voir l'art autrement – en relation avec les textes

poètes connus

Edouard Glissant – La nuit à peine mue –


Photo Ansel Adams (modifiée)

LA NUIT A PEINE MUE, elle mi-close, elle surprend
L’humus : la part de moi qui s’acharne, s’inquiète et crie
Le temps remue de douces ailes, c’est le drap des songes
Tendez-le sur la mer, qu’il apaise, qu’il dissimule.
Il crie: Vous n’êtes que furies sur l’abord de la côte.
Questions voraces, faims, et traces d’oiseaux fous.

(Gabelles.)

Poésies 84
Janvier Février 1984
Revue Bimestrielle dirigée par
Pierre Seghers


Francis Jammes – Tristesses


Albert Marquet – La fenêtre aux plantes grimpantes

Je la désire dans cette ombreuse lumière

qui tombe avec midi sur la dormante treille ,

quand la poule a pondu son œuf dans la poussière

Par dessus les liens où la lessive sèche ,

je la verrai surgir , et sa figure claire.

Elle dira : je sens des pavots dans mes yeux .

Et sa chambre sera prête pour son sommeil,

et elle y entrera comme fait une abeille

dans la cellule nue que blanchit la chaleur.

Clairières dans le ciel

Tristesses (1)

nrf Poésie /Gallimard


Yves Bonnefoy – La pluie d’été (II)


Paysage d’Auvers sous la pluie – Vincent Van Gogh

 

Et tôt après le ciel

Nous consentait

Cet or que l’alchimie

Aura tant cherché.

 

Nous le touchions, brillant,

Sur les branches basses,

Nous en aimions le goût

D’eau, sur nos lèvres.

 

Et quand nous ramassions

Branches et feuilles chues,

Cette fumée le soir puis, brusque,ce feu,

C’était l’or encore.

 

Les planches courbes 

nrf

Poésie /Gallimard


Jacques Réda – Pâques à Velizy


Jim Dine Putney Winter Hurt

ELIOT A vu JUSTE : en avril la lumière
Est lugubre.
Tous ces crocus, tous ces lilas
S’amoncellent en catafalque.Vendémiaire
Rit autrement parmi ses brumeux échalas,
Et novembre a souvent des faveurs d’infirmière.
Mais (faute au receveur qui hurlait « allons-y ! »)
Il est vrai qu’après un trajet privé d’escales,
Je tombe au beau milieu du nouveau Vélizy
Où Prisunic fête non-stop ses lupercales
Entre le macadam et trop de ciel saisi
Comme un miraculé, qui s’est fait au sépulcre,
Sent la clarté devant ses yeux obscurs pâlir.
Au passage on entend « J’ai pris ce petit pull
Crevette, je… » — le vent balaye sans mollir
Les mots et les émois du samedi crapule,
Creux, hanté de grands sacs crevés, et ça bondit
Tout autour par la nécropole automobile
Qui fulgure. Je vais à pied comme un bandit,
Comme ce réprouvé, là-bas. nègre ou kabyle,
Voir, sur Villacoublay qu’un grillage interdit,
L’espace où valdinguait jadis l’aéroplane.
Mais plus rien à présent sur cet horizon plat
Ne bouge. Le soleil lui-même s’est figé
Comme un lieu dans le vide éblouissant du site
Et l’obstiné bourdon des autoroutes. J’ai
Peur de son premier pas demain s’il ressuscite
Du fond de sa splendeur froide comme un congé.

Hors les Murs

Ed Gallimard


Raymond Queneau – Ce soir, si j’écrivais un poème ?


PAUL KLEE – Poisson cloporte

Ce soir
si j’écrivais un poème
pour la postérité ?

fichtre
la belle idée

Je me sens sûr de moi
j’y vas
et

à
la
postérité
j’y dis merde et remerde
et reremerde
drôlement feintée
la postérité
qui attendais son poème

ah mais !

