Âme qui vive – (Susanne Derève) –


Âme qui vive ? Non, le bruit du vent. En sentinelle,la lisière des enclos,les fûts dressés des sapinières et de courtes brassées d’épines : chardons, carlines, genévriers, le lit du vent. Celui du causse court en longues foulées sonores semblables à la rumeur d’une mer ancestrale essaime un pépiement d’oiseau, nasillard, monocorde, émonde l’Aubrac de ses brumes. Choisis une pierre de calcaire, blanche et dorée, … Continuer de lire Âme qui vive – (Susanne Derève) –

Thomas Bernhard – Devant le pommier –


Je ne meurs pas, avant d’avoir vu la vache dans l’étable de mon père, avant que l’herbe ne rende ma langue acide et que le lait ne métamorphose ma vie. Je ne meurs pas,avant que ma cruche ne soit remplie à ras bord et que l’amour de ma soeur ne me rappelle combien est belle notre vallée où ils battent le beurre et tracent des … Continuer de lire Thomas Bernhard – Devant le pommier –

Rouchdy CHAFAI – Ode à la tortue –


Toi ma semblable la rocailleuse la caverneuse la recluse Toi tortue totem de mon chant Tout comme toi Je vis d’un printemps d’herbe rase et d’insectes précaires Tout comme toi Je tire ma lourde carapace Et je procède à pas comptés vers des gués incertains Et comme toi Quand vient l’hiver Que sourd le gel qui fige les tempêtes Je fuis pluvieux de peine et … Continuer de lire Rouchdy CHAFAI – Ode à la tortue –

Peter Kràl – Longueur des après-midi


Un claquement de porte de loin en loinentrouvre dans l’hôtel une parenthèse de plusderrière une chambre où le téléphone s’acharne à sonners’en taisent inoccupées deux autresle frottement de deux pieds dans le couloirs’approche du tâtonnement d’une main sur une poignéele musclé fit descendre au fitness les jambes en shortla starlette dans le hall disparut derrière les disques noirsde ses super-lunettes la main soignée continue d’éventerd’une … Continuer de lire Peter Kràl – Longueur des après-midi

Jean- Claude Pirotte – vesper –


la douceur c’est le passage des péniches dans le soir puis les berges de la nuit et les vallées du sommeil on voit s’allumer l’enseigne du Café de la Marine les bateliers se saluent d’Anseremme à Rotterdam ils ont transporté le sel le ciment le manganèse ils boivent des bières noires le genièvre de Hasselt et sur le marbre des tables ils frappent leurs paumes … Continuer de lire Jean- Claude Pirotte – vesper –

Parme Ceriset – me fondre au temps


Et je me fondrai au vent des hauts plateaux,à l’odeur de calcaire, empreinte métalliquedes rêves d’insouciance évadés dans l’or bleudu temps qui s’évapore.Je me fondrai à l’eau des ruisseaux de jouvenceoù les âmes galets des humains disparusroulent sous les flots calmes des vies en partance,je me fondrai à Tout ce qui bruisse dans l’ombre,à tout ce qui renaît aux lueurs de l’Aubeet je serai rosée … Continuer de lire Parme Ceriset – me fondre au temps

Carl Norac – Polaroïds pour Mapplethorpe


C’était de la fleur de sang haut de gammeRobert Mapplethorpe la regardait passer le plides veines son chapeau mangeant un de ses yeuxet le rendant ensuite comme un pois jailli hors de sa cosseLes bras étendusil peignait des mondes clos puis changeait de palierPatti Smith était là habillée en ange noirune étoile bleue sur un sac blancEn Robert le beau venait par imprudencecomme pour elle … Continuer de lire Carl Norac – Polaroïds pour Mapplethorpe

