond,
à finir un jour
la pauvreté terrestre.
Laisse-nous
récolter l’infinie
plantation de tes vies,
tes blés et tes raisins,
tes boeufs, tes métaux,
la splendeur mouillée
et le fruit submergé.

Père océan, nous savons
comment tu t’appelles,
toutes les mouettes distribuent
ton nom dans les sables:
mais sois sage,
n’agite pas ta crinière,
ne menace personne,
ne brise pas contre le ciel
ta belle denture,


oublie pour un moment
les glorieuses histoires,
donne à chaque homme,
à chaque femme
et à chaque enfant,
un poisson grand ou petit
chaque jour.
Sors dans toutes les rues
du monde
distribuer le poisson
et alors
crie,
crie
pour que tous les pauvres
qui travaillent t’entendent
et disent
en regardant au fond
de la mine:


«Voilà la vieille mer
qui distribue du poisson».
Et ils retourneront en bas,
aux ténèbres,
en souriant, et dans les rues
et les bois
les hommes souriront
et la terre
avec un sourire marin.
Mais
si tu ne le veux pas,
si tu n’en as pas envie,
attends,
attends-nous,
nous réfléchirons,
nous allons en premier lieu
arranger les affaires
humaines,
les plus grandes d’abord,
et les autres après,
et alors,
en entrant en toi,


nous couperons les vagues
avec un couteau de feu,
sur un cheval électrique
nous sauterons sur l’écume,
en chantant
nous nous enfoncerons
jusqu’à atteindre le fond
de tes entrailles,
un fil atomique
conservera ta ceinture,


nous planterons
dans ton jardin profond
des plantes
de ciment et d’acier,
nous te ligoterons
les pieds et les mains,
les hommes sur ta peau
se promèneront en crachant
en prenant tes bouquets,
en construisant des harnais,
en te montant et en te domptant,
en te dominant l’âme.


Mais cela arrivera lorsque
nous les hommes
réglerons
notre problème,
le grand,
le grand problème.
Nous résoudrons tout
petit à petit:
nous t’obligerons, mer,
nous t’obligerons, terre,
à faire des miracles,
parce qu’en nous,
dans la lutte,
il y a le poisson, il y a le pain,
il y a le miracle.

Traduit par Ricard Ripoll i Villanueva


Paul Eluard – Air vif


montage RC

J’ai regardé devant moi
Dans la foule je t’ai vue
Parmi les blés je t’ai vue
Sous un arbre je t’ai vue

Au bout de tous mes voyages
Au fond de tous mes tourments
Au tournant de tous les rires
Sortant de l’eau et du feu

L’été l’hiver je t’ai vue
Dans ma maison je t’ai vue
Entre mes bras je t’ai vue
Dans mes rêves je t’ai vue

Je ne te quitterai plus.


Emily Dickinson – poème 566


Poème 566//

graph sur les murs d’Arles lors des rencontres photographiques

Son visage n’a que peu de Carmin
Sa Robe – manque d’Emeraude –
Ce qui la rend Belle – l’amour qui est en elle –
Et cet amour – rend visible – le mien


Miguel Angel Asturias – marimba chez les indiens


La marimba pond ses œufs dans les astres…

Oh la la, quel caquet
pour un œuf que tu ponds !

Eh, venez donc le pondre !
La marimba pond des œufs dans les astres…
Le soleil est son coq, il la coche, il la saigne.
La marimba pond des œufs dans les astres.

Oh la la, quel caquet
pour un œuf que tu ponds !

Eh, venez donc le pondre !

Dans les calebasses au trou noir de noix de coco
et aux membranes de tripes tendues il y a des
sanglots de mouches,
de poissons-mouches, d’oiseaux-mouches…

Et le charivari de la perruche verte
et le crépitement de l’oiseau jaune en flammes,
et le vol tournoyant du guêpier bleu de ciel,
et les quatre cents cris du moqueur d’Amérique.

Le moqueur a sifflé, le guêpier a volé
l’oiseau jaune a flambé, la perruche a crié.

Oh la la, quel caquet
pour un œuf que tu ponds !

Eh, venez donc le pondre !

Musique entre les dents et la peur endormie,
jetée par des hommes de pierre-foudre vêtus de blanc,
qui du haut du soleil tendent leur bras de feu
et leurs doigts armés de baguettes brûlées aux longs
cheveux de caoutchouc
qui frappent la face sonore du clavier à peine soutenue
par les fils de quatre couleurs
en bariolant les airs : vert, rouge, jaune, bleu….

Son-roulement de pluie des tissages célestes !
Son-roulement de pluie de la ruche du monde !
Son-roulement de pluie de la sueur des humains !
Son-roulement de pluie du pelage du tigre !
Son-roulement de pluie de la robe de plumes !
Son-roulement de pluie des robes de mais !


