Jean Tardieu – disparition du témoin


L’air s’aplatit. L’air voisin tombe et roule,s’engouffre au fond d’une oreille aux aguets. La deuxième arche s’ouvre au choc. La houlecogne mugit s’écrase ; sans arret sous les piliers ce torrent gronde et passeinfatigable à se nourrir d’espace. Flot m’apportant ce que je n’ai point vusouffle peuple de fracas inconnus pressé gonflé par mes parois muettes !je n’étais que piliers ! Ta vague éveille un … Continuer de lire Jean Tardieu – disparition du témoin

Face obscure, galbe d’une tête ronde – ( RC )


peinture Tina Berning Diary 01/11/17  Face obscure ,galbe d’une tête ronde:ce n’est pas la luneaprès la nuit les notes aigües sur la terrene donnent pas de blésau jour jalouxle sourcil répété à l’envi et le baiser gelé de l’hiveraura la bouche ferméedouble aspect du visageinstallé sur fond cerise avec une neige précoceun crépuscule de papiers collésrassemblés par hasardsoulignés de traits noirs l’aube de ton regardet … Continuer de lire Face obscure, galbe d’une tête ronde – ( RC )

André Gaillard – Un grand lit pour un grand amour


peinture Isabelle Malmezat Un grand lit pour un grand amourSur la terreSur la terre on pleureUn amour pour un grand tombeauSur la terreSur la terre on dort Un tombeau pour un grand cœurSur la terreSur la terre on meurtEt mon cœur qui dort pour ton cœur mi-mortEt mon cœur qui batMon cœur qui bat trop fortTrop faible et trop fidèle pour s’habituer à vivre. extrait … Continuer de lire André Gaillard – Un grand lit pour un grand amour

Philippe Minot – griseries


dessin G Titus-Carmel – Janu 1973 boîte en carton grispleine de petits secretsgorgée d’une vie silhouette gris sombretrouant le luisant des lauzesd’un ciel incongru la ville en chaussonson glisse en neige sans bruitaux sons gris feutrés grises inertiesscie de l’ici-bas si lasterne griserie teint gris cils frémisun sanglot glace ta gorgele dire est de givre au champ gris de givrele ciel est vertige ivred’un noir … Continuer de lire Philippe Minot – griseries

Herman Melville – comme un épervier


Comme un épervier aux ailes étendues… Nous levons l’ancre, qui se balance à l’avant :les grandes voiles se gonflent ; les bonnettes donnent à plein ;les trois cacatois s’incurvent sous la brise, qui nous poursuit au largecomme une chienne hurlante. Toute toile dehors,comme un épervier aux ailes étendues, nous faisons glisser notre ombre sur la mer,et, tanguant et roulant, nous fendons l’onde salée.Où allons-nous ? … Continuer de lire Herman Melville – comme un épervier

Lisse, le monde se mire – ( RC )


Le monde se mireau-dessus des flotsalors que j’habite dans les eaux,ces eaux silencieusesoù je ne suis qu’un simple galetloin des rideslente ondulation suivant la pirogue. Je ne parle qu’avec les pierres voisines,les écrevisses et nénufarset quelques fois avec l’ombre légèredu saule pleureuraux feuilles qui s’agitent doucementsous la poussée du vent… Continuer de lire Lisse, le monde se mire – ( RC )

Gérard Macé – le calligraphe


Un calligraphe digne de ce nom se donne amoureusement à son art.Élan ou retenue, effleurement ou pression :l’écriture est une caresse, un toucher sensuel. Écriture heureuse que le poète occidental entrevoit(dans le plaisir, parfois, de recopier sans rature,ou comme Goethe écrivant de son doigt sur le dos de sa maîtresse…),mais presque toujours désespère d’atteindre :ce pourquoi sa main si souvent s’affole,se raidit ou se crispe. … Continuer de lire Gérard Macé – le calligraphe

Lionel Bourg – ricochets


Au bord de l’eau, l’enfant jette des pierres qui se perdent de l’autre côté de la rivière, sur la rive ignorée, la forêt, la savane, ou se notent dans le reflet des deux, Galets, éclats de schiste, petites mottes lancées toujours plus loin, qui ricochent avant de disparaître. Ce sont des jeux graves et ingénus, marelles de chagrin ou d ‘oubli, et cela fait tant … Continuer de lire Lionel Bourg – ricochets