Appelle-moi encore – (Susanne Derève) –


Contre un tas de bois mort, brise indolente, abri silencieux, voix. Voix qui m’appelle a fait fuir le lézard et la mésange. N’épelle pas mon nom usé. La terre porte un mirage d’eaux neuves, de printemps. Des chevaux captifs renversent le fil acéré des enclos. Les drailles à l’horizon cheminent vers le ciel, et franchi le ciel vers l’échine argentée du vent, le pelage ras … Continuer de lire Appelle-moi encore – (Susanne Derève) –

Mahmoud Darwich – Mirage –


.. le mirage est le livre du voyageur dans les déserts… Sans lui, sans le mirage, pas de marche en quête de l’eau. C’est un nuage, dit-il, portant d’une main la cruche de ses espoirs et pressant de l’autre sa hanche. Et ses pas martèlent le sable pour rassembler les nuages dans un trou. Et le mirage l’appelle, le séduit, le trompe puis le porte … Continuer de lire Mahmoud Darwich – Mirage –

Alfonsina Storni – Moi au fond de la mer


Au fond de la meril y a une maison de cristal.Sur une avenuede madrépores,elle donne.Un grand poisson d’orà cinq heuresvient me saluer.Il m’apporteun bouquet rougede fleurs de corail.Je dors dans un litun peu plus bleuque la mer. Son monument à Mar del PlataUn poulpeme fait des clins d’œilà travers le cristal.Dans le bois vertqui m’entoure-« din don din dan »-se balancent et chantentles sirènesde nacre vert océan.Et … Continuer de lire Alfonsina Storni – Moi au fond de la mer

Michel Hubert – paysage de chutes


8- Paysages de chutes paysages extrêmes à suivre du doigt d’un torrent/jet la pliure rétinienne Alarme-hors ce bruit de fondation qu’on coule dans sa gorge béante-alarmedu plus profond de l’être rompant soudain l’intime indifférence(sans excuseà quoi tiendrait encore sur le trianglede houlel’assiette blanche du bassin ?déjà ne fait-elle pas la rouede ses dix doigts comme pour relever jusqu’au dernier créneaula brume froufroutante de ses mousselines … Continuer de lire Michel Hubert – paysage de chutes

Edith BRUCK – L’égalité père ! –


L’égalité père ! Ton rêve s’est vérifié je t’entrevois je te vois tu es encore en train de marcher aux côtés de Roth le nanti qui nous a refusé un peu de ricotta pour les fêtes, Klein le cordonnier qui n’a pas voulu ressemeler à crédit tes uniques souliers, Goldberg le boucher au bouc bien taillé, qui t’a traîné au tribunal quand tu vendais de … Continuer de lire Edith BRUCK – L’égalité père ! –

T’offrir des fleurs de charbon – ( RC )


Attends que les volets soient clos,nous entrerons dans une enceinteau silence plein, comme une grotte profonde dont je ne connais pas le chemin. Mes yeux ignoreront tout de la lumière;il n’y aura plus de mots juste la présence de ton corps et de ton haleine . Je choisirai un paysage aux nuages anthracite,une plaine débarrassée de ses montagnes vertes ; je me pencherai alors pour … Continuer de lire T’offrir des fleurs de charbon – ( RC )

Richard Brautigan – la bouteille


Un enfant se tient immobile.Il tient une bouteille dans ses mains.Il y a un bateau dans la bouteille.Il reste à le fixer sans ciller des yeux.Il s’émerveille que ce bateau minusculepuisse navigueren étant retenu prisonnierd’une bouteille. Depuis cinquante ans,vous trouveriez, Capitaine Martin,que la mer, (aussi vaste soit-elle),est seulement une autre sorte de bouteille. A child stands motionless.He holds a bottle in his hands.There’s a ship … Continuer de lire Richard Brautigan – la bouteille

Mars guerrier – Susanne Derève –


Ne me dis rien des pierres froides ourlées de l’herbe neuve du printemps, de la coulée d’or des jonquilles, ni des violettes du matin tout juste écloses, de leur parfum à ta narine. Le jardin est une chambre close où n’ont droit de cité que la trille du merle et les amours bruyantes d’un couple de colombes.Un fallacieux parfum de paix. L’arbre qu’éreintait l’hiverdéploie hardiment … Continuer de lire Mars guerrier – Susanne Derève –

Serge Marcel Roche – Poèmes d’amour et de Pygmésie intérieure 3


et la mer étaittout le temps làdans tes cheveux en ruisseau le longdes filets vertsau creux des mains qui halaientle poisson et le cœuren nous d’un matingoût citroncouleur de chair sanguine puis une autonous emmenaitfaire le marché puiser le ventsur la terrassechez Thérèse jusqu’à pas d’heureoù rentrer dormirse laver et cueillir le sel de la nuit – Site de S M R  » chemin tournant » … Continuer de lire Serge Marcel Roche – Poèmes d’amour et de Pygmésie intérieure 3

Louba Astoria – Trainsecte –


Toute à l’impatience de cet instant Je vous savais Dans un point qui grossissait Au loin Suspendu à de maigres fils sinueux perchés dans le ciel gris Le trainsecte qui point et fend l’horizon jusqu’au quai des retrouvailles D’où que vous veniez Seuls ou en bouquets Fébrile Je vous attendais Dans une ligne de silhouette qui dessine tout le reste Quel que soit le lieu, … Continuer de lire Louba Astoria – Trainsecte –

De petits soleils jouent à la marelle – ( RC )


De petits soleils jouent à la marelle :ce sont comme des billesoù l’enfance les habillede givre et d’étincelles : la mémoire est belle et jamais ne s’apprivoise même les jours de gelsans s’enfermer dans les cases:elle s’arrête de ci de làet elle repart . Elle s’envole, elle a des ailes; d’un simple dessin sur le trottoirelle réveille de vieux airset des ritournellesjouées sur le limonaire … Continuer de lire De petits soleils jouent à la marelle – ( RC )

Ahmed Kalouaz – Mes habits sentent l’homme –


Je vais en dire, enduire les murs du chant des doigts et puis sortir piétiner mes lunettes fumées, poser mon bras sur le silence, mes yeux sur le présent factice. A son oreille douce tisser les mots et les nuits blanches. Je vais sortir de ma chemise et faire le transparent, radioscoper le ventre le coeur les cris les pleurs, démystifier ma force sur une … Continuer de lire Ahmed Kalouaz – Mes habits sentent l’homme –

Pier Paolo Pasolini – Sans manteau , dans l’odeur de jasmin –


Sans manteau, dans l’odeur de jasmin je me perds dans ma promenade vespérale, respirant — avide et prostré, jusqu’à ne plus exister, à être fièvre dans l’air, la pluie qui germe et le ciel bleu qui plombe aride sur les chaussées, signaux, chantiers, troupeaux de gratte-ciel, amas de déblais et d’usines, pénétrés d’obscurité et de misère… Je marche sur une sordide boue durcie, et je … Continuer de lire Pier Paolo Pasolini – Sans manteau , dans l’odeur de jasmin –

Pierre Bergounioux – Liber


Des acceptions primitives du mot liber, un seule a survécu : le livre. Mais elle combine toutes les autres. C’est à la chose de papier de dispenser l’ivresse, la sève, la liberté que la réalité contemporaine a exilées. Il y a un goût amer au temps que nous vivons. Mais il contient, comme chacun des moments dont notre histoire est faite, une requête intemporelle. Il exige … Continuer de lire Pierre Bergounioux – Liber

franchir le seuil de la porte de la nuit – ( RC )


Me verrai-je dans les bras d’une aubeou le temps monotoneessuie mes larmes ?Ocre saison des soupirs,yeux noirs des souvenirs .Je ne renierai pasla défaite de mon cœur.Je ne verrai blanchir le jourqu’au lever du soleil,et tes cheveux seront pareilsaux pays lointainscouverts de neige,berceuse doucedes jours passés …toi qui est partie,a franchi le seuildes limites de la nuit.J’en porte aujourd’hui le deuil. Continuer de lire franchir le seuil de la porte de la nuit – ( RC )

Gerard Pfister – Sur un chemin sans bord (extraits)


La beauté est ce soleil couchant, ce ciel d’hiver, rien qu’un espace blanc, lumineux à l’horizon de formes dérobées, cela qui dans l’instant du plus fébrile attachement nous sort de l’étau, nous délivre de nous-mêmes —— Tu croyais par les mots venir à bout du monde         mais à présent sais-tu   qu’eux-mêmes sont le monde        et que c’est peine déjà         de n’accroître … Continuer de lire Gerard Pfister – Sur un chemin sans bord (extraits)

Constantin Cavafis – Reviens –


Reviens souvent me prendre, sensation bien-aimée, reviens me prendre — quand la mémoire du corps se réveille, et qu’un désir ancien tressaille dans le sang; quand les lèvres et la peau se souviennent, et que les mains ont de nouveau l’impression de toucher. Reviens souvent me prendre,la nuit, à l’heure où les lèvres et la peau se souviennent… En attendant les barbares et autres poèmes … Continuer de lire Constantin Cavafis – Reviens –

Ossip Mandelstam – Epigramme contre Staline –


Nous vivons sans sentir sous nos pieds le pays, À dix pas nos paroles se sont évanouies, Et si quelques mots quand même se forment, C’est le montagnard du Kremlin qu’ils nomment. Ses doigts, comme des vers, sont très gras et épais, Et ses mots de cent pouds ne vous ratent jamais, Ses moustaches de cafard semblent rire, Et brillent ses bottes de tout leur … Continuer de lire Ossip Mandelstam – Epigramme contre Staline –

Jacques Duron – jazz des années folles


Saxophone dauphin des profondes maréesSaxophone sorcier d’étoiles éphémèresInimitable amant nocturne enchantementDes sanglots que la chair arrache aux dieux sauvages Saxophone féerie des peuples sans châteauxFol montreur de trésors perdus pour le grand jourOndulante magie de notre connivenceNeptune déchaînant l’aventure aux aguets Saxophone incendie dans le sein rougissantD’une captive en fleurs ivre d’un sang nouveauMisérable fureur déluge de foliesDéluge sur l’idée de la mélancolieDédale de langueurs … Continuer de lire Jacques Duron – jazz des années folles

L’hiver court à sa perte – (Susanne Derève) –


. Tu fais un état des lieux de l’hiver :les hâtifs chatons des aulnes,les prairies d’herbes sèches,d’autres, brunes des premiers labours,un feu de bois mort au milieu des vergers, et sous le pâle soleil du jourl’or des lichens nimbant les rameaux nusdes charmes,où courent étincelant dans la lumièretels des cheveux d’anges, les fils d’une invisiblearaignée Déjà, l’ombre du Causses’éploie sur la rivière,pierres vertes sous le friselis … Continuer de lire L’hiver court à sa perte – (Susanne Derève) –

Yehuda Amichaï – Entre deux –


Où serons-nous quand ces fleurs deviendront fruits dans l’étroit entre deux, où la fleur n’est plus une fleur et le fruit n’est pas encore un fruit. Quel merveilleux entre deux nous formions l’un pour l’autre, entre nos corps, entre nos yeux, entre l’éveil et le sommeil. Entre chien et loup, ni jour ni nuit. Ta robe de printemps a pris si vite les couleurs de … Continuer de lire Yehuda Amichaï – Entre deux –

Un matin où j’avance mes mains trop près du ciel – ( RC )


Peine perdueaux volutes des pensées désenchantées.C’est un matinoù j’avance mes mainstrop près du ciel,car le silence me répond, :celui de la nuit pailletée,que brouillent les voix de la veille : de grands morceaux fragmentésne composeront jamais un poème :miettes de croissants de lune,emportées par la rivière,un jour où le vent accompagneles gestes lents du balayeur. Puis il y a eu ce visageentr’aperçu derrière les rideaux pourpresd’une fenêtrequi recomposa … Continuer de lire Un matin où j’avance mes mains trop près du ciel – ( RC )