voir l'art autrement – en relation avec les textes

poètes connus

Boris Pasternak – Une aube encore plus suffocante-


John Constable – Cloud Sudy – 1922

.

Tout le matin, le pigeon a roucoulé
Sous vos fenêtres.
Sur les chéneaux j’ai vu
Les branches engourdies
Comme des manches de chemises mouillées.
Il commençait de pleuvoir. A la légère
Passaient les nuages sur la poussière du marché.

Ils berçaient, je le crains, mon angoisse
Sur un éventaire de colporteur…
Je les ai suppliés de cesser.
N’allaient-ils pas cesser ?
L’aube était grise comme une querelle au milieu des buissons,
Grise comme une rumeur de bagnards.

Je les ai suppliés d’avancer l’heure
Où, derrière vos fenêtres,
Comme un glacier des montagnes,
Tempête la poterie sonore de votre toilette.
L’heure qui, dans le verre plus brûlant que la glace,

Sur la console, verse des morceaux de chanson pilée
Et qui offre au miroir
La chaleur du sommeil
S’échappant de votre joue, de votre front.

Mais là-haut, nul n’a entendu
Ma prière à cause de tout le bruit
Que font les nuages en parlant.
Et en marchant sous leurs bannières,
Dans le silence plein de poussière,
Trempé comme une capote,
Résonnant comme le frémissement poussiéreux du battage des blés,

Comme l’éclat des disputes au milieu des arbustes,
Je les ai suppliés : « Ne me torturez plus !
Laissez-moi donc dormir ! »
Mais il bruinait, et les nuages
En piétinant, fumaient sur le marché poussiéreux,
Comme, au petit matin les recrues derrière la métairie.
Ils se traînaient des heures, des siècles.
Comme des prisonniers autrichiens,
Comme ce râle sourd ;
O ce râle :  » Sœur, à boire ! « 

.

((Trad. Emmanuel Rais et Jacques Robert.)

.

Boris Pasternak Poètes d’aujourd’hui
par Yves Berger
Pierre SEGHERS Editeur

.


Raymond Queneau – L’ouverture –


Gaston Phébus – Le livre de chasse –
Sang fumée ce sont les chasseurs 
qui jouent du cor, de l’arbalète 
autour d’eux sont les corps morts 
               de bêtes

d’animaux qui jouaient et mangeaient 
dans les taillis dans la luzerne 
et qui point ne se doutaient 
               de la giberne

adieu la vie adieu l’amour 
le gibier gît devant les gîtes 
des reîtres et des pandours 
               cyniques

oiseaux oiseaux que je déplore 
tout ce mal qui vous assiège 
ces gens qui veulent la mort 
               de vos arpèges

lièvres dansant dans la rosée 
biches bramant au fond des bois 
la guerre vous est déclarée 
              au mois

de septembre




Courir les rues

Battre la campagne

Fendre les flots

nrf Poésie Gallimard


Jean Tardieu – fantômes


Ce n’est pas tout à fait la terre

que connaît un chacun.

Je découvre mille mystères

Dans les coins, un par un.

Le train, c’est une histoire étrange

avec tout ces regards !

Aux braves gens les mauvais anges

sont mêlés tôt ou tard.

Une route se remémore

tous les pas disparus

Mais elle attend — et rien encore

n ‘est vraiment apparu.

Qu il faille un peu manger pour vivre.

On connaît bien cela

Mais je veux qu’un dieu noua délivre

de qui nous mangera.

J’ai vu souvent de longs passants

sur l’asphalte foncé :

Ce n’étaient que des vêtements

où loge la fumée.

Peut-être, étant assez distrait.

m’étais-je trompé d’heure

Et les ai-je vus de trop prés

Au moment où ils meurent.

Moi-même, un jour, prés d’un miroir

Je fus bien étonné

de ne plus rien apercevoir

Ni mon front, ni mon nez !

Le ciel passait à travers moi

Tout était calme et lisse

Et j’entendais le temps qui glisse

Sur le sol gris et froid.

1940

texte publié dans la revue « poésie 84 »


Gaston Miron – La braise et l’humus


photomontage RC

Rien n’est changé de mon destin ma mère mes camarades
le chagrin luit toujours d’une mouche à feu à l’autre
je suis taché de mon amour comme on est taché de sang
mon amour mon errance mes murs à perpétuité
un goût d’années d’humus aborde à mes lèvres

je suis malheureux plein ma carrure, je saccage
la rage que je suis, l’amertume que je suis
avec ce bœuf de douleurs qui souffle dans mes côtes
c’est moi maintenant mes yeux gris dans la braise
c’est mon cœur obus dans les champs de tourmente
c’est ma langue dans les étapes des nuits de ruche
c’est moi cet homme au galop d’âme et de poitrine

je vais mourir comme je n’ai pas voulu finir
mourir seul comme les eaux mortes au loin
dans les têtes flambées de ma tête, à la bouche
les mots corbeaux de poèmes qui croassent
je vais mourir vivant dans notre empois de mort

extrait de « la vie agonique »


Francis CARCO – L’ombre –


Claude Monet – Les Chambres du Parlement , soleil couchant

.

Cependant tu n’étais qu’une fille des rues,
Qu’une innocente prostituée,
Comme celle qui apparut,
Dans le quartier de Whitechapel,
Un soir, à Thomas de Quincey
Et qu’il chercha, plus tard, sans jamais la trouver,
De porche en porche et d’hôtel en hôtel …

.

Il le raconte dans un livre.

.

C’est là, pour la première fois, que je t’ai rencontrée.
Tu étais lasse et triste, comme les filles de Londres,
Tes cheveux conservaient une odeur de brouillard
Et, lorsqu’ils te voyaient à la porte des bars,
Les dockers ivres t’insultaient
Ou t’escortaient dans la rue sombre.
Je n’ai pas oublié l’effet que tu me fis
Dans ce livre désespéré,
Ni le vent, ni la pluie, ni le pavé qui luit,
Ni les assassins dans la nuit,
Ni les feux des estaminets,
Ni les remous de la Tamise
Entre ses mornes parapets…
Mais c’est après bien des années
Qu’une autre qui te ressemblait
Devait, le long des maisons grises,
Me faire signe et m’accoster.

.

.

Francis CARCO

Poètes d’aujourd’hui

SEGHERS Editeur


Gustave Roud – Aimé –


Gustave Roud – Photographie : Olivier 1935 ( Une solitude dans les saisons)

 

 

Je voyais la douce peau gonflée de muscles encore pâle dans

l’ombre de la manche.

Ce bras nu, ce bras pur qui apaise l’univers d’une seule caresse

La faux d’Aimé tranche ce corps qui titube entre nous et s’effondre

sans avoir entendu le nom que je lui rends avec un cri.

 

Viens ! Aimé. Il y a autre chose que le sommeil pour ton corps

rompu par la faux.

Viens ! Toutes les cloches jusqu’à l’horizon sonnent l’heure

de notre fuite,

Chaque village fleurit comme un bouquet de lampes

Viens ! Voici renaître dans le noir tout un après-midi de moissons

Dans son odeur de sueur et de paille chaude.

 

Ton épaule nue

Ta large poitrine nue

trouant le ciel comme un nageur hors de l’eau calme.

La cruche vernissée ruisselante de lumière et d’eau qui descend du

ciel à tes lèvres.

Et comme un faucheur, le pied dans le nid,

Pris dans un essaim de guêpes furieuses,

 

Je ne peux plus leur résister.

voir  :

 . Poésie française et mondiale d’hier et d’aujourd’hui

. Le temps bleu  Gustave-Roud-je suis parce que j’accepte le monde

. Gustave Roud  le photographe


Jacques Réda – Septembre –


Edouard Vuillard – La Muette – The sprinkler-

.

Ce qui se lève tout à coup dans la lumière, annonçant l’automne ;
Et ce vent des jours oubliés flottant comme une pèlerine ;
Et ces arbres appareillant non vers la neige ou les brouillards déjà sous les collines,
Mais vers la mer intérieure où le ciel se déploie
Et dans un ciel plus haut comme un drapeau fragile se déchire,
Arbres rentrant au port enfin, feux rallumés en autrefois.
(Autrefois reste la patrie.
Mais de nouveau septembre ici
Ramène la halte du ciel et des arbres d’automne
En vain : nous ne reviendrons pas,
Bien que cette clarté se lève encore sur les bois
Et submerge les prés où nos pas ne couchent plus l’herbe
Ayant ce peu de poids des morts et de leur nostalgie.)

.

.

Amen, Récitatif, La tourne

Poésie Gallimard


Boris Pasternak – Peinture fraîche –


Photomontage RC

.

.

« Peinture fraîche. Ne pas toucher. »
Ame, vous n’avez pas pris garde !
Et voici ma mémoire pleine des taches de ses jambes,
De ses joues, de ses bras, de ses lèvres, de ses yeux.

Plus que toutes mes joies, plus que tous mes malheurs.
Je t’aimais, toi qui fais
La jaune lumière du jour
Plus blanche que la céruse.

Et je te jure, mon amie, ô ma brume !
Il lui arrivera de devenir une fois
Plus blanche que le délire, que l’abat-jour,
Plus blanche qu’un blanc pansement sur un front.

.

Trad. Emmanuel Rais et Jacques Robert.)

Boris Pasternak Poètes d’aujourd’hui
par Yves Berger
Pierre SEGHERS Editeur


F-J Temple – Haute plage


René Chabrière – Centaure
                                                    à Richard Aldington

Ombres des vieux soleils couchés

ainsi vont les chevaux sur les rivages

comme des âmes dans la nuit.

.

Tel est le souvenir effacé par les vagues

où le phare debout veille au désert du vent.

.

En ce temps-là familier des centaures

seule une voix parlait dans le palus :

le dieu-butor aux étoiles rêvait

sur un empire aux couronnes de sel.

.

Nous voici désormais condamnés aux mirages

à l’herbe amère des anciens jours.

.

Pâle une lune morte se souvient.

.

.

Foghorn

Editions Grasset


Marina Tsvetaieva – d’où me vient la tendresse ?


Botticielli – la naissance de Vénus – détail

D’où me vient la tendresse ?
J’ai caressé d’autres boucles
Et j’ai connu des lèvres
Plus sombres que les tiennes
Les étoiles s’allumaient et mouraient
(D’où me vient la tendresse ?)
Et les yeux s’allumaient et mouraient
Plongés dans mon regard
J’ai entendu d’autre chants
Dans la nuit sombre et noire
(D’où me vient la tendresse ?)
La tête sur le coeur du chanteur

autre version

D’où vient cette tendresse ?

Ces vagues ne sont pas les premières

que j’ai posées tout doucement

sur d’autres lèvres

aussi sombres que les tiennes.

comme les étoiles apparaissent

puis disparaissent

(d’où vient cette tendresse ?)

tellement d’yeux sont apparus

puis disparus devant les miens.

aucune chanson dans l’obscurité

de mes nuits passées

(d’où vient cette tendresse ?)

ne fut entendue comme présentement

à même les veines du chanteur.

d’où vient cette tendresse ?

et qu’en ferais-je, chanteur

jeune et espiègle qui passe

toute personne a les cils

aussi longs que les tiens.


Boris Vian – Triste Azor


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poor dog !

Un chien vivait fort chichement
Dans une niche en bois de chêne.
Retenu sans cesse à la chaîne,
Il connaissait plus d’un tourment.

Mais le pire désagrément,
C’était la faim. Nourri de faines
Dont les malfaisantes akènes
Lui laissaient le nez tout saignant,

Il eût aimé jouir d’une table
Satisfaisante et confortable,
Lécher des assiettes, le soir…

Mais, pauvre, il mourut de la peste,
Et l’on grava sur le sol noir :
— Il est mort sans laper des restes.

extrait du recueil de B Vian ‘ sans sonnets »


Raymond Queneau – mouches


dessin enfant mouche
dessins 1985 2008 Leonardo- Ericailcane

Les mouches d’aujourd’hui ne sont plus les mêmes que les mouches d’autrefois

elles sont moins gaies plus lourdes, plus majestueuses, plus graves

plus conscientes de leur rareté elles se savent menacées de génocide


Dans mon enfance elles allaient se coller joyeusement par centaines,

par milliers peut-être sur du papier fait pour les tuer

elles allaient s’enfermer par centaines, par milliers peut-être

dans des bouteilles de forme spéciale elles patinaient, piétinaient,

trépassaient par centaines, par milliers

peut-être elles foisonnaient elles vivaient

Maintenant elles surveillent leur démarche

les mouches d’aujourd’hui ne sont plus les mêmes que les mouches d’autrefois.


Edouard Glissant – La nuit à peine mue –


Photo Ansel Adams (modifiée)

LA NUIT A PEINE MUE, elle mi-close, elle surprend
L’humus : la part de moi qui s’acharne, s’inquiète et crie
Le temps remue de douces ailes, c’est le drap des songes
Tendez-le sur la mer, qu’il apaise, qu’il dissimule.
Il crie: Vous n’êtes que furies sur l’abord de la côte.
Questions voraces, faims, et traces d’oiseaux fous.

(Gabelles.)

Poésies 84
Janvier Février 1984
Revue Bimestrielle dirigée par
Pierre Seghers


Francis Jammes – Tristesses


Albert Marquet – La fenêtre aux plantes grimpantes

Je la désire dans cette ombreuse lumière

qui tombe avec midi sur la dormante treille ,

quand la poule a pondu son œuf dans la poussière

Par dessus les liens où la lessive sèche ,

je la verrai surgir , et sa figure claire.

Elle dira : je sens des pavots dans mes yeux .

Et sa chambre sera prête pour son sommeil,

et elle y entrera comme fait une abeille

dans la cellule nue que blanchit la chaleur.

Clairières dans le ciel

Tristesses (1)

nrf Poésie /Gallimard


Yves Bonnefoy – La pluie d’été (II)


Paysage d’Auvers sous la pluie – Vincent Van Gogh

 

Et tôt après le ciel

Nous consentait

Cet or que l’alchimie

Aura tant cherché.

 

Nous le touchions, brillant,

Sur les branches basses,

Nous en aimions le goût

D’eau, sur nos lèvres.

 

Et quand nous ramassions

Branches et feuilles chues,

Cette fumée le soir puis, brusque,ce feu,

C’était l’or encore.

 

Les planches courbes 

nrf

Poésie /Gallimard


Jacques Réda – Pâques à Velizy


Jim Dine Putney Winter Hurt

ELIOT A vu JUSTE : en avril la lumière
Est lugubre.
Tous ces crocus, tous ces lilas
S’amoncellent en catafalque.Vendémiaire
Rit autrement parmi ses brumeux échalas,
Et novembre a souvent des faveurs d’infirmière.
Mais (faute au receveur qui hurlait « allons-y ! »)
Il est vrai qu’après un trajet privé d’escales,
Je tombe au beau milieu du nouveau Vélizy
Où Prisunic fête non-stop ses lupercales
Entre le macadam et trop de ciel saisi
Comme un miraculé, qui s’est fait au sépulcre,
Sent la clarté devant ses yeux obscurs pâlir.
Au passage on entend « J’ai pris ce petit pull
Crevette, je… » — le vent balaye sans mollir
Les mots et les émois du samedi crapule,
Creux, hanté de grands sacs crevés, et ça bondit
Tout autour par la nécropole automobile
Qui fulgure. Je vais à pied comme un bandit,
Comme ce réprouvé, là-bas. nègre ou kabyle,
Voir, sur Villacoublay qu’un grillage interdit,
L’espace où valdinguait jadis l’aéroplane.
Mais plus rien à présent sur cet horizon plat
Ne bouge. Le soleil lui-même s’est figé
Comme un lieu dans le vide éblouissant du site
Et l’obstiné bourdon des autoroutes. J’ai
Peur de son premier pas demain s’il ressuscite
Du fond de sa splendeur froide comme un congé.

Hors les Murs

Ed Gallimard


Raymond Queneau – Ce soir, si j’écrivais un poème ?


PAUL KLEE – Poisson cloporte

Ce soir
si j’écrivais un poème
pour la postérité ?

fichtre
la belle idée

Je me sens sûr de moi
j’y vas
et

à
la
postérité
j’y dis merde et remerde
et reremerde
drôlement feintée
la postérité
qui attendais son poème

ah mais !

L’instant fatal

nrf

Poésie Gallimard


Marina Tsvetaïeva – Mon siècle


sculpture – Gertraud Möhwald

Je donne ma démission.

Je ne conviens pas et j’en suis fîère !

Même seule parmi tous les vivants,

Je dirai non ! Non au siècle.

Mais je ne suis pas seule, derrière moi

Ils sont des milliers, des myriades

D’âmes, comme moi, solitaires.

Pas de souci pour le poète,

Le siècle

Va-t-en, bruit !

Ouste, va au diable, – tonnerre !

De ce siècle, moi, je n’ai cure, ,

Ni d’un temps qui n’est pas le mien !

Sans souci pour les ancêtres,

Le siècle !

Ouste, allez, descendants – des troupeaux.

Siècle honni, mon malheur, mon poison

Siècle – diable, siècle ennemi, mon enfer.

1934

texte extrait de « écrits de Vanves »


Jean-Claude Pirotte – la mer ne dort pas


photo perso – Lanildut – Finistère

Vous avez remarqué dit-il
que la mer ne dort pas
elle est depuis toujours sujette
à l’insomnie c’est le vieil
Hésiode qui l’observe
la mer et moi nous ne cessons
de nous défier sous le ciel noir
quelquefois je joue à l’aveugle
au paralytique je joue au mort
elle en profite pour répandre
du sable et du temps sur mon corps


Max Jacob – Madame la Dauphine


Montage perso –

Madame la Dauphine
Fine, fine, fine, fine, fine, fine
Fine, fine, fine, fine
Ne verra pas, ne verra pas le beau film
Qu’on y a fait tirer
— Les vers du nez —
Car on l’a menée en terre avec son premier-né
En terre et à Nanterre
Où elle est enterrée.


Quand un paysan de la Chine
Shin, Shin, Shin, Shin, Shin, Shin
Veut avoir des primeurs
— Fruits mûrs —
Il va chez l’imprimeur
Ou bien chez sa voisine
Shin, Shin, Shin, Shin, Shin, Shin
Tous les paysans de la Chine
Les avaient épiés
Pour leur mettre des bottines
Tine ! tine !
Ils leur coupent les pieds.


M. le comte d’Artois
Est monté sur le toit
Faire un compte d’ardoise
Toi, toi, toi, toi,
Et voir par la lunette
Nette ! Nette ! pour voir si la lune est
Plus grosse que le doigt.


Un vapeur et sa cargaison
Son, son, son, son, son, son,
Ont échoué contre la maison.
Son, son, son, son,
Chipons de la graisse d’oie
Doye, doye, doye,
Pour en faire des canons.

extrait du « Laboratoire central » et accompagnant un lieder de Francis Poulenc


Yves Bonnefoy – La voix lointaine (IV)


Antoni Tàpies (Cadira i roba)

 

 

Et la vie a passé, mais te garda

Vive mon illusion, de ces mains savantes

Qui trient parmi les souvenirs, qui en recousent

Presque invisiblement les déchirures.

 

Sauf : que faire de ce lambeau d’étoffe rouge ?

On le trouve dans sa mémoire quand on déplace

Les années, les images ; et, brusques, des larmes

Montent, et l’on se tait dans ses mots d’autrefois.

 

Parler, presque chanter, avoir rêvé

De plus même que la musique, puis se taire

Comme l’enfant qu’envahit le chagrin

Et qui se mord la lèvre, et se détourne.

 

 

 

Les planches courbes

nrf

Poésie /Gallimard


Michel LEIRIS – Léna


cosmic spring

  Frantisek Kupka – Cosmic spring

 

 

Je pense à toi

et ton image bâtit autour de moi une forteresse  à

tel point inébranlable

que ni le bélier des nuages

ni la poix molle de la pluie

ne peuvent rien

ô ma citerne de silence

contre le mur percé d’étoiles dont tu m’as circonscrit

 

Les chiens rampent et les gens

jouent des coudes ou poussent des cris

Le manège sans orgue ni flonflons du monde

tourne

avec son auréole d’yeux d’enfants

jeu de bagues des Paradis

 

Je rêve en toi

ma citadelle sans fossés ni pont-levis

sans murs sans tours sans pierres ni mâchicoulis

Je m’endors en buvant le vin très dense de ton ombre

qui couvre de son architecture sans autre poids que

celui qui se compte aux balances d’obscurité et de

lumière

tous les monts et tous les champs

toutes les vignes et tous les pays

 

Jadis

ma bouche narguait le beau temps

alors que mes regards ne redoutaient rien tant

que l’ouragan de l’univers

Ignorant si j’étais une bête

un arbre

un homme

des vents absurdes me drossaient

mes bras  en tous sens battaient l’air

et  mon destin tombait comme tombent des pommes

 

mais aujourd’hui

ô toi si pâle

parce que tu es mon ciel et le double miroir qui multi-

plie les murs et verse l’infini dans ma prison

j’écoute le sifflet des nuages

je ne crains plus rien ni personne

je parle aux neiges de l’hiver

 

 

Haut mal

Anthologie de la poésie française  du XXè siècle

poésie/ Galliamard

 

 


Leon-Paul Fargue – Intérieur


 

peinture  Anton Pieck

 

Des toiles, des choses sèches pendent aux poutres…
Le vieux fusil dort fixement
Au mur clair…
Rêve à ton gré.
Tout est comme autrefois.
Ecoute…
La haute cheminée
Fait sa plainte ancienne et son odeur éteinte
Et tasse son échine de vieil oiseau noir…
Elle porte encore au front ses images d’âme crue
Et ses vases de loterie aux prénoms d’or…
Et l’horloge recluse dans l’ombre et la bure
Berce son cœur avec une douceur obscure…

Pareils à des visages ronds de spectateurs
Les plats se penchent aux balcons du vieux dressoir
Où des files de fruits qui font la chaîne, fleurent
Dans leur ruelle d’ombre couleur d’aubergine…
J’ouvre un tiroir où je vois passer des noix vides,
Un gros couteau à vingt lames, qui contient tout,
Et l’ombre de mes mains qui glisse sur les choses…
Et ce sont des couleurs vivantes, refroidies…
Et ce sont des odeurs d’intimités suries…
Ça sent la malle, et le poivre des vieux départs,
Et le livre de classe, et la chapelle éteinte…

Un vent tiède pousse des guêpes
Frapper à la lucarne bleue…
Un grand chat doucement passe comme on chuchote,
Et vous lève un regard où veille l’ennui sage
Du soleil dans la douve aux lentilles d’or vert…

Sois calme. Tout est là comme autrefois.
Ecoute…

Léon-Paul FARGUE « Pour la musique » (Gallimard)


François Cheng – Sois celui qui éclaire


 

L'étoile et la Chandelle… - Romain Pillard - Medium

 

Le sort de la bougie       est de brûler

Quand monte l’ultime volute de fumée

Elle lance une invite     en guise d’adieu

Entre deux feux,       sois celui qui éclaire !


Norge – Théâtre


La-vie-de-Galilee-61

photo  Simon Gosselin pour  le  théâtre des Célestins – Lyon « La vie de Galilée »

Un seul personnage dans cette pièce :            le silence.

Il est immobile.

Soudain, un second personnage :                      le temps.

Immobile aussi.

Et pour tout dire :                                          assommant

On entendrait se moucher un voleur.

Et c’est alors qu’entre l’Ennui,         gesticulant grimaçant

comme un fantoche         pour amuser enfin les spectateurs.


Robert Desnos- Semez, semez la graine


 

Lisbonne 02

 

 

Semez, semez la graine

Aux jardins que j’avais.

Je parle ici de la sirène idéale et vivante,

De la maîtresse de l’écume et des moissons de la nuit

Où les constellations profondes comme des puits grincent

   de toutes leurs poulies et renversent à pleins seaux sur

   la terre et le sommeil un tonnerre de marguerites et

   de pervenches.

Nous irons à Lisbonne, âme lourde et cœur gai,

Cueillir la belladone aux jardins que j’avais.

Je parle ici de la sirène idéale et vivante,

Pas la figure de proue mais la figure de chair,

La vivante et l’insatiable,

Vous que nul ne pardonne,

Ame lourde et cœur gai,

Sirène de Lisbonne,

Lionne rousse aux aguets.

Je parle ici de la sirène idéale et vivante.

Jadis une sirène

A Lisbonne vivait.

Semez, semez la graine

Aux jardins que j’avais.

 

FORTUNES

nrf  Poésie/Gallimard

 


Georges PEREC – Epithalames


 

Haggadah

Gerhard  Richter – Haggadah

 

 

Donne-moi ce murmure

ce chemin en écho

où commence ce dire

Mon cœur incendié remue une cendre noire

Rumeur rêche d’une corne d’or

Chimère de mercure ou de chrome

Une déchirure inconnue de douceur

Mienne, comme mon émoi même

 

 

 

Epithalames ( Noce de Kmar Bendana
&  Noureddine Mechri)

Beaux présents  Belles absentes 

Poésie Points