Jean Tardieu – au conditionnel


Si je savais écrire je saurais dessiner
Si j’avais un verre d’eau je le ferais geler
et je le conserverais sous verre
Si on me donnait une motte de beurre je
la ferais couler en bronze
Si j’avais trois mains je ne saurais où
donner de la tête
Si les plumes s’envolaient si la neige fondait
si les regards se perdaient, je
leur mettrais du plomb dans l’aile
Si je marchais toujours tout droit devant
moi, au lieu de faire le tour du
globe j’irais jusqu’à Sirius et
au-delà
Si je mangeais trop de pommes de terre je
les ferais germer sur mon cadavre
Si je sortais par la porte je rentrerais
par la fenêtre
Si j’avalais un sabre je demanderais
un grand bol de Rouge
Si j’avais une poignée de clous je les
enfoncerais dans ma main
gauche avec ma main
droite et vice versa.

Si je partais sans me retourner, je
me perdrais bientôt de vue.


Octavio Paz – l’amphore brisée


peinture – Francis Bacon – étude de taureau 1991

Le regard intérieur se déploie, un monde de vertige et de flamme
naît sous le front qui rêve :

soleils bleus, tourbillons verts, pics de lumière
qui ouvrent des astres comme des grenades,

solitaire tournesol, œil d’or tournoyant
au centre d’une esplanade calcinée,

forêts de cristal et de son, forêts d’échos et de réponses et d’ondes,
dialogues de transparences,

vent, galop d’eau entre les murs interminables
d’une gorge de jais,

cheval, comète, fusée pointée sur le cœur de la nuit,
plumes, jets d’eau,

plumes, soudaine éclosion de torches, voiles, ailes,
invasion de blancheur,

oiseaux des îles chantant sous le front qui songe !

J’ai ouvert les yeux, je les ai levés au ciel et j’ai vu
comment la nuit se couvrait d’étoiles.

Iles vives, bracelets d’îles flamboyantes, pierres ardentes respirantes,
grappes de pierres vives, combien de fontaines,
combien de clartés, de chevelures sur une épaule obscure,

combien de fleuves là-haut, et ce lointain crépitement de l’eau
sur le feu de la lumière sur l’ombre.
Harpes, jardins de harpes.

Mais à mon côté, personne.
La plaine, seule : cactus, avocatiers,
pierres énormes éclatant au soleil.

Le grillon ne chantait pas,

il régnait une vague odeur de chaux et de semences brûlées,
les rues des villages étaient ruisseaux à sec,

L’ air se serait pulvérisé si quelqu’un avait crié : « Qui vive ! ».

Coteaux pelés, volcan froid, pierre et halètement sous tant de splendeur,
sécheresse, saveur de poussière,

rumeur de pieds nus dans la poussière, et au milieu de la plaine,
comme un jet d’eau pétrifié, l’arbre piru.

Dis-moi, sécheresse, dis-moi, terre brûlée, terre d’ossements moulus,
dis-moi, lune d’agonie, n’y a-t-il pas d’eau,

seulement du sang, seulement de la poussière,
seulement des foulées de pieds nus sur les épines

seulement des guenilles, un repas d’insectes et la torpeur à midi
sous le soleil impie d’un cacique d’or ?

Pas de hennissements de chevaux sur les rives du fleuve,
entre les grandes pierres rondes et luisantes,

dans l’eau dormante, sous la verte lumière des feuilles
et les cris des hommes et des femmes qui se baignent à l’aube ?

Le dieu-maïs, le dieu-fleur, le dieu-eau, le dieu-sang, la Vierge,
ont-ils fui, sont-ils morts, amphores brisées au bord de la source tarie ?

Voici la rage verte et froide et sa queue de lames et de verre taillé,
voici le chien et son hurlement de galeux, l’agave taciturne,

le nopal et le candélabre dressés, voici la fleur qui saigne et fait saigner,
la fleur, inexorable et tranchante géométrie, délicat instrument de torture,

voici la nuit aux dents longues, au regard effilé,
l’invisible silex de la nuit écorchante,

écoute s’entre-choquer les dents,
écoute s’entre-broyer les os,

le fémur frapper le tambour de peau humaine,
le talon rageur frapper le tambour du cœur,
le soleil délirant frapper le tam-tam des tympans,

voici la poussière qui se lève comme un roi fauve
et tout se disloque et tangue dans la solitude et s’écroule
comme un arbre déraciné, comme une tour qui s’éboule,

voici l’homme qui tombe et se relève et mange de la poussière et se traîne,
l’insecte humain qui perfore la pierre et perfore les siècles et ronge la lumière
voici la pierre brisée, l’homme brisé, la lumière brisée.

Ouvrir ou fermer les yeux, peu importe ?
Châteaux intérieurs qu’incendie la pensée pour qu’un autre plus pur se dresse, flamme fulgurante,

semence de l’image qui croît telle un arbre et fait éclater le crâne,
parole en quête de lèvres,

sur l’antique source humaine tombèrent de grandes pierres,
des siècles de pierres, des années de dalles, des minutes d’épaisseurs sur la source humaine.

Dis-moi, sécheresse, pierre polie par le temps sans dents, par la faim sans dents,
poussière moulue par les dents des siècles, par des siècles de faims,

dis-moi, amphore brisée dans la poussière, dis-moi,
la lumière surgit-elle en frottant un os contre un os, un homme contre un homme, une faim contre une faim,

jusqu’à ce que jaillisse l’étincelle, le cri, la parole,
jusqu’à ce que sourde l’eau et croisse l’arbre aux larges feuilles turquoise ?

Il faut dormir les yeux ouverts, il faut rêver avec les mains,
nous rêvons de vivants rêves de fleuve cherchant sa voie, des rêves de soleil rêvant ses mondes,

il faut rêver à haute voix, chanter jusqu’à ce que le chant prenne racine, tronc, feuillage, oiseaux, astres,

chanter jusqu’à ce que le songe engendre et fasse jaillir de notre flanc l’épine rouge de la résurrection,

Veau de la femme, la source où boire, se regarder, se reconnaître et se reconquérir,
la source qui nous parle seule à seule dans la nuit, nous appelle par notre nom, nous donne conscience d’homme,

la source des paroles pour dire moi, toi, lui, nous, sous le grand arbre, vivante statue de la pluie,

pour dire les beaux pronoms et nous reconnaître et être fidèles à nos noms,
il faut rêver au-delà, vers la source,  il faut ramer des siècles en arrière,

au-delà de l’enfance, au-delà du commencement, au-delà du baptême,
abattre les parois entre l’homme et l’homme, rassembler ce qui fut séparé,

la vie et la mort ne sont pas deux mondes, nous sommes une seule tige à deux fleurs jumelles,
il faut déterrer la parole perdue, rêver vers l’intérieur et vers l’extérieur,

déchiffrer le tatouage de la nuit, regarder midi
face à face et lui arracher son masque,

se baigner dans la lumière solaire, manger des fruits nocturnes,
déchiffrer l’écriture de l’astre et celle du fleuve,

se souvenir de ce que disent le sang et la mer,
la terre et le corps, revenir au point de départ,

ni dedans, ni dehors, ni en dessus ni en dessous,
à la croisée des chemins, où commencent les chemins,

parce que la lumière chante avec une rumeur d’eau,
et l’eau avec une rumeur de feuillage,

parce que l’aube est chargée de fruits,
le jour et la nuit réconciliés coulent avec la douceur d’un fleuve,

le jour et la nuit se caressent longuement comme un homme et une femme,

comme un seul fleuve immense sous l’arche des siècles
coulent les saisons et les hommes,

là-bas, vers le centre vivant de l’origine,
au delà de la fin et du commencement.

Octavio PAZ.


Rainer Maria Rilke – C’est presque l’invisible qui luit


C’est presque l’invisible qui luit
au-dessus de la pente ailée ;
il reste un peu d’une claire nuit
à ce jour en argent mêlée.

Vois, la lumière ne pèse point
sur ces obéissants contours
et, là-bas, ces hameaux, d’être loin,
quelqu’un les console toujours.

( extrait des quatrains valaisans )


Pierre Seghers – le bon vin


Ah le bon vin ! de la bouteille rousse
On y buvait le repentir doré
On y buvait la ciguë des forêts
Le vent d’Avril et le diable à ses trousses
Ah le bon vin ! que sa chair était douce
Enlevait-il ses habits de velours
Qu’on l’embrassait comme soleil le jour
Il vous glissait comme un que le vent pousse

Ah le bon vin ! de-ci de-là chantant
Le souvenir des amours impossibles
Le devenir des amours pris pour cibles
Il en riait ou pleurait plus souvent

Ah le bon vin ! mais c’est Yseult la blonde
Avec Tristan qui le boit tout à coup,
Sa main de feu qui leur brûle le cou
Leur incendie qui dévore leur monde !
Ah le bon vin ! c’est la torche et la flamme
Si haut montées que la peur les saisit,
Si haut domptées que la mort les choisit,
Folie se meurt et se meurent leurs âmes…
Ah le bon vin ! que dit le fossoyeur,
Ces deux roussis n’avaient qu’à le point boire…
Et l’oiseleur qui met des ailes à l’histoire
Avec elle s’envole ailleurs

texte extrait du recueil des poètes d’aujourd’hui ( ed seghers)


Jeux du songe – ( RC )


photo – auteur non identifié – écorce d’eucalyptus

( variation – réponse sur un texte d’Andrée Chédid )

Les jeux du songe
sont transparents
au flux du présent.
Les remous du cœur
me plongent
dans la toile de la vie
où passe l’empreinte de l’ange
quand nos ombres
lentement se mélangent
comme deux âmes sœurs.

-RC-

Je navigue
Sur les jeux du songe
Sur le flux du présent
Sur l’élan de l’âme
Sur les remous du cœur
D’instant en instant
Au rythme du temps qui nous modèle
Nos ombres se démènent
Sur la toile de vie.

( Andrée Chedid )


Jean-Michel Maulpoix – Chambres –


Albert Marquet – Intérieur (Algérie)




J’aménage des chambres dans l’encre. J’ouvre les armoires. Je dispose des fleurs dans les vases. Je fais pour la mémoire des lits bien propres. Plus personne n’y viendra dormir. Je reste un instant dans la pièce, puis je ferme la porte. II y a, la nuit , des étoiles et des anges. Au matin, j’ai le cœur défait. Qu’importe que les draps restent tirés et les persiennes closes : ces linges un peu rêches qui sentent la lavande au sortir de l’armoire sont ce qu’il me reste de chair. Les oreillers brodés de fleurs bleues et le gros édredon piqué composent sur le lit la silhouette d’un dormeur imaginaire qu’il serait vain de réveiller.

L’idée de chair

Un dimanche après~midi dans la tête

P.O.L.


Yannis Ritsos – Au balcon


photo Alspix

Après la représentation
il demeura caché au balcon
dans l’obscurité.
Le rideau est grand ouvert.
Régisseurs du théâtre,
accessoiristes, éclairagistes
démontent les décors ;
ils ont ramené au sous-sol
une grande lune de verre,
ont éteint les lumières,
s’en sont allés,
en fermant les portes à clef.

À ton tour maintenant,
sans lumières,
sans décors et sans spectateurs,
de jouer ton propre rôle.

Athènes, 4.III.85

texte extrait du recueil  » Balcon » ed B Doucey 2017


Louis GUILLAUME – L’étoile


Anna Eva Bergman – 1986 –

.

Tu es celle qui tremble et celle qui demeure.
Ta voix pleure et pourtant ta voix chante.
Tu es la pierre tendre où vient mourir la peur.
Une joie flotte.
J’écoute un sillage de notes .
Dans tes cheveux s’allume une étoile d’écume.
Grave
tu suivais des yeux les épaves
et tu tendais vers moi des mains de sauvetage.

.

Poèmes choisis

ROUGERIE


Patrick Laupin – Un peuplier –


Felix Vallotton – Paysage à Marcillac (Dordogne)
 
   
Nous courions. Nous avons couru sous la pluie 
vers ces ruines détachées du sommeil.
Un peuplier. Lentement le village désert 
depuis les berges de l'aube.
L'écriture des brumes et le matin nu 
sur ce peuplier.
Que reste-t-il d'un peu plus lumineux 
dans ces premiers mots
Quelle image alors déchirée et parlante
semblable au vent semblable à la pluie 
semblable à la lumière
morte comme ces yeux fermés
                              
 

Patrick Laupin
LE JOUR L’AURORE
Poésie
Editions Comp’Act




Claude Roy – le rhinocéros


sculpture Dali d’après Dürer

Le rhinocéros est morne et il louche vers sa corne.
Que veut le rhinocéros ?
Il veut une boule en os.
Ce n’est pas qu’il soit coquet : c’est pour jouer au bilboquet.
Car l’ennui le rend féroce, le pauvre rhinocéros.


Jean-Pierre Siméon – L’avalanche des larmes (extrait)


Salvador Dali – Alice au Pays des Merveilles –

 

mais il y a le pas de ceux qu’on aime

dont on sent

exactement quel poids de souffrance pèse

dans le talon

il y a leur poitrine où nous allongeons

notre sommeil

qui se soulève comme les grandes feuilles

sous la brise

là où nous entendons l’oiseau

déchirer ses ailes

.

il y a notre amour qui est un rythme

entre la terre sa terreur et le ciel

car notre coeur est une branche

qui a soif

et qui cherche son fruit par le soleil

et par la pluie

cependant à mesure que la douceur du fruit

s’engendre

une mort transparente monte

dans la sève

.

l’amour serait le vide qu’une clarté

emplit

et l’emplissant terriblement

elle l’agrandit

qui ne sait que l’amour est vaste

et la solitude infinie ?

la poésie commence

où l’amour cogne au vide

là où tout manque se rue l’avalanche silencieuse

des larmes

.

elles ne sont pas ces larmes

larmes de paupière

et le poème n’est pas une élégie

d’eau et de sel

larmes pour elles sans doute

n’est qu’un nom de théâtre

elles sourdent en nous

d’une immortelle absence

comme ce rien pesant qu’exsudent les murs

dans la nuit

.

c’est en chérissant si fort

une main étrangère

et après la main la volonté qui la fait l’épousée

de l’âme

qu’on devient l’obligé malheureux

de la joie

une joie tourmentée chaque jour

à repousser sa mort

une joie au combat sous la ruée silencieuse

des larmes

 

Traité des sentiments contraires
CHEYNE Editeur 

Marina Tsvetaieva – le plus grand des mensonges


P Picasso – faune musicien

Je te conterai le plus grand des mensonges
Je conterai pour toi le soir qui tombe et l’ombre.
Les feuilles vertes et les vieilles souches
Et les lumières éteintes et rien ne bouge.
Venu de loin, un homme, sa flûte en main,
Jeune, assis, nu, il joue sans fin.
La grande tromperie je conterai,
La lame perfide dans la main
Le trou brûlant de la lame en mon sein
Et de tes femmes les boucles blondes,
Et le sourire de tes enfants.
Et des vieillards le menton blanc.
Je te conterai le plus grand des fracas
Le tumulte sonore de mon siècle, le fer
Du galop des chevaux contre les pierres.

-extrait des « écrits de Vanves » 1917


Jean Sénac – Matinale de mon peuple –


Anna Quinquaud – Femme Pita au panier –

 

                                                                                                           Pour Baya

 

Tu disais des choses faciles

travailleuse du matin

La forêt poussait dans ta voix

des arbres si profonds que le cœur s’y déchire

et connaît le poids du chant

la tiédeur d’une clairière pour l’homme droit qui revendique

un mot de paix

un mot à notre dimension.

Tu tirais de sa solitude

le rôdeur qui te suit tout pétri de son ombre

celui que voudrait écrire comme tu vois

comme tu tisses comme tu chantes

apporter aux autres le blé

le lait de chèvre la semoule,

et si dru dans le cœur et si fort dans le sang

la bonté de chacun

le charme impétueux des hommes solidaires

Parle ô tranquille fleur tisseuse des promesses

prélude au sûr éveil de l’orge

dis que bientôt l’acier refusera la gorge

bientôt le douar entamera la nuit.

Tu m’apprends à penser

à vivre comme tu es

Matinale arrachée à l’obscure demeure.

 

 

Matinale de mon peuple, Subervie. Rodez, 1961.

Quand la nuit se brise

Anthologie

Poésie Algérienne

Points

 

 sur  Anna Quinquaud

quelques images 

                                     


Bernard Noël – la chute des temps – extrait 1


photo et montage RC

tu regardes

cette chose sans toi qui est toi

de quoi parlions-nous dis-tu

ta main même est muette

est-ce moi que vous avez tué

il n’y a plus moyen de faire la différence

peut-être suis-je quelqu’un qui n’est plus là

mais qui

peut ouvrir son propre corps pour lire

les présages de son identité

il est temps que chacun se souvienne

d’une autre histoire que la sienne

la mémoire s’en va comme le sang

à quoi bon ce que l’on a su

quelqu’un toujours voudrait venir

sous notre peau il lui suffirait

d’être la forme de l’air tout le temps

qu’il demeure dans notre corps

pourquoi n’y a-t-il plus de miracles

ils étaient le retour d’un souffle

dans la bouche capable

de le reconnaître mais les mots

sont trop forts quand ils vont

seuls on les attache l’un à l’autre

comme la respiration attache l’air qui vient

à celui qui va misère

misère où est la bouche libre

et ce trou dans la terre

qui parlait

au cœur ainsi que monte

la sève ou bien le regard

dans les yeux ne m’oublie pas

criais-tu et je n’entendais qu’un pas

d’oiseau et il froissait l’air devant

mes lèvres

qu’est-ce qui change

sinon la qualité quand l’énergie

détruit une différence pour en créer une autre

chaque jour est une différence

où le changeant est moins que le divers

le temps n’est jamais dans la ligne

droite il explose et moi

comment pourrais-je dire aujourd’hui

sans être à bout de souffle

car la fin et le commencement se tiennent

entre les dents qui tiennent ce mot

d’autres ont cherché le chiffre pour rabattre

le devenir sur lui-même tenir la vie

j’ai seulement rêvé de voir cette chose

aérienne un mot qui s’envole

de ta langue et je verrais enfin

ce qui sous nos yeux échappe à nos yeux et tu parlerais

tu parlerais pour que je voie

et nous aurions existé pour cela

dessous la lente migration de l’air dans l’air

mais dis-moi qui

et tout le dehors est une page blanche

où nous allons parmi les puits taris

sur le plafond de la nuit marchent

les morts parle-moi parle

que je croie encore à ces choses

dont nous avons meublé la vie syllabe

après syllabe l’ombre ne prend pas

sous les mots car ils sont le fil

qui raccommode la blessure

mais tu t’en vas les bras chargés

de ma poussière et je ne sais plus si

le regard est fait par le silence

ou la lumière

dis-moi qui

me dira ce qu’il faut faire

de toute cette vie réduite à une fois

et le temps aura la douceur d’un vieux linge

malgré la gâchette et le dernier baiser

puis il ne sera plus jamais trop tard

qu’attendions-nous un nuage est passé

le temps futur est devenu le présent

tu as dit ma conscience n’a pas bougé

et j’ai vu ton visage être cette pierre

dont j’aurais voulu faire ma maison

où mettrons-nous la porte disais-tu

quand chaque instant nous change en

ce que toi et moi ne sommes plus

et je pensais la vie est vaine

pour que le rien devienne créateur

et l’heure suspendue mais la langue

penchait comme une terre basse

après le recul du sens

qui

toujours la même affaire cependant

le neuf part encore de la fin

l’histoire coupe à travers maintenant

comme l’étrave fend la mer

les mouvements de l’une et l’autre

ne sont qu’un dans l’ignorance réciproque

et la contradiction nous sommes nés

des morts comment dire autrement

cette chose simple et qui appelle

car l’histoire n’est pas dans la continuité

elle est une explosion d’instants

que le pouvoir ramasse après

pour les ranger en ordre convenable

ainsi naît l’irréversible le jour

baisse entre les dates les épitaphes

les signatures derrière la main

pousse l’héritage et le temps n’en revient pas

parce qu’il regarde le calendrier

comme on regarde une photographie qui

n’est pas la sienne

miroir miroir

nul ne sait fouiller dans la chair

pas plus que dans l’image où chacun

se connaît à l’envers mais tu rêves

d’ouvrir le chantier de l’origine

les mots s’enroulent aux nerfs

ils les gainent d’un rien qui est

aussi la doublure de tes yeux

comment savoir de quelle étoffe

est le savoir quand l’intouchable

est le savoir lui-même et pourtant

quel plaisir dans la tête à s’habiller

de cela

qui mais qui pourrait

comme l’amour retire sa robe

qui pourrait découvrir l’en-dessous

tu es au monde et tu es en toi

disais-tu touchant mon cœur

et je ne comprenais pas tes mots

mais cela seulement qui mettait en moi

leur bouquet d’air

puis la peau repousse et tu es loin

derrière tes dents ou les miennes

l’un compte ses pas l’autre voit ses os

au bord d’une chose immense et floue

la vie qui revient dans la bouche

est une vie changée par le sens

je regarde par-dessus mon épaule

et ne me vois pas venir

mais qui disait

retourne-toi afin que l’avenir change

de place on a planté des morts

à tous les points de l’horizon

chaque direction reste immobile

le temps a les mêmes lèvres que la mer

sauf pour qui s’en va dans

son propre regard et devient l’eau de la lumière

mais les dimensions le ramènent

vers la pierre illisible

et NON

comme le pied du nageur dit non

quand il touche le fond

rien n’aura suffi puisque tu ne suffis pas

à ce que tu es un jour la trace

est perdue et ton souffle passe mes lèvres

quel vivant reconnaît en lui-même

ce qui est plus vieux que lui

et pourtant j’écris avec cela

mon visage est un souvenir

dont personne n’a gardé la mémoire

l’oubli roule des cargaisons de mots

chaque corps est une rive

où font signe la langue

et les gestes du naufrageur


Jacques Ancet – Courbe du temps –


Yang Ermin – Lumière –
  souvenons-nous toujours de la lumière
  sur les fleurs roses du pêcher
  de la lenteur des gestes
  une main sur un front
  de la lenteur des choses
  cette lenteur terrible de la vie
  comme une boucle qu'on dénoue



Courbe du temps – 1971-1972 ( épuisé)

voir les blogs de Jacques Ancet :

http://jacques.ancet.pagesperso-orange.fr/textes.htm

Lumière des jours


Jean- Claude Pirotte – vesper –


Robert Antoine PINCHON – Péniche dans la brume –
la douceur c’est le passage
des péniches dans le soir
puis les berges de la nuit 
et les vallées du sommeil

on voit s’allumer l’enseigne
du Café de la Marine
les bateliers se saluent 
d’Anseremme à Rotterdam

ils ont transporté le sel 
le ciment le manganèse
ils boivent des bières noires 
le genièvre de Hasselt

et sur le marbre des tables
ils frappent leurs paumes larges
et parlent toutes les langues 
dont les fleuves sont l’écho

Ardennes

Le promenoir magique et autres poèmes

Ed La table ronde


Guillevic / Dubuffet – Les murs –


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Kenneth White – Labrador (2,3)-


Frits Thaulow – A mountain stream –
                         
            2 

J’ai moi aussi nommé un lieu
un lieu de grands rochers
luisant sous le soleil
un lieu où l'eau bruissait
tourbillonnait et glissait —
je l’ai nommé le Merveilleux Rivage

j’ai vécu là-bas tout un hiver
tout un temps de blanc silence
j’ai gravé sur la pierre un poème
à l’hiver et au blanc silence
les plus belles runes par moi tracées

des hommes aux yeux fins, aux pommettes hautes
sont venus me visiter
nous avons troqué
du drap contre des peaux
nous vivions en paix

et le printemps revint :
tous les ruisseaux ruisselaient de lumière
et la grande rivière reflétait le ciel
j'allai plus loin vers le sud
vers un pays de grandes forêts
où je vis des hommes rouges
parés de plumes d'oiseaux

je sentis sous mes pas une terre nouvelle
un monde nouveau
mais je me refusais à le nommer trop tôt
content de laisser mes sens
m’éveiller et me guider
pas après pas
à travers le réel

je n'étais déjà plus chrétien
sans être pourtant retourné à Thor
autre chose m'appelait
m'appelait au-dehors
autre chose qui peut-être
voulait qu’on l’appelle

une chose sensuelle
et abstraite à la fois
terrible et belle à la fois
une chose qui me dépassait
mais était à la fois
plus moi-même que moi

j’ai songé aux paroles de Norvège
aux paroles des penseurs et des poètes
aux paroles de haut vol des Hébrides
ici pas de place pour le Christ ou pour Thor
ici la terre a réalisé son destin
destin de pierres et d’arbres
d’ombre et de lumière
a réalisé son destin en silence
j’ai tenté d’apprendre
le langage de ce silence
plus rebelle que le latin
que j’étudiais à Bergen
ou que l’irlandais de Dublin.



	 3

Tout un champ nouveau
où travailler et penser
à chacun de mes pas
je sentais en moi une étrange vigueur
l’esprit chaque jour plus vif, plus clair


j'essayai encore quelques noms
(pesant avec soin chacun d'eux
les éprouvant dans ma tête
et sur ma langue):
la rivière de la Grande Baleine, le cap de l'Eskimo
le lac des Huttes sauvages, le col du Caribou

mais toujours pas de nom pour le tout
je voulais bien nommer les parties
mais pas le tout

l’homme a besoin d’arrimer son savoir
mais il lui faut un espace vide
dans lequel se mouvoir

je vivais et marchais
comme jamais encore
devenais un peu plus qu’humain
connaissais une plus large identité

les traces du caribou sur la neige
le vol des oies sauvages
l’érable rouge à l’automne
mordu par le gel
tout cela me devint plus réel
plus réellement moi
que mon nom même

je me surprenais disant parfois
«en accord avec l’esprit de la terre»
mais il n’y avait pas d’«esprit»
c'était la langue du passé
et ce monde était un nouveau monde
et ma pensée aussi était presque nouvelle
rien qui ressemblât à un «esprit»


seulement les traces bleues sur la neige
le vol des oies sauvages
et les feuilles rouges de gel

la religion et la philosophie
ce que j’avais appris dans les églises et les écoles
tout cela était trop lourd
pour cette vie de voyage
seule me restait la poésie
une poésie comme le vent et la feuille d’érable
que je me récitais
en parcourant le pays

je suis un vieil homme à présent
un vieil homme très vieux
j’ai griffonné ces runes sur un rocher
elles seront mon testament
personne ne les lira peut-être
elles resteront sur ce rocher
près des graffiti de la glace
balayées par la pluie et le vent.


Un monde ouvert : Anthologie personnelle

nrf Poésie/Gallimard


Paul Verlaine – Divine Ignorante –


Henriette Morel – Jeune femme brune, nue et pensive –
XVIII

Si tu le veux bien, divine Ignorante,
Je ferai celui qui ne sait plus rien 
Que te caresser d’une main errante,
En le geste expert du pire vaurien,

Si tu le veux bien, divine Ignorante.

Soyons scandaleux sans plus nous gêner 
Qu’un cerf et sa biche ès bois authentiques. 
La honte, envoyons-la se promener.
Même exagérons et, sinon cyniques,

Soyons scandaleux sans plus nous gêner.

Surtout ne parlons pas littérature.
Au diable lecteurs, auteurs, éditeurs 
Surtout ! Livrons-nous à notre nature 
Dans l’oubli charmant de toutes pudeurs,

Et, ô ! ne parlons pas littérature.

Jouir et dormir ce sera, veux-tu ?
Notre fonction première et dernière,
Notre seule et notre double vertu, 
Conscience unique, unique lumière,

Jouir et dormir, m’amante, veux-tu ?


 
XX

Tu crois au marc de café,
Aux présages, aux grands jeux :
Moi je ne crois qu’en tes grands yeux.

Tu crois aux contes de fées,
Aux jours néfastes, aux songes,
Moi je ne crois qu’en tes mensonges.

Tu crois en un vague Dieu,
En quelque saint spécial,
En tel Ave contre tel mal.

Je ne crois qu’aux heures bleues 
Et roses que tu m’épanches 
Dans la volupté des nuits blanches !

Et si profonde est ma foi 
Envers tout ce que je croi 
Que je ne vis plus que pour toi.



Chansons pour elle

Paul Verlaine

Œuvres poétiques complètes

Robert Laffont Bouquins


Frédéric Jacques TEMPLE – Mont Saint-Michel –


Pierre BRETTE -Pêcheurs dans la baie du Mont Saint-Michel

                                                                                     

                                                                                                           à Jacques Bioulès

     Le soleil sombre
     dans les tangues
     le soir tombe

     silence

     voici l’heure
     des sansonnets
     dans les tourelles
     du mont Tombe

     ange de cendre
     un héron plane
     longue est la pluie
     sur Tombelaine

     ne dites rien

     les lampes
     restent sourdes
     jusqu’à l’aube.

 

 

 

MARÉE BASSE
                                                                                                à Armand Monjo


C’est l’heure nue : les sables,
le vent d’une aile grise
sur une ville de remparts.
Ardoise humide, étoiles,
fientes d’anges crieurs,
quand le soleil des vêpres
s’enlise aux confins des énigmes.

 

                                    Le Mont Saint-Michel

 

 

FJ Temple

Inventaire des Dunes 

Paysages privés 

FATA MORGANA 


Robert DESNOS – Printemps –


Marcel Duchamp – Jeune homme et jeune fille dans le printemps – 1911

.
Tu, Rrose Sélavy, hors de ces bornes erres
Dans un printemps en proie aux sueurs de l’amour,
Aux parfums de la rose éclose aux murs des tours,
à la fermentation des eaux et de la terre.

Sanglant, la rose au flanc, le danseur, corps de pierre
Paraît sur le théâtre au milieu des labours.
Un peuple de muets d’aveugles et de sourds applaudira
sa danse et sa mort printanière.

C’est dit. Mais la parole inscrite dans la suie
S’efface au gré des vents sous les doigts de la pluie
Pourtant nous l’entendons et lui obéissons.

Au lavoir où l’eau coule un nuage simule
À la fois le savon, la tempête et recule l’instant
où le soleil fleurira les buissons.


6.4.44 19,
rue Mazarine
Paris VI

Desnos Oeuvres

Quarto Gallimard 


Guillaume Apollinaire – Voie lactée , ô sœur lumineuse –


Camille Pissarro : Boulevard Montmartre , effet de nuit . 1897
Voie lactée ô soeur lumineuse 
Des blancs ruisseaux de Chanaan 
Et des corps blancs des amoureuses 
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan 
Ton cours vers d’autres nébuleuses

Les démons du hasard selon 
Le chant du firmament nous mènent 
A sons perdus leurs violons 
Font danser notre race humaine 
Sur la descente à reculons

Destins destins impénétrables 
Rois secoués par la folie 
Et ces grelottantes étoiles 
De fausses femmes dans vos lits 
Aux déserts que l'histoire accable

Luitpold le vieux prince régent 
Tuteur de deux royautés folles 
Sanglote-t-il en y songeant 
Quand vacillent les lucioles 
Mouches dorées de la Saint-Jean

Près d'un château sans châtelaine 
La barque aux barcarols chantants 
Sur un lac blanc et sous l’haleine 
Des vents qui tremblent au printemps 
Voguait cygne mourant sirène

Un jour le roi dans l'eau d’argent 
Se noya puis la bouche ouverte 
Il s'en revint en surnageant 
Sur la rive dormir inerte 
Face tournée au ciel changeant

Juin ton soleil ardente lyre 
Brûle mes doigts endoloris 
Triste et mélodieux délire 
J’erre à travers mon beau Paris 
Sans avoir le cœur d’y mourir

Les dimanches s’y éternisent 
Et les orgues de Barbarie 
Y sanglotent dans les cours grises 
Les fleurs aux balcons de Paris 
Penchent comme la tour de Pise

Soirs de Paris ivres du gin 
Flambant de l’électricité 
Les tramways feux verts sur l’échine 
Musiquent au long des portées 
De rails leur folie de machines

Les cafés gonflés de fumée 
Crient tout l’amour de leurs tsiganes 
De tous leurs siphons enrhumés 
De leurs garçons vêtus d’un pagne 
Vers toi toi que j’ai tant aimée

Moi qui sais des lais pour les reines 
Les complaintes de mes années 
Des hymnes d'esclave aux murènes 
La romance du mal aimé 
Et des chansons pour les sirènes



Alcools

Nrf Poésie/ Gallimard


Louis Brauquier – Liberté des mers-


René Génis – Marine –




L’homme passe sa vie à lancer des amarres,
Puis, quand il est saisi dans le calme du port,
Pour peu qu’à l’horizon une fumée l’appelle,
Il regrette à nouveau la liberté des mers ;

La liberté des mers, avec leur solitude,
Qui parleront toujours au sel de notre sang,
Où, plus que le printemps enchanteur de la terre, 
Tardif est l’alizé pour le coeur qui l’attend.

(Eau douce pour navires)



Peut-être un vieux regret des migrations lentes 
Et le goût de l’ouest aux naseaux du matin ;

Peut-être un rire une promesse enchanteresse d’îles,
Faite à  mi-voix par un voyageur imprécis ;

Ou quelqu’ennui au long de corridors trop vastes 
De la similitude évasive des jours;

Ou la mission d’appareiller une tristesse 
Secrète qu’un ami me confie sans parler,

Me donnent ce désir de voir, un jour encore, 
Autour du pont mouillé d’un vapeur du commerce

La pluie tomber sur l’océan Pacifique.

(Liberté des  mers)



Louis Brauquier

Anthologie de la poésie française du XXe siècle

nrf Poésie/Gallimard