Robert Vigneau – le poireau


Reniflé l’obscur hurlementDu poireau, grand faiseur de soupe,Quand on l’étripe, qu’on le coupe,Qu’on l’ébouillante tout vivantEt autres tourments cuisinés. Ce hurlement fait d’odeurs fortesDe toute vie qui tombe morte,Ne s’écoute qu’avec le nez. À l’agonie, le poireau sentLa peur des cuivres herbivoresOù passent les vents du tocsinSoufflés par les bouches des morts.Il sent ce que mange la faimQuand elle se repaît d’humains.Il sent le musc … Continuer de lire Robert Vigneau – le poireau

Nâzim Hikmet – Tous les bassins de la ville de Rome


fontaine de Rome – Le Bernin Je me suis trempé dans tous les bassins de la ville de Romeavec les gamins des ruelles les pièces de cuivre les touristeset Lucrèce Borgiaentre les navires de pierre et les poissons de marbreje me suis trempé dans tous les bassins de la ville de Rome J’ai enfourché tous les chevaux de la ville de Romeses chevaux de marbre … Continuer de lire Nâzim Hikmet – Tous les bassins de la ville de Rome

Norbert Paganelli – adresse


sculpture Rome – la bouche de la vérité Adresse Faites la entendre cette voix qui jamais ne dit motCette voix perdue dans le fond du ruisseauVoix de fêlure réfugiée sur les hauteursVoix sereine qui berce en chantant Que vous faut-il pour faireCe que vous devez accomplirUne plus grande voixUne de ces voix à la traîne étoiléeVêtue de soie couverte d’or De tout cela nous n’en … Continuer de lire Norbert Paganelli – adresse

Les corbeaux – Susanne Derève


on a fini par nourrir les corbeauxet les autres -les moineaux ?gris dans le gris du jour invisibles -les corbeauxils fouillent rageusement l’humus à coups de tête de becde pattes d’ailes noireset font valser les feuilles mortesen maîtres du sombre ballet hivernal … ils ont même envahi les journaux du matintout cravatés de rougepromettant de nous faire danser-pauvres moineaux au vent mauvais Continuer de lire Les corbeaux – Susanne Derève

Alice Cluchier – le petit monde des enfants


peinture F Fiebig Le ciel enveloppe nos jeux ;Nos cris sont ceux de l’hirondelle,Un papillon nous rend heureuxNos bras battent comme des ailes.En nous le soleil resplendit.Tous les instants sont des arômes.Le sol reflète un paradis :Celui de la fée et des gnomes.Le frais encens venu des tiges,Du sang végétal et des troncs,Nous donne de joyeux vertiges,Que les songes étoileront.Nous sommes des rais de lumièrePris … Continuer de lire Alice Cluchier – le petit monde des enfants

Marcello Comitini – Crier l’inexprimable


dessin Ernest Pignon-Ernest Qu’est-ce qui brûle dans ton regard ? Le tisonde colère qui fouille dans les cendresde l’humain ? Le mot prisonnierdans le désert des visagesmuets comme des bulles de cristal ?Si tu as envie de crier, crie et brisele verre de l’inexprimable. Criejusqu’à ce que tu atteignes les crisde ceux qui ne peuvent pas crierétouffés par l’oppressionenfermés dans la boîte de l’impuissance.Jette ton … Continuer de lire Marcello Comitini – Crier l’inexprimable

Guy Goffette – on ne connaît pas le secret d’avance


peinture perso – reprise en aquarelle ( une des étapes de la reprise ) Brest 2022 « on ne sait pas ce qu’on peint, ce qu’on écrit. On n’en connaît pas le secret d’avance. On se fie aux couleurs, aux lignes, aux mots, mais ce qu’on veut faire reste caché. Ce n’est que bien plus tard que le sens tout à coup apparaît. » Continuer de lire Guy Goffette – on ne connaît pas le secret d’avance

Henri Michaux – seul sans s’en aperçevoir


peinture Nazar Ivanyuk Chacun est extraordinaire. Il est seul à s’en apercevoir. Découragement ! Enfin, il finit par s’y faire… puisque personne d’autre que lui ne le remarque.Mais voilà que dix, quinze ans passent et quelqu’un d’autre, également, le trouve extraordinaire. Merveille. Être aimé. Et l’autre aussi, comme c’est étrange, justement l’autre aussi est extraordinaire, unique, vraiment unique. On n’eût pu l’imaginer… et elle est, naturellement, … Continuer de lire Henri Michaux – seul sans s’en aperçevoir

Bassam Hajjar – S’il faut parler de lui ( le conteur )