L’instant fatal

nrf

Poésie Gallimard


Marina Tsvetaïeva – Mon siècle


sculpture – Gertraud Möhwald

Je donne ma démission.

Je ne conviens pas et j’en suis fîère !

Même seule parmi tous les vivants,

Je dirai non ! Non au siècle.

Mais je ne suis pas seule, derrière moi

Ils sont des milliers, des myriades

D’âmes, comme moi, solitaires.

Pas de souci pour le poète,

Le siècle

Va-t-en, bruit !

Ouste, va au diable, – tonnerre !

De ce siècle, moi, je n’ai cure, ,

Ni d’un temps qui n’est pas le mien !

Sans souci pour les ancêtres,

Le siècle !

Ouste, allez, descendants – des troupeaux.

Siècle honni, mon malheur, mon poison

Siècle – diable, siècle ennemi, mon enfer.

1934

texte extrait de « écrits de Vanves »


Jean-Claude Pirotte – la mer ne dort pas


photo perso – Lanildut – Finistère

Vous avez remarqué dit-il
que la mer ne dort pas
elle est depuis toujours sujette
à l’insomnie c’est le vieil
Hésiode qui l’observe
la mer et moi nous ne cessons
de nous défier sous le ciel noir
quelquefois je joue à l’aveugle
au paralytique je joue au mort
elle en profite pour répandre
du sable et du temps sur mon corps


Max Jacob – Madame la Dauphine


Montage perso –

Madame la Dauphine
Fine, fine, fine, fine, fine, fine
Fine, fine, fine, fine
Ne verra pas, ne verra pas le beau film
Qu’on y a fait tirer
— Les vers du nez —
Car on l’a menée en terre avec son premier-né
En terre et à Nanterre
Où elle est enterrée.


Quand un paysan de la Chine
Shin, Shin, Shin, Shin, Shin, Shin
Veut avoir des primeurs
— Fruits mûrs —
Il va chez l’imprimeur
Ou bien chez sa voisine
Shin, Shin, Shin, Shin, Shin, Shin
Tous les paysans de la Chine
Les avaient épiés
Pour leur mettre des bottines
Tine ! tine !
Ils leur coupent les pieds.


M. le comte d’Artois
Est monté sur le toit
Faire un compte d’ardoise
Toi, toi, toi, toi,
Et voir par la lunette
Nette ! Nette ! pour voir si la lune est
Plus grosse que le doigt.


Un vapeur et sa cargaison
Son, son, son, son, son, son,
Ont échoué contre la maison.
Son, son, son, son,
Chipons de la graisse d’oie
Doye, doye, doye,
Pour en faire des canons.

extrait du « Laboratoire central » et accompagnant un lieder de Francis Poulenc


Yves Bonnefoy – La voix lointaine (IV)


Antoni Tàpies (Cadira i roba)

 

 

Et la vie a passé, mais te garda

Vive mon illusion, de ces mains savantes

Qui trient parmi les souvenirs, qui en recousent

Presque invisiblement les déchirures.

 

Sauf : que faire de ce lambeau d’étoffe rouge ?

On le trouve dans sa mémoire quand on déplace

Les années, les images ; et, brusques, des larmes

Montent, et l’on se tait dans ses mots d’autrefois.

 

Parler, presque chanter, avoir rêvé

De plus même que la musique, puis se taire

Comme l’enfant qu’envahit le chagrin

Et qui se mord la lèvre, et se détourne.

 

 

 

Les planches courbes

nrf

Poésie /Gallimard


Michel LEIRIS – Léna


cosmic spring

  Frantisek Kupka – Cosmic spring

 

 

Je pense à toi

et ton image bâtit autour de moi une forteresse  à

tel point inébranlable

que ni le bélier des nuages

ni la poix molle de la pluie

ne peuvent rien

ô ma citerne de silence

contre le mur percé d’étoiles dont tu m’as circonscrit

 

Les chiens rampent et les gens

jouent des coudes ou poussent des cris

Le manège sans orgue ni flonflons du monde

tourne

avec son auréole d’yeux d’enfants

jeu de bagues des Paradis

 

Je rêve en toi

ma citadelle sans fossés ni pont-levis

sans murs sans tours sans pierres ni mâchicoulis

Je m’endors en buvant le vin très dense de ton ombre

qui couvre de son architecture sans autre poids que

celui qui se compte aux balances d’obscurité et de

lumière

tous les monts et tous les champs

toutes les vignes et tous les pays

 

Jadis

ma bouche narguait le beau temps

alors que mes regards ne redoutaient rien tant

que l’ouragan de l’univers

Ignorant si j’étais une bête

un arbre

un homme

des vents absurdes me drossaient

mes bras  en tous sens battaient l’air

et  mon destin tombait comme tombent des pommes

 

mais aujourd’hui

ô toi si pâle

parce que tu es mon ciel et le double miroir qui multi-

plie les murs et verse l’infini dans ma prison

j’écoute le sifflet des nuages

je ne crains plus rien ni personne

je parle aux neiges de l’hiver

 

 

Haut mal

Anthologie de la poésie française  du XXè siècle

poésie/ Galliamard

 

 


Leon-Paul Fargue – Intérieur


 

peinture  Anton Pieck

 

Des toiles, des choses sèches pendent aux poutres…
Le vieux fusil dort fixement
Au mur clair…
Rêve à ton gré.
Tout est comme autrefois.
Ecoute…
La haute cheminée
Fait sa plainte ancienne et son odeur éteinte
Et tasse son échine de vieil oiseau noir…
Elle porte encore au front ses images d’âme crue
Et ses vases de loterie aux prénoms d’or…
Et l’horloge recluse dans l’ombre et la bure
Berce son cœur avec une douceur obscure…

Pareils à des visages ronds de spectateurs
Les plats se penchent aux balcons du vieux dressoir
Où des files de fruits qui font la chaîne, fleurent
Dans leur ruelle d’ombre couleur d’aubergine…
J’ouvre un tiroir où je vois passer des noix vides,
Un gros couteau à vingt lames, qui contient tout,
Et l’ombre de mes mains qui glisse sur les choses…
Et ce sont des couleurs vivantes, refroidies…
Et ce sont des odeurs d’intimités suries…
Ça sent la malle, et le poivre des vieux départs,
Et le livre de classe, et la chapelle éteinte…

Un vent tiède pousse des guêpes
Frapper à la lucarne bleue…
Un grand chat doucement passe comme on chuchote,
Et vous lève un regard où veille l’ennui sage
Du soleil dans la douve aux lentilles d’or vert…

Sois calme. Tout est là comme autrefois.
Ecoute…

Léon-Paul FARGUE « Pour la musique » (Gallimard)


François Cheng – Sois celui qui éclaire


 

L'étoile et la Chandelle… - Romain Pillard - Medium

 

Le sort de la bougie       est de brûler

Quand monte l’ultime volute de fumée

Elle lance une invite     en guise d’adieu

Entre deux feux,       sois celui qui éclaire !


Norge – Théâtre


La-vie-de-Galilee-61

photo  Simon Gosselin pour  le  théâtre des Célestins – Lyon « La vie de Galilée »

Un seul personnage dans cette pièce :            le silence.

Il est immobile.

Soudain, un second personnage :                      le temps.

Immobile aussi.

Et pour tout dire :                                          assommant

On entendrait se moucher un voleur.

Et c’est alors qu’entre l’Ennui,         gesticulant grimaçant

comme un fantoche         pour amuser enfin les spectateurs.


Robert Desnos- Semez, semez la graine


 

Lisbonne 02

 

 

Semez, semez la graine

Aux jardins que j’avais.

Je parle ici de la sirène idéale et vivante,

De la maîtresse de l’écume et des moissons de la nuit

Où les constellations profondes comme des puits grincent

   de toutes leurs poulies et renversent à pleins seaux sur

   la terre et le sommeil un tonnerre de marguerites et

   de pervenches.

Nous irons à Lisbonne, âme lourde et cœur gai,

Cueillir la belladone aux jardins que j’avais.

Je parle ici de la sirène idéale et vivante,

Pas la figure de proue mais la figure de chair,

La vivante et l’insatiable,

Vous que nul ne pardonne,

Ame lourde et cœur gai,

Sirène de Lisbonne,

Lionne rousse aux aguets.

Je parle ici de la sirène idéale et vivante.

Jadis une sirène

A Lisbonne vivait.

Semez, semez la graine

Aux jardins que j’avais.

 

FORTUNES

nrf  Poésie/Gallimard

 


Georges PEREC – Epithalames


 

Haggadah

Gerhard  Richter – Haggadah

 

 

Donne-moi ce murmure

ce chemin en écho

où commence ce dire

Mon cœur incendié remue une cendre noire

Rumeur rêche d’une corne d’or

Chimère de mercure ou de chrome

Une déchirure inconnue de douceur

Mienne, comme mon émoi même

 

 

 

Epithalames ( Noce de Kmar Bendana
&  Noureddine Mechri)

Beaux présents  Belles absentes 

Poésie Points


Philippe Jaccottet – Accepter


Naomi Tydeman, Grey and Silver Marsh. Watercolour and gold leaf

       Naomi Tydeman – Grey and Silver Marsh. 

 

 

 

Accepter ne se peut

comprendre ne se peut

on ne peut pas vouloir accepter ni comprendre

 

On avance peu à peu

comme un colporteur

d’une aube à l’autre

 

 

 

Poésie 1946-1967

nrf     Poésie/ Gallimard

 

 

 

 


René Depestre – La machine Singer


machine à coudre

Salvador Dali – Machine à coudre avec parapluies

 

 

Une machine Singer dans un foyer nègre

Arabe, indien, malais, chinois, annamite

Ou dans n’importe quelle maison sans boussole du

tiers-monde

C’était le dieu lare qui raccommodait

Les mauvais jours de notre enfance.

Sous nos toits son aiguille tendait

Des pièges fantastiques à la faim.

Son aiguille défiait la soif.

La machine Singer domptait des tigres.

La machine Singer charmait des serpents.

Elle bravait paludismes et cyclones

Et cousait des feuilles à notre nudité.

La machine Singer ne tombait pas du ciel

Elle avait quelque part un père,

Une mère, des tantes, des oncles

Et avant même d’avoir des dents pour mordre

Elle savait se frayer un chemin de lionne.

La machine Singer n’était pas toujours

Une machine à coudre attelée jour et nuit

A la tendresse d’une fée sous-développée.

Parfois c’était une bête féroce

Qui se cabrait avec des griffes

Et qui écumait de rage

Et inondait la maison de fumée

Et  la maison restait sans rythme ni mesure

La maison ne tournait plus autour du soleil !

Et  les meubles prenaient la fuite

Et  les tables surtout les tables

Qui se sentaient très seules

Au milieu du désert de notre faim

Retournaient à leur enfance de la forêt

Et  ces jours-là nous savions que Singer

Est  un mot tombé d’un dictionnaire de proie

Qui nous attendait parfois derrière les portes

une hache à la main !

 

 

Minerai noir

Anthologie personnelle

et autres recueils

Poésie Points


Jean-Claude Pirotte – leçons de solfège


touneur de page

  René Chabrière – Tourneur de pages

 

 

nous avons connu la province

         les volets clos les sourds

appels du soir les parlers lourds

         et les portes qui grincent

 

on croit que ça dure toujours

         cette chanson qui pince

un peu le cœur écho si mince

         et presque sans retour

 

or cette voix comme une neige

au bord tremblant des nuits

c’était celle du doux ennui

       des leçons de solfège

 

 

Veilleurs 

Ajoie

Poésie/ Gallimard


Jacques Prévert – « La grasse matinée ».


 

Wayne Thiebaud Sardines 1962

Wayne Thiebaud Sardines 1962

 

 

Il est terrible

le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain

il est terrible ce bruit

quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim

elle est terrible aussi la tête de l’homme

la tête de l’homme qui a faim

quand il se regarde à six heures du matin

dans la glace du grand magasin

une tête couleur de poussière

ce n’est pas sa tête pourtant qu’il regarde

dans la vitrine de chez Potin

il s’en fout de sa tête l’homme

il n’y pense pas

il songe

il imagine une autre tête

une tête de veau par exemple

avec une sauce de vinaigre

ou une tête de n’importe quoi qui se mange

et il remue doucement la mâchoire

doucement

et il grince des dents doucement

car le monde se paye sa tête

et il ne peut rien contre ce monde

et il compte sur ses doigts un deux trois

un deux trois

cela fait trois jours qu’il n’a pas mangé

et il a beau se répéter depuis trois jours

Ça ne peut pas durer

ça dure

trois jours

trois nuits

sans manger

et derrière ces vitres

ces pâtés ces bouteilles ces conserves

poissons morts protégés par les boîtes

boîtes protégées par les vitres

vitres protégées par les flics

flics protégées par la crainte

que de barricades pour six malheureuses sardines…

Un peu plus loin le bistrot

café-crème et croissants chauds

l’homme titube

et dans l’intérieur de sa tête

un brouillard de mots

un brouillard de mots

sardines à manger

œuf dur café-crème

café arrosé rhum

café-crème

café-crème

café-crime arrosé sang !…

Un homme très estimé dans son quartier

a été égorgé en plein jour

l’assassin le vagabond lui a volé

deux francs

soit un café arrosé

zéro franc soixante-dix

deux tartines beurrées

et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.

Il est terrible

le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain

il est terrible ce bruit

quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim.

 

 

thiebaud-deviled-eggs_1_orig

Wayne Thiebaud – Deviled eggs

 

Paroles  Ed. folio

audio : Jacques-prevert-la-grasse-matinee-

 

 

 


Jules Supervielle – Anges de marbre et de peinture


court extrait de  « Grenade »

ange  et  Daniel.jpg

Anges de marbre et de peinture
Au vol roman ou renaissant,
Vierge au sourire diligent
Qui cherche l’âme sous la bure.


Basho -La pièce perdue


euro, 5 cents, pièce de monnaie en cuivre, de tomber, de crise, de l'eau

La pièce perdue dans la rivière se trouve dans la rivière
Le soleil et la lune sont des voyageurs dans l’éternité.
Même les années sont errantes.
Pour ceux dont la vie est sur les eaux
ou qui conduisent un cheval au fil des ans
chaque jour est un voyage
et le voyage lui-même est la maison .


– Basho

( tentative  de traduction RC à partir  de l’anglais )

 

The Coin Lost In The River Is Found In The River

The sun and moon are travelers in eternity.
Even the years are wanderers.
For those whose life is on the waters or leading a horse through the years
each day is a journey and the journey itself is home

– 


Paul Celan – Fugue de mort


 

margarete 2

Anselm Kiefer- Margarete 1981

 

sulamith 2

Anselm Kiefer- Sulamith 1983

 

 

Lait noir de l’aube nous le buvons le soir

le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit

nous buvons et buvons

nous creusons  dans le ciel une tombe où l’on n’est pas

serré

Un homme habite la maison il joue avec les serpents il

écrit

il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes

cheveux d’or

écrit ces mots s’avance sur le seuil et les étoiles tressaillent

il siffle ses grands chiens

il siffle il fait sortir ses juifs et creuser dans la terre une

tombe

il nous commande allons jouez pour qu’on danse

 

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit

te buvons le matin puis à midi nous te buvons le soir

nous buvons et buvons

Un homme habite la maison il joue avec les serpents il

écrit

il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes

cheveux d’or

Tes cheveux cendre Sulamith nous creusons dans le ciel

une tombe où l’on n’est pas serré

 

Il crie enfoncez plus vos bêches dans la terre vous autres

et vous chantez jouez

il attrape le fer à sa ceinture il le brandit ses yeux sont

  bleus

enfoncez plus les bêches vous autres et vous jouez encore

  pour qu’on danse

 

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit

te buvons à midi et le matin nous te buvons le soir

nous buvons et buvons

un homme habite la maison Margarete tes cheveux d’or

tes cheveux cendre Sulamith il joue avec les serpents

 

Il crie jouez plus douce la mort la mort est un maître

  d’Allemagne

il crie plus sombres les archets et votre fumée montera

  vers le ciel

vous aurez une tombe alors dans les nuages où l’on n’est

  pas serré

 

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit

te buvons à midi la mort est un maître d’Allemagne

nous te buvons le soir et le matin nous buvons et buvons

la mort est un maître d’Allemagne son œil est bleu

il t’atteint d’une balle de plomb il ne te manque pas

un homme habite la maison Margarete tes cheveux

  d’or

il lance ses grands chiens sur nous il nous offre une

  tombe dans le ciel

il joue avec les serpents et rêve la mort est un maître

  d’Allemagne

 

tes cheveux d’or Margarete

tes cheveux cendre Sulamith

 

 

                         TODESFUGE

 

Schwarze Milch der Frühe wir trinken sie abends

wir trinken sie mittags und morgens wir trinken sie nachts

wir trinken und trinken

wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng

Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der       

  schreibt

der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes

  Haar Margarete

er  schreibt es und tritt vor das Haus und es blitzen die Sterne

  er pfeift seine Rüden herbei

er pfeift seine Juden hervor läβt schaufeln ein Grab in der Erde

er befiehlt uns spielt auf nun zum Tanz

 

Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts

wir trinken dich morgens und mittags wir trinken dich abends

wir trinken und trinken

Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der  

  schreibt

der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes

  Haar Margarete

Dein aschenes Haar Sulamith wir schaufeln ein Grab in den  

Lüften da liegt man nicht eng

 

Er ruft stecht tiefer ins Erdreich ihr einen ihr andern singet

  und spielt

er greift nach dem Eisen im Gurt er schwingts seine Augen sind

  blau

stecht tiefer die Spaten ihr einen ihr andern spielt weiter zum

  Tanz auf

 

Schtwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts

wir trinken dich mittags und morgens wir trinken dich abends

wir trinken und trinken

ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete

dein aschenes Haar Sulamith er spielt mit den Schlangen

 

Er ruft spielt süβer den Tod derTod ist ein Meister aus Deutsch-

  land

er ruft streicht dunkler die Geigen dann steigt ihr als Rauch in

  die Luft

dann habt ihr ein Grab in den Wolken da liegt man nicht eng

 

Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts

wir trinken dich mittags der Tod ist ein Meister aus Deutsch-

land

wir trinken dich abends und morgens wir trinken und trinken

der Tod ist ein Meister aus Deutschland sein Auge ist blau

er trifft dich mit bleierner Kugel er trifft dich genau

ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete

er hetzt seine Rüden auf uns er schenkt uns ein Grab in der

  Luft

er spielt mit den Schlangen und träumet der Tod ist ein Mei-

ster aus Deutschland

 

dein goldenes Haar Margarete

dein aschenes Haar Sulamith

 

 

Choix de poèmes

 réunis par l’auteur

 

Poésie/Gallimard

 


Guy Goffette – Premier rendez-vous avec la lumière


toit de Paris  A.jpg

 

Il aime cette attente et ce geste de verser l’eau bouillante,

tandis que l’eau du temps coule sur les toits où seuls encore,

tels des cris de coqs, percent les cous rouges des cheminées.

Le café passe lentement, noir comme un coup de poing :

la nuit est morte.

Pierre, qu’il soit ou non amoureux, se lève tôt.

De peur de manquer ce premier rendez-vous avec la lumière, quand l’œil,

encore mal débarbouillé des songes,

n’est qu’un œuf sous la paille des cils.


Jean GENET – Poèmes retrouvés


 

Safet Zec, Les mains sur le visage

                     Safet Zec, Les mains sur le visage

 

 

 

Dans l’antre de mon œil nichent les araignées

Un pâtre se désole à ma porte et des cris

S’élèvent de la feuille angoissée où j’écris

Car mes mains sont enfin de mes larmes baignées.

 

 

 

Le condamné à mort  et autres poèmes 

nrf

Poésie/Gallimard


Zbigniew Herbert – l’abîme et la raison


Bram Van Velde, Nocturne, 1981 - source : wikiart.org -

peinture – Bram Van de Velde

en vérité, en vérité je vous le dis
         vaste est l’abîme
                 entre la lumière
                              et nous

le feu    la terre    et l’eau
          la raison les écarte

 

d’un recueil intitulé Hermès, le chien et l’étoile


Federico Garcia Lorca – Casida des colombes obscures


 

max-ernst-les-deux-colombes

  Max Ernst – Les deux colombes

 

 

Sur les branches du laurier

 j’ai vu deux colombes obscures.

L’une était le soleil,

et l’autre était la lune.

                                 – Petites voisines, ai-je dit,

 où donc sera ma sépulture ?

      – Dans ma traîne, a dit le soleil.

      – Dans ma gorge, m’a dit la lune.

Et moi, et moi qui avançais

avec la terre à la ceinture

j’ai vu deux aigles tout de neige

et une fille toute nue.

L’un était l’autre

et la fille n’était personne.

      – Petits aigles, leur ai-je dit,

où donc sera ma sépulture?

      – Dans ma traîne, a dit le soleil.

      – Dans ma gorge, m’a dit la lune.

Sur les branches du laurier

j’ai vu les deux colombes nues.

L’une était l’autre

et toutes deux n’étaient personne.

 

 

Divan du Tamarit
Dans Poète à New York   50 ans Poésie Gallimard

René Guy Cadou – Journal inachevé


 

juan-gris-la-lampe

   Juan Gris – La lampe

 

 

 

Dormeur inespéré je rêve

Et voici que soudain une petite lampe

Remue très doucement sa paille

Et qu’à cette lueur j’entrevois

Le malheur occupé au loin

 

Rien à frire

Dans la poêle sans fond de l’avenir !

Rien à tirer de la grenouille de l’enfance !

Mais surtout rien à boire

Dans la coupe de l’espérance

Sinon un vin de tous les jours

 

Rêvais-je encore ?

Quel ange éberlué me nommait ?

Les heures comme des carpes se retournaient

Tout près

Sur le sommier du fleuve

Et pour la première fois peut-être j’entendis

La corde d’un violon casser

 

Voici que l’acajou verdit que la chambre s’emplit

De la marée inaugurale d’un poème

Et que cet enfant d’autrefois

Se met à vivre à la fenêtre !

Laissez entrer tous ceux qui rêvent

Laissez-moi m’habituer

Au récipient à peu près vide de la lune

Qu’un chien traîne en hurlant sur le pavé du quai

 

Je te vois mon amour

Ensoleillée par les persiennes de l’enfance

Comme un matin trop beau couleur de thym

Avec ce frétillement d’ablettes de tes jambes

Et cette lente odeur de lessive et de pain

 

Marche un peu dans la rue sans ombre

Vers la flamme !

Redresse-toi un peu que j’accède à présent

Par le puits de tes yeux aux sources de ton âme

Où n’ont jamais plongé les racines du temps.

 

 

 

Comme un oiseau dans la tête

Poésie Points