S’il faut parler de lui Evidemment, je ne suis pas le conteur je ne suis pas le loup ni la porte du jardin, je ne sais pas avant la fin comment vous mourez avec la déception de celui qui manque le train et attend le train d’une heure et demie. Evidemment, ce n’est pas moi qui attends car je n’ai pas même écrit une lettre … Continuer de lire Bassam Hajjar – S’il faut parler de lui ( le conteur )

Edwin Thomas – aux frontières du sommeil


peinture Mihail Halin Je suis arrivé aux frontières du sommeil,à l’insondable profondeurForêt où tous doivent perdreleur chemin, tôt ou tardmême s’il est droit, ou sinueux, ;Ils ne peuvent pas choisir. Beaucoup de routes et de cheminsqui, depuis la première lueur de l’aube,Jusqu’à la lisière de la forêt,ont trompé les voyageurs,se brouillent soudainement,Et ils s’y enfoncent. Ici l’amour prend fin,le désespoir et l’ambition s’arrêtent ;Tout plaisir … Continuer de lire Edwin Thomas – aux frontières du sommeil

Claude Sterlin Rozemar – dix vagues et autres poèmes


__ dessin: Brent Geese dix vagues divaguent sur un temps de crise qui scalpe notre corps se fondant dans des houles d’ombres avec le précédent __ un espace interlope de vies maussades et de cris sans horizon derrière un frimas de cimetière qui devient un imbroglio de déchirures et de coutures __ une alternance sans fin des saisonsqui ont toutes en commun un langagetelle une manière nouvelle et initiatrice d’exprimer le changement de l’autre de … Continuer de lire Claude Sterlin Rozemar – dix vagues et autres poèmes

Georges Guillain – Comme existé


peinture John Caple VoilaC’est bienJe suis devenu le vieuxQui promène son chienJ’apprends lentementÀ tournerTranquille et justeAvec la terre – Ô Mémoirepour apaisercomme il n’est pas dit dans les Fastesla chambre vaste avec ses livresporte à nos ombres silencieuseset mains de femme et bouche encoreet grand lit d’herbes clairescomme jadis autour de nous la terreépandait ses cheveux tombées l’aiguille d’orses épingles cambrées /parfume-toi d’amande encore et … Continuer de lire Georges Guillain – Comme existé

Essai de mesure par lâcher de nuage – ( RC )


Celui qui arrive à cernerla géométrie flouene s’attache qu’à mesurerun lâcher de nuages,l’allongement des filins de brume,le débordement des cimesqui ne se traduit pas en écrits,. Il en est ainsi de toutes les mersqui proposent à l’imaginaire,le débordement des idéesperdues dans le lointain et le grand large. A peine quelques mots surnagentdans la fuite des images,portées par le courant.Un courant qui se joue de l’esprit,de … Continuer de lire Essai de mesure par lâcher de nuage – ( RC )

Rose Ausländer – Ma vie à l’encre sympathique


Ma vie à l’encre sympathique s’effeuille, feuille à feuille. Des années que les vers se font avec le pourquoi et vers où. Mes mots veulent être mis en livre : devoir et avoir. Tu dois nous avoir, disent-ils quand tu nous portes en livre. Je résiste. Je pense à tant de poèmes et d’histoires et je n’en écris que des morceaux. Pourquoi ? Parce que les éclaircissements … Continuer de lire Rose Ausländer – Ma vie à l’encre sympathique

Fabienne Courtade – Quelque chose sans fin nous déchire


Quelque chose sans fin nous déchire des espacesvenus en trombedes feuillesdes choses inconnueset des mots très anciens puis, les sols, de nouveaules sols sont grands ouvertslorsqu’il parlelorsqu’il se tait un amour comme les eauxsans ciel ni personne l’horizon se diviseun homme, dans un lieuoù, dans un désertlivre passage à une lumièremains entre le videet le mondeil pense : mille détonations l’océanet le corps s’évanouitsous le … Continuer de lire Fabienne Courtade – Quelque chose sans fin nous déchire

Alain Bosquet – colibri


A Jorge Carrera Andrade. C’était un colibri, mais par ma faute.C’était un soir de lait, car j’avais soifd’un dieu qui fut tout blanc. C’était un fleuve :allez-vous m’en vouloir ? C’était la queued’un tigre : enfant, je n’ai jamais joué.C’était un arbre, et ses hiéroglypheslui faisaient un manteau. Comprenez-moi,je suis ne sous l’étoile la plus ivrede notre ciel, un ciel raccommodecar mon père était pauvre … Continuer de lire Alain Bosquet – colibri

Anthony Phelps – les anges de la pleine lune


photo: Brassaï À la fontaine lumineuseon joue un quatuor de Mozartdont le motif de l’andanteme met au cœur un chant vodouet je m’en vais en sifflotant pour mon payscet air congocet air si beau à quatre voix En cours de route j’ai trouvédeux compagnons de clair de luneet bras dessus et bras dessousnous arpentons de long en largetout le Boulevard Harry-TrumanMoi je préfère assurémentBOULEVARD DES … Continuer de lire Anthony Phelps – les anges de la pleine lune

Jean Tardieu – la sainte Réalité


photo Mikhail Maiofis Quand bien même je verrais de mes yeuxles ancêtres peints sur les tableauxdescendre de leur cadre et marcher dans l’épaisseur du mondeQuand bien même je verrais de mes yeuxles routes de la terre se lever dans le cielgracieuses et penchées comme des jets d’eauQuand bien même j’entendrais le soleil(comment, lui ? oui le soleil le soleil )me parler a voix basse m’appeler … Continuer de lire Jean Tardieu – la sainte Réalité

Jorge Boccanera – La forêt est faite au crayon


La forêt est faite au crayon, pointe fine sur des feuilles arrachées, des gribouillis qui s’élèvent dans l’air et un carrousel et l’ours paresseux. Une larme verte tourne sur la langue du jaguar. Terre tatouée, forêt avec la paume au centre qui, dans une attitude de reine, déploie le panache, la chevelure de fils, sa sereine ivresse. En dessous, le vent relie les restes de … Continuer de lire Jorge Boccanera – La forêt est faite au crayon

Clignotement des paradis d’une nuit sans sommeil – ( RC )


Des néons fatiguésun clignotement de paradisdes nuits sans sommeil…Un paradis artificielau sein du temple bouddhiqueau milieu des fumées d’encens… Que faire de ces offrandes ?Attendre que les esprits des ancêtressoudain se manifestent …? Car toujours les oranges attendentavec des bouteilles d’eaux minéralesaux reflets plastiquesau pied du bouddha impassiblesous une pluie d’idéogrammeset de flammes électriques… Aux colonnes laquées,les grésillements fatiguésd’éclairages bon marché… –cf texte d’Anne-Marie Jorge … Continuer de lire Clignotement des paradis d’une nuit sans sommeil – ( RC )

Jorge Carrera Andrade – expédition au pays de la cannelle


(Expediciôn al pais de la canela) La jungle aux mille bras végétauxautour des hommes serréegarde farouchement ses éternels secretset ne cède même pas au tranchant de l’épée. Orchidées et aras sont les signesd’une vie sauvage, soumiseau roi des climats tropicaux,le serpent sur l’arbre lové. Est-ce Pizarre cet homme étendu,ce visage jaune accabléet qui a une selle en guise d’oreiller ? La fièvre de sa grande … Continuer de lire Jorge Carrera Andrade – expédition au pays de la cannelle

Michel Batif – Courcelles en triple


Trois traits trois routeset ton enfance à démêler sous les graffiti fanéstrois traits trois routeset mille détours par les sentiers autant d’escales aux seuils autant d’oublis d’innocences et promesses non tenuesressaisir les collines et les toitsétait-ce les mêmes dont les murs s’effacent ?et tu vois derrièrela vie dépose un poussier telranimer l’eaureprendre un souffleet relancer les tourbillonsétait-ce les mêmes autour des feuilles et ruines ombrées … Continuer de lire Michel Batif – Courcelles en triple

Dominique Sorrente – une seule phrase pour Salzbourg


Amour, verse les gouttes de collyresur ces pierres parlantes.Les légendes marmonnent encoreavant de frôler les feuillages.Mets au miroirces mots qui font échardequand ils passent une autre lumière.Et toi Salzbourg, remue sept fois ta langue. C’est bien là-basoù les battants du jour se détachent.Des pièges d’escalieraux murs nus de la chambre,déjà le livre invite à son oubli.Une huile nous met à l’œuvre; pour elle,nous irons dans … Continuer de lire Dominique Sorrente – une seule phrase pour Salzbourg

Xavier Monnet – Et plus rien ne luttait


Le froissement d’un regardL’échancrure de la baieLa pénombre se pareDe tes larmes séchéesSous le voile des mânesTes mains tendues en vainDans l’onde courtisaneTu dérives sans finAu profond les remordsEmportés à jamaisEt les bruits étaient mortsEt plus rien ne luttaitFleuves de feuLes soleils soudain noirsChaviraient l’horizonUn ciel, une chevelureDes vents au loin en pleursDans la suie, ce frisson…Les fleuves étaient de feuLes remords ruisselaientDe mille et … Continuer de lire Xavier Monnet – Et plus rien ne